DU DEVOUEMENT ET DU SACRIFICE DE SOI-MÈME
F aire tout le bien qui se trouve en son pouvoir, c’est le propre de l’homme vertueux. Mais, dans l’emploi des moyens limités dont chacun dispose, il est naturel et légitime de tenir compte de ses propres besoins et de ses affections naturelles. Tel est le sens profondément vrai de cette expression , le prochain , par laquelle le christianisme désigne à la vérité tous les hommes, mais dans l’ordre de leur proximité naturelle qui doit nous les rendre d’autant plus chers qu’ils nous tiennent de plus près.
Cette règle éminemment sage, est quelquefois perdue de vue par des hommes imparfaits qui, exerçant sur des étrangers une bienfaisance fastueuse, sont peu aimables pour leur famille et leurs alentours. Ce défaut, que nous nous limitons à signaler, ne détruit pas la règle générale que nous avons posée.
La question qui maintenant se présente à nous, et qui a paru grave à bien des philosophes, est celle de savoir si, de ce que la bienveillance est une vertu qui ne connaît point de limites, il s’en suit qu’il existe un devoir rigoureux de faire tout le bien qui est à notre portée.
Les Stoïciens dans l’antiquité, et parmi les modernes, plusieurs écrivains, ont résolu affirmativement cette question. Une action, disent-ils, est nécessairement bonne ou mauvaise. Si elle est bonne, le devoir la commande; si elle est mauvaise, il faut s’en abstenir: il n’y a pas là de place pour les conseils qui n’entraînent pas une prescription absolue.
Le sens commun et la plupart des moralistes, résolvent la question dans un sens opposé. Toutes les langues ont des mots différens pour exprimer une chose louable ou une chose méritoire. Le langage commun, miroir fidèle de la pensée, indique assez la dilTérence des idées représentées par chacun de ces mots.
C’est encore ici le cas de chercher à concilier les deux opinions, plutôt que d’en condamner une sans réserve. Cependant, c’est la seconde qu’il faut reconnaître comme la plus vraie.
La première de ces opinions est néanmoins basée sur une observation juste : c’est que le principe moral exerce sur l’homme tout entier une domination universelle, de sorte que toute action volontaire et libre peut être rendue murale, quand on la fait dans on bon esprit, et qu’elle seconde le développement légitime et normal des facultés humaines. Toute action délibérée doit donc avoir dans l’homme vertueux une sorte de rectitude, dont
elle ne peut manquer sans que cela indique quelque défaut dans l’agent.
Mais, si l’on considère, non pas la manière d’agir de l’individu, mais l’action en général dans ses rapports avec la loi morale, il y a une foule d’actions indüTérentes, et de plus il se trouve une catégorie d’actions que la morale approuve, mais qu’elle n’impose pas positivement.
I)e plus, en restreignant notre considération à l’individu , il arrive bien souvent que deux lignes de conduite se présentent à lui, toutes deux bonnes, toutes deux conformes à la rectitude morale, mais l’une plus facile et plus agréable, l’antre nécessitant le sacrifice d’une portion de son propre bonheur, pour amener comme résultat définitif un plus grand bien impersonnel. Le choix, en de pareilles circonstances, est moralement libre. Suivre la première de ces deux routes est encore un acte vertueux, puisque nous les supposons bonnes l’une et l’autre; s’attacher à la seconde, sacrifier nos propres avantages à un bien impersonnel, c’est sans contredit une chose plus méritoire , mais qu’on ne peut pas toujours regarder comme obligatoire.
En général, on peut établir qu’il n’y a que la justice qui impose rigoureusement et comme un devoir absolu, le sacrifice de nos propres intérêts. La bienveillance nous invite à le pratiquer plutôt qu’elle ne nous l’impose; elle donne naissance tout au plus à ce que l’on nomme le devoir imparfait. On peut encore établir , que le bonheur qui nous semble promis dans cette vie , est chose tout-à-fait à nrttre disposition, que nous pouvons toujours sacrifier à un avantage d’un autre ordre .quoique nous ne puissions jamais comprendr
dans ie sacriGce que noos faisons, rien de ce qui se rapporte non seulement à notre bien-être, mais encore à notre perfectionnement moral.
Kant a formulé dans sa morale ce second principe avec sa rigueur méthodique. Notre bonheur nous appartient, a-t-il dit, mais non pas notre perfection. Nous pouvons sacrifier en entier celui-là, mais rien de celle-ci.
£n restreignant ces termes un peu trop absolus , on arrive à une haute vérité. Seulement le bonheur, auquel nous pouvons renoncer, c’est celui que nous procurent les choses transitoires, non point celui qui est essentiellement lié à la possession de la vertu. La perfection à laquelle nous ne pouvons renoncer, c’est uniquement le perfectionnement moral; car on peut, pour le bien des autres, renoncer jusqu’aux avantages de la science qui est indubitablement un perfectionnement de notre intelligence.
Quelques moralistes ont pensé que l’Étre souverainement bon, ne pouvait se complaire dans des sacrifices douloureux, destructifs du bonheur de cette vie. Ces écrivains mutilaient par-là la nature humaine, en qui se trouve l’aptitude à ressentir un sentiment qui est peut-être celui qui l’honore et l’élève le plus, c’est-à-dire, le besoin du dévouement.
Faire le bien sans eflurts et sans peine, le faire même avec une joie exquise et un bonheur constant, c'est le propre d’une nature angélique. Le faire en luttant contre la peine et la douleur, l’atteindre au prix du sacrifice de soi-même, c’est ce qui fait la grandeur de la nature humaine. Mais aussi, est-ce peut-être là une des causes, en vertu desquelles il a plu au Tout-Puissant d’élever la
nature humaine bien au-dessus des nature angéliques, et de la diviniser dans celui qui a donné l’exemple du plus grand des sacrifices.
Néanmoins, si le dévouement de soi-même se trouve parfois imposé par ou devoir absolu, ce n’est que dans des cas rares et en quelque sorte exceptionnels. D’après la marche ordinaire des événemens de la vie, la vertu a des chances de bonheur terrestre bien plus nombreuses et bien plus assurées que le vice. Mais alors même, il y a certaines âmes que noos appellerons privilégiées, qui ressentent un besoin de dévouement et de sacrifices, qu’il est impossible de contester, et injuste de déprécier.
Sans aucun doute, un sacrifice ne peut avoir de valeur morale qu’autant qu’il est fait d’après un motif raisonnable. Celui qui est lui-même l’étemelle raison, ne saurait approuver un acte déraisonnable en lui-même. Mais, so{>poser qu’il n’ait point ménagé dans l’ordredes choses crées, un moyen légitime et normal de satisfaire une tendance aussi noble et aussi pure que celle dont nous venons de parler, ce serait faire injure à la Providence, et mutiler la nature humaine.
Ce serait là, cependant, une conséquence rigoureuse et logique de la doctrine des moralistes qui font du soin de notre propre bonheur un devoir rigoureux et positif, et qui condamnent sans restriction le sacrifice de nos jouissances innocentes. On a souvent remarqué, à propos de la poésie et des beaux arts, qu’il y a un certain degré d’élévation de pens^ et d’exaltation de sentimens que l’on ne peut comprendre sans avoir éprouvé quelque chose d’analogue. On peut être excellent logicien, et ne rien
('«mprendre aux charmes des belles images et des grandes pensées; pareillement on peut être un dialecticien exercé, sans comprendre ce que le sacritice de soi-mëme peut avoir d’héroïque. On cherche alors à déprécier le mérite de grandes actions réellement incomprises , en les attribuant à un enthousiasme irrationnel et à une exaltation délirante. Ce n’est point par le raisonnement qu’il est possible de convaincre de pareils dialecticiens, nous dirions volontiers à leur propos, qu’il manque une faculté à leur âme, et qu’ils sont aussi mal venus à juger de ce qu’ils ignorent, qu’un aveugle à juger des couleurs.
Cependant, la simple logique fait souvent usage d’un argument qui est applicable à notre cas. Qu’un anatomiste découvre un organe caché à ses devanciers, il conclut immédiatement et sans hésiter, qoe cet organe doit avoir une fonction à remplir. Cette conclusion peut être considérée comme s’appuyant sur le sentiment intime de la sagesse de l’auteur de notre nature, qui nous semble n’avoir dû faire rien en vain. Mais en laissant de côté ce principe trop élevé pour certains esprits , on peut encore appuyer ce raisonnement sur le principe logique de l’analogie, et sur les leçons que nous fournit l’expérience de toute la nature.
Ainsi, quand nous découvrons dans le cœur humain, un sentiment qui n’est pas le produit factice de l’inconduite et d’une liberté déréglée, il serait [leu philosophique de ne point conclure qu’un moyen de satisfaction juste et raisonnable, lui a été ménagé dans l’organisation morale de l’univers. En reconnaissant le besoin de dévouement et de sacritices, comme une qualité de certains
individus qui liunorent particulièrement lu nature humaine, on est inévitablement amené à attribuer à l’auteur de notre être, une volonté arrêtée d’agréer et de gloriGer de pareils dévoueinens.
C’est précisément parce que la grandeur morale déployée dans de pareilles circonstances, est au-dessus du niveau vulgaire, que certains esprits méthodiques mais liornés, ne peuvent la comprendre. La vraie philosophie, qui doit accepter sincèrement tous les faits que lui présente l’observation, admire de pareils dévouemeus, lorsmême qu’elle se sent impuissante à les inspirer. Mutiler la vérité, parce que l’on ne saurait tout expliquer, c’est outrager à la fuis la raison et la morale.
Nous croyons précisément qu’une des preuves les plus frappantes que le christianisme présente aujourd’hui de son origine surnaturelle, consiste dans ce dévouement constant, et cette abnégation continuelle de soi-même, qu’il inspire chaque jour à un grand nombre de personnes.
Dans les premiers éges du christianisme, l’éclat du martyre frappait vivement les esprits qui admiraient le sacrifice de la vie, que rehaussaient souvent d’horribles tortures. Dans nos âges modernes, l’héroïsme qui consiste à affronter la mort, semble produire moins d’effet. On en a vu tant d’exemples que l’on s’y est en quelque sorte accoutumé. Mais le dévouement complet d’une longue existence , consacrée dans tous ses instans à de petits soins dont l’on n’a à attendre en ce monde ni gloire ni récompense , dont l’on ne prévoit d’autre terme que la tombe, c’est ce qui est fait pour frapper d’un profond étonnement un siècle où la recherche de»
aisances de la vie a atteint un haut degré de développement, où la préoccupation de l’utilité matérielle concentre tant de pensées, et occasionne tant d’efforts intellectuels.
Un de ces intrépides missionnaires qui partent chaque année des ports de notre belle Europe, pour pénétrer en Chine ou dans le Tonkin, présente un phénomène moral digne de toute l’attention du philosophe. C’est un homme qui dès le printems de sa vie s’arrache à toutes ^ habitudes, qui doit en quelque sorte se transformer lui-méme, pour prendre un langage, des manières, des habitudes, entièrement contraires aux siennes. Une vie de privations et de souffrances l’attend ; un seul mot qui trahirait en lui l’Européen, suffit pour attirer sur sa tète la mort, souvent accompagnée d’un luxe affreux de cruautés; il court aussi la chance de se voir condamné à porter, pendant quinze ouvingtans, lacanguequi lui cause une continuelle torture, et lui ôte la faculté de reposer un instant sa tête (1). Cet homme, cependant, va avec sérénité et avec calme au-devant de tous ces dangers ; il brave avec joie
(I) La canguc est une pièce de bois piale, une sorte de labié, au milieu de laquelle se trouve une ouverture de la sramleur slrlclement nécessaire pour passer le cou. On assemble les pièces qui funiient cette table, sur les épaules mêmes du condamné, de sorte que son cou s y trouve fixé , et sa tète dépasse seule cetle espace de plateau. Dès-lors il lui est impossible de porter ses mains à la bouche, et il doit recevoir sa nourriture de quelque autre personne ; il ne voit ni ses pieds, ni aucune autre partie de son corps, il ne peut ni s’étendre pour dormir, ni appuyer un seul Instant sa tête; son cou est comprimé nécessairement pendant ses courts instans d'un sommeil amené par l’épuLseinent ; enfin un malaise continuel accompagne tous scs mouvemens. Plusieurs missionnaires subissent aujourd’hui même en Chine ce lent, mais cruel supplice.
de pareils obstacles, pour parvenir à répandre les instructions et les consolations de la religion parmi des peuples ignorans et corrompus. Quelle est la situation où se déploie une plus grande force de volonté et plus d’énergie morale ?
De pareilles réflexions sont applicables au dévouement d’une jeune fille qui, en se faisant soeur de la charité, consacre toute , son existence au soin des malades dont elle ne quittera le chevet qu’avec la vie.
Quelle est la force cachée qui produit d’aussi grands eflurts de la volonté, et les rend non seulement possibles mais souvent faciles et désirables? La question vaut bien la peine d’ètre approfondie. Nous doutons que dans la disposition actuelle des esprits en Europe, aucune autre considération soit plus propre à mettre dans tout son jour la puissance de l’action que le christianisme exerce sur lés esprits.
Reconnaissons en même tems qu’il est bien peu philosophique de vouloir rayer du catalogue des vertus morales, les sentimens qui produisent de telles actions. Ceux qui se refusent obstinément à rien reconnaître de surnaturel , doivent néanmoins avouer qu’il y a ici quelque chose d’inexplicable pour eux. Quant à nous, la question ne présente aucune difficulté, l’oubli de soi-même qui caractérise à un si haut degré la vertu chrétienne, nous parait une des marques les plus certaines de sa céleste origine.
UK LA ÜIKFKIŒNCE UES FAITES UUAV ES
ET UES FALI’FS LÉGÈKES
Le seus commun de l’Immanilé, établit une différence marquée entre les fautes légères, effets inévitables de la faiblesse humaine, et les fautes graves qui, commises de propos délibéré, indiquent une immoralité positive. Bien de plus philosophique que cette maxime: Le juste tombe sept fois par jour, et il se relève. On ne cesse pas d’étre moral et soumis à la loi du devoir, pour des négligences dans l’exercice de la vertu , qui sont à-peu-près inséparables de notre condition actuelle.
Cependant, lorsque de ces généralités si claires et si cuiifurmes au bon sens, ou tente de descend le aux applications pratiques, lorsque l’on essaye de tirer une ligue précise de démarcation entre les actions qui indiquent simplement de la faiblesse, et celles qui dénotent une vraie immoralité , on se trouve souvent engagé dans des difücultés presque inexplicables. Les moralistes auxquels on donne le nom de Casuistes, ont eu recours, pour résoudre ces questions délicates, à des distinctions si subtiles qu’il en est résnlté du discrédit pour leurs écrits.
Aussi beaucoup d’écrivains modernes qui ont traité la morale d’un point de vue purement philosophique, ont-ils laissé entièrement de côté cette question.
Nous ne pouvons approuver cette omission, ni croire que le problème ne doive se présenter, aussi bien aux méditations du philosophe qu’à celles du théologien. Ce n’est [>asune question exclusivement religieuse, de pouvoir distinguer les fautes vénielles, de celles que l’on qualifie de mortelles. En faisant abstraction de tout enseignement révélé, et même de toute religion, on n’en est pas moins forcé de reconnaître, par l’observation dé la nature humaine, qu’il y a des actions qui spuillent profondément le cœur de l’homme, et l’engagent dans une voie de corruption et de vice; qu’il en est d’autres que l’on ne peut à moins que de blâmer, mais qui ne rendent ni méprisable ni méchant, celui qui se les permet.
Une difficulté fort grande se présente sur cette question. La théorie établit entre ces deux genres de faute une différence immense, et nous dirions presque infinie.
La violation délibérée et arrêtée de la loi morale, est un mal qn’on ne peut comparer aux faiblesses et aux oublis les plus funestes, par lesquels l’autorité du devoir n’est pas entièrement méconnue. Cependant, en pratique on passe des fautes les plus légères aux crimes les plus affreux, par une série de degrés qui constituent des nuances imperceptibles. Une passion, d’ordinaire, s’empare peu à peu de l’esprit, elle amène d’abord des fautes fréquentes et légères; plus tard elle peut conduire au crime; mais nous n’apercevons nulle part, dans ses développemens et ses progrès, un point fatal qui marque l’endroit où doit être placée la ligne de démarcation dont nous venons d’établir la nécessité.
P(»ur répondre à cette difùculté dont nous sentons toute la gravité, il nous faut recourir à une observation qui a été faite par tous les grands philosophes. C’est qu’il se passe au fond de notre être, une foule de choses dont nous n’avons nullement conscience, et qui échappent entièrement à l’observation directe. Des preuves irrécusables nous permettent néanmoins fort souvent, d’afhrmer qu’une modiflcation importante s’est opérée en nous-mêmes , sans que nous paissions noter l’instant précis où l’événement s’est accompli.
Un navigateur dépourvu de bons instrumens peut fort bien, en voguant sur le vaste océan, acquérir la certitude qu’il a réellement traversé l’équateur, sans pouvoir préciser le moment où cela a en lieu. Pareillement l’homme franchit souvent, sans s’en apercevoir, la ligne qui sépare la faiblesse de l’immoralité; mais plus tard en réfléchissant
sur lui-méme, il peut se convaincre de la réalité de ce funeste passage.
Nous pouvons à cet égartl nous prévaloir d’un exemple tiré des mathématiques, et qui, à nos yeux, a d’autant plus de prix, qu’il est emprunté à une science qui brave tous les efforts du scepticisme. Toute personne un peu familière avec l’algèbre sait ce qu’est une série convergente , et elle sait aussi que le calcul nous fournit le moyen d’évaluer avec une précision absolue, la valeur de la totalité des termes de pareilles séries, même en les supposant prolongées à l’infini. Ainsi nous n’aurons jamais que l’unité pour valeur de la série suivante prolongée à l’infini:
Au contraire, les séries divergentes ont une valeur qui s’accroît indéfiniment, à mesure que l’on somme ensemble un plus grand nombre de termes qui les composent; et cette valeur devrait enfin atteindre l’infini.
Maintenant, tout algébriste .sait aussi qu’une fonction analytique susceptible d’ètre convertie en une série, peut, lorsqu’elle contient une variable, se traduire en une série qui sera convergente ou divergente, d’après un fort léger changement de la variable même.
En se plaçant par la pensée à la limite même où s’opère ce changement, on peut dire en toute vérité, qu’un changement inappréciable dans la valeur de la variable, produit un changement in Qni dans la valeur de la série qui cesse d’étre sommable et d’avoir une valeur déterminée, dès tpi’elle cesse d’ètre convergente et devient divergente.
Cet exemple s’adapte parfaitement à la question que nous traitons ici. Dans le cours des choses, tous les événemeiis s’enchaînent, les effets deviennent causes à leur tour, et l’action la plus insignitiante a une série de conséquences qui s’étendent dans l’avenir d’une manière indéiinie. On doit même concevoir les anneaux d’une pareille chaîne en nombre infini, du moment où l’on admet Je principe de l’immortalité de l’âme, et celui d’une rémunération parfaitement juste qui s’étend aux plus petits détails de la vie.
, Maintenant occupons-nous exclusivement de la série de conséquences qu’une action, considérée sous le rapport moral, a sur l’état intérieur de celui qui la fait. Nous devons admettre qu’il n’y a rien d’étonnant à ce que cette série indéfinie prolongée dans l’avenir et même dans l’éternité, ait une valeur totalement difiérente, suivant que les effets qui suivent immédiatement l’action, vont dès l’abord en augmentant ou en diminuant graduellement. L’effet total et définitif différera infiniment de valeur dans ces deux suppositions, quoique les premières conséquences paraissent en premier lieu fort peu dissemblables.
Ceci nous met sur la voie de résoudre la question que nous nous sommes posée. L’observation nous montre que les penchans actifs et intellectuels tendent constamment à se développer et à se fortifier, quand ils obtiennent un eippire réel sur la volonté. Or, tant que le principe moral continue à rester dominateur dans un esprit, les faiblesses et les imperfections sont nécessairement en voie de guérison, parce qu’en se fortifiant suivant sa tendance natui'elle,
le principe moral fera cesser et tomber ces anomalies, comme les symptômes de faiblesse d’un enfant délicat cessent à mesure qu’il devient homme.
Quand, au contraire, c’est un penchant vicieux qui domine la volonté, l’esprit a déjà répudié l’obéissance à la loi du devoir. Il ne fait donc plus que se fortifier dans son immoralité qui acquiert une tendance constante et continue à s’accroître, et à exercer sur la volonté un empire de plus en plus difficile à secouer.
Rappelons maintenant une chose que nous avons dite. Aucun vice n’est inné dans l’homme; tous sont le produit d’une détermination libre de la volonté.
Mais qui s’est jamais dit de plein gré: je vais me rendre orgueilleux ou cruel ? C’est donc dans des actions coupables que l’homme se rend vicieux; mais il ne voit qu’en partie ce qu’il fait. 11 sait qu’il viole la loi morale, et qu’il souille son âme : cela suffit pour qu’il ne soit pas recevable à se plaindre dans l’avenir de sa punition comme d’une chose injuste. Mais ce qu’il ne voit pas, et qui est plus grave encore, c’est qu’il change l’état de son esprit, qu’il y introduit un désordre permanent et habituel, et que sa faute doit engendrer un vice , c’est-à-dire , une tendance fixe à des fautes nouvelles.
Voilà donc ce qui distingue les deux genres de fautes que nous avons énumérées. Les unes échappent à la volonté stimulée par des appétits et des instincts aveugles. Elles indiquent une faiblesse réelle dans l’action de la liberté morale, mais elles ne nous placent point sous l’empire de ces associations vicieuses et factices de principes d’action, qui sont une source féconde de chûtes nouvelles.
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Les autres engeiidreut des vices, et melteut par là la volonté en état d’hostilité et d’opposition permanente avec la loi morale.
Telle est la formule générale et absolue, qui nous semble ré.soudre la question, et indiquer d’une manière tranchée et distincte, la ligne de démarcation que nous cherchions.
La vérité du principe général n’est |X)int compromise parce que souvent dans la pratique il est d’une application fortdilTicile, et que les données peuvent nous manquer pour apprécier les cas particuliers d’après cette règle générale. De ce que l’on ne peut point toujours peser rigoureusement la valeur murale de chaque action, il ne s’ensuit pas qu’il soit superflu d’établir des principes rationnels, pour arriver à une appréciation de ce genre qui soit aussi juste que possible.
On ne peut aucunement concevoir la ditTérence immense qui sépare quelquefois des fautes en apparence si peu différentes, sans avoir réfléchi sur cette tendance à l’infini, qui se manifeste dans l’homme dès qu’il. s’est élevé à b sphère de la moralité, et qui dès-lors devient indestructible. Désormais il ne dépend plus de sa volonté de ne plus ressentir ce besoin illimité de satisfaction. Seulement il peut le détourner de son objet naturel et légitime, qui est le bien moral, et le reporter sur des objets qui, par leur propre nature, ne peuvent satisfaire que des désirs limités et bornés.
C’est par cette association factice, que nous avons défini l’essence du vice. C’est par la considération de la permanence des vices dans l’àme, que nous pouvons arriver
à évaluer les affieuses conséquences des actions qui engendrent les vices. Ces actions ont des suites funestes, hors de toute proportion avec celles de toute faute qui ne paralyse pas entièrement l’empire que le principe moral exerce habituellement sur une âme pure.
FKÂÜMEKS SliK ü PHILOSOPHIE Dli CHRISTU\ISME
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