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DE LA MÉTHODE PHILOSOPIUQUE

Il n'y a pour tonte l’Enrope qu’une seule physique, une seule chimie, une seule histoire naturelle: on est fondé à se demander pourquoi il n’y a pas de même une seule philosophie, dont les principes généraux soient généralement reconnus par toutes les personnes instruites, et placés définitivement hors de la sphère des discussions.

Cette opposition entre l’état des sciences physiques et celui des sciences morales, s’explique aisément, si l’on approfondit la diversité de leur nature , et si l’on considère combien il est plus difficile d’observer avec un esprit scientifique et impartial, les phénomènes intellectuels et moraux, que ceux sur lesquels se fondent les sciences naturelles. La méthode d’observation et d’induction, adoptée généralement depuis Galilée et Bacon, pour l’étude de la nature extérieure, est communément regardée comme la

cause principale des immenses progrès qu’ont faits dans les âges modernes les sciences physiques. Par suite de la diffîculté que présente l’observation intérieure des phénomènes de la pensée, cette méthode féconde n’a pas encore pu être appliquée, d’une manière suivie et générale, à l’étude des sciences métaphysiques; et si la prudente et sage école écossaise a tenté cette application , la philosophie moderne, sous l’influence de l’esprit germanique, a bientôt quitté cette voie lente mais assurée, pour se précipiter dans des chemins plus scabreux et plus hasardés.

Nous examinerons ailleurs pourquoi les choses ont dù se passer ainsi, sous l’influence des travaux remarquables de Kant. Maintenant il noas suffira d’indiquer deux causes beaucoup plus générales, de cette difficulté que l’on éprouve à suivre dans les sciences morales, une marche qui est la seule vraiment rigoureuse et scientifique.

En premier lieu, l’homme est ainsi fait que son attention se porte d’abord naturellement sur tous les objets extérieurs qui l’entourent. Ce n’est que fort tard, et après s’ètre en quelque sorte rassasié de l’examen des phénomènes de la nature sensible, qu’il éprouve le besoin de se replier en lui-méme, de se connaître, enfin d’étudier les phénomènes de sa propre pensée, qui, tout aussi admirable que ceux du monde extérieur , échappent néanmoins, par leur intimité même, à la réflexion et à l’observation directe.

Lorsqu’arrivé à un certain degré de développement, il entreprend cette étude, une difficulté l’arrête. Eu étudiant la nature sensible, on ne se contente pas d’observer, on avance surtout en expérimentant, c’est-à-dire en

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interrogeant à propos la nature elle-même. Dans l’étude des phénomènes intellectuels et moraux, cette ressource est presque toujours impossible. Les phénomènes de ce genre, qui sont les plus intéressans à étudier, ne peuvent se reproduire à volonté; ils passent inaperçus en quelque sorte dans les profondeurs de l’àme , et l’attention ne peut les saisir dans leur simplicité originaire. Veut-on , par un effort étudié, les renouveler dans son propre esprit! par là même on en altère la nature, on en modiûe les caractères; ce qu’on saisit alors, n’est plus ce que l’on cherchait; mais cela constitue une reproduction trompeuse qui c.onduit à de fausses conclusions.

Mais ce n’est pas encore là l’obstacle principal, qui contrarie l’adoption d’une méthode scientifique dans de pareilles recherches. La principale difficulté consiste en ce que, dès que l’on approfondit un peu les questions qui se présentent, on en rencontre plusieurs d’une telle gravité, et d’une telle importance pour l’homme, qu’il ne peut s’empêcher de concevoir une vive impatience d’arriver promptement à leur solution, et que cette disposition d’esprit est tout-à-fait contraire à celle que demande une observation rigoureuse et impartiale. Les questions dont nous venons de parler, sont celles qui ont trait au grand problème de la destinée humaine, problème dont l’homme peut bien détourner son attention et ses pensées, mais qu’il ne peut aborder directement, ni même rencontrer incidemment, sans en ressentir aussiUM. la prodigieuse influence.

Un lien intime rattache ces immenses questions aux systèmes de métaphysique , et dès que le philosophe trouve

et reconnaît ce lien, il est poussé ù quitter la niarclie |)nidente de l’observation et de l’induction, pour courir après une solution du problème capital qu’il ai>crçoit devant lui.

Celte préoccupation , quoiqu’elle ait eu bien des inconvéniens pour la science, est naturelle et légitime : il ne s’agit pas de la combattre, mais il faut se faire une idée plus étendue de l’objet de la philosophie, et ne [wint reserrer arbitrairement les limites du vaste champ qu’elle est appelée à exploiter. Sans doute, les questions «jui se rattachent au grand problème de la destinée humaine, sont les plus imix)rUtnles de toutes ; il est raisonnable que la philosophie mette le plus haut prix à les résoudre, soit par des considérations directes, soit en reconnaissant son impuissance , et en conduisant l’homme à recevoir avec contiance cette solution de l’enseignement religieux. Mais si c’est là l’objet principal de la philosophie, ce n’en est point l’objet exclusif et unique. Cette vaste science embrasse dans sa s[)hère légitime tous les phénomènes de l’esprit humain. Il lui a[>partient donc d’analyser toutes les opinions qui ont pu germer et se dévelop[>er dans les esprits des hommes. L’erreur, comme la vérité, entre dans son domaine ; non qu’elle soit coupable d’ une honteuse indifférence entre l’une et l’autre, mais parce que sa mission propre est de reconnaître et de dévoiler la cause de toutes les erreurs qui ont eu cours dans l’humanité, en les considérant comme des produits morbides de la jven.sée humaine qu’elle doit étudier jusque dans ses écarts.

Sous ce rapport, la formation d’une école philosophi- «juc (|ui a adopté l’éclectisme comme drapeau et comme

devise, esl d’uii heureux augure pour les progrès de la science philosophique. Il i)eut être vrai que les chefs de cette école aient un peu exagéré la portée de leurs principes, et qu’en marchant sur leurs traces, on ait pu prendre rindiflférence qui est un vice, pour l’impartialité qui est un devoir. Mais leurs travaux n’en seront pas moins précieux pour la science, et constitueront un élément indispensable des progrès de la philosophie.

£n appelant l’attention sur l’histoire de la philosophie , en introduisant dans cette étude un esprit de haute impartialité, l’éclectisme a mis en honneur un procédé scientiGquc , duquel on est fondé à attendre de grands succès. On ne saurait trop le ré|)éter, les opinions les plus fausses sont encore un phénomène de la science de l’esprit humain. Lorsqu’elles sont en crédit et en honneur, ce qu’il y a de plus pressé à faire, c’est de les combattre et de les détruire; mais, dès qu’elles ne présentent plus de danger actuel, il est important de les reprendre comme objet d’étude intéressante, de rechercher par quelle voie,st)us quel voile spécieux, elles ont pu s’introduire dans les esprits et conquérir l’assentiment des hommes.

Savoir pourquoi l’on s’est trompé, voilà ce que la philosophie doit constater; tant qu’elle n’a pas accompli cette mission, son rôle est incomplet.

Nous avons vu, et l’expérience le prouve clairement, qu’il est à-peu-près impossible d’étudier en soi-méme, par l’observation intérieure, l’histoire des développemens de la pensée. L’éclectisme, en proclamant qu’il fallait les étudier dans l’histoire de l’humanité, et des opinions des peuples, a indiqué une voie sure et scientiliqiie.

Déjà en étudiant, de ce point de vue élevé, Thistoire de la philosophie moderne, on peut se convaincre que les diflérentes écoles qui se sont succédées en Europe, qui ont successivement fleuri) et perdu leur influence, se sont suivies dans un ordre rationnel et naturel. On peut se convaincre que chacune a enrichi la science d’observations justes et précieuses, et que les systèmes tombés ont passé, • parce qu’ils avaient abouti logiquement à des conséquences inadmissibles, renfermées en germe dans leurs principes, mais que l’action du tems a seule pu mettre en pleine évidence. Ainsi s’expliquent et les succès et les chûtes des diflérentes écoles de philosophie moderne, tandis que, de cet examen, le philosophe éclectique éclairé par les graves leçons de l’histoire, tire un enseignement profond et solide.

Cependant l’éclectisme ne peut dispenser la philosophie d’avoir des doctrines arrêtées sur les points principaux de la métaphysique et de la morale. La vérité ne peut être qu’une et immuable; et c’est de la lueur de son flambeau que nous devons nous prévaloir, pour apprécier les mérites et les fautes de nos dévanciers. Un vrai éclectisme n’est donc possible, qu’à la condition de posséder déjà une doctrine vraie, sur les grandes questions qui ont divisé les penseurs qu’il essaye de juger et d’apprécier.

Il ne peut donc point être la méthode unique, ni même le fondement principal des études philosophiques. Offrant un sujet de considérations intéressantes sur la faiblesse de la raison individuelle et sur la marche de la pensée, montrant avec clarté le lien qui unit entr’elles les vérités acquises à la science, et celui qui entraîne les esprits d’une erreur dans une autre, il ne peut nullement, par ses pro|)res

moyens, tout expliquer, et taire dispuraitre toutes les difiicultés de la science.

Les chefs de la nouvelle école française ne j)euvent être entièrement justifiés, à cet égard, d’une certaine présomption qui leur a été hautement reprochée.

De ce que l’éclectisme et la méthode historique sont un guide précieux dans les études philosophiques , de ce que, dans l’état actuel de la science, une (lareille méthode était nécessaire et indispensable, il ne s’en suit pas que l’éclectisme soit le dernier mol de la philoso|)hie, et qu’il n’y ait plus de nouvelles vérités à mettre au jour sur les grands problèmes de la destinée de l’homme, ou de l’origine des connaissances humaines.

Si on a cru voir, dans les remarquables leçons de M. Cousin, percer une pareille idée , on a eu raison de s’élever contre lui. Mais il ne faut pas oublier que l’éloquent professeur, dans l’entrainement de l’improvisation, a pu laisser échapper des expressions trop fortes, qui ue rendaient pas exactement sa pensée. Il nous est im{M)ssible de croire qu’un homme de son talent, pense sérieusement que la philosophie a dit son dernier mot sur ces grands problèmes , et qu’il n’y ait plus rien à faire là-dessus qu’à étudier le passé , sans espoir de faire de nouvelles conquêtes scientifiques.

Ce qui est aujourd’hui essentiel à la philosophie, c’est que l’on applique à l’éclectisme uu principe qu’il a luiméme emprunté à la métliode qui fait llenrir et avancer les sciences naturelles. Ce principe exige (juc chaque nouveau venu ne se regarde point comme a[)pelé à recommencer entièrement la science; mais qu’il prenne

inyariablement pour point de départ les faits constatés, reconnus et prouvés par ses devanciers. Après cela, un grand soin est nécessaire pour ne jamais confondre les observations et les lois générales, déûnitivement acquises à la science par des procédés inattaquables, d’avec les hypothèses et les conjectures qui ne sont que plus ou moins probables.

On ne peut interdire complètement l’usage des hypothèses aux esprits méditatifs , qui ont même vers elles une tendance, souvent fort marquée. Dans l’élude de la nature sensible, élites ont été souvent fort utiles, et ce que des génies hardis avaient entrevu d’abord comme une supposition commode, et comme une généralisation hardie, s’est trouvé être une loi de l’univers. Le mouvement de la terre autour du soleil, la grande loi de l’attraction universelle, ont été ainsi devinés bien long-tems avant d’être démontrés.

La philosophie n’a point à rougir des brillantes hypothèses de Platon , de Descartes et de Leibnitz. Ces hommes de génie, en se livrant à de hautes rêveries, n’ont point nui à la cause de la vérité : mais il est essentiel d’éviter l’abus qui résulte d’une dangereuse facilité a supposer des causes et des lois que l’on ne connaît pas encore, pour se dispenser d’approfondir les choses, et d’en examiner toutes les faces accessibles à nos moyens. Ce qui est plus important encore, c’est de ne donner pour positif et certain que ce qui est tel en effet, de savoir se contenter de la probabilité, quand on ne peut atteindre à la certitude, sans céder à une vaine impatience de présenter avant le tems l’une pour l’autre. C’est là une condition rigoureuse de la méthode et du progrès scientifique.

Lu philosupliie doitencureà réclectisnie d’avoir mis au grand jour une observation bien importante et bien utile. En examinant de près l’esprit humain , on arrive à reconnaître quelle intime analogie se trouve entre lui et la vérité: on voit qu’il a été créé pour elle, et que par sa nature il aspire constamment à la posséder toute entière. Il s’en suit qu’un système de philosophie ne peut s’introduire dans les esprits qu’en leur présentant une portion quelconque de vérités. La limitation des forces intellectuelles de l’homme est cause qu’il accepte et adopte, avec ces vérités, les erreurs que le système leur a, en quelque sorte, amalgamées; mais le tems se charge de faire la séparation de ces deux portions hétérogènes d’un tout qui présentait d’abord un aspect séduisant d’unité.

Les vérités cependant pénètrent dans les intelligences qui y adhèrent fortement; peu à peu elles deviennent des axiomes du sens commun; et on les remarque d’autant moins qu’elles deviennent plus familières et plus intimes aux esprits. Les erreurs se développent aussi. C’est une loi générale de la pensée, que l’esprit humain soumis aux luis impérieuses de la logique, ne puisse posséder un principe, sans en tirer tôt ou tard les dernières conséquences.

Mais les dernières conséquences d’une erreur aboutissent toujours à l’absurde que la pensée se refuse à admettre. Ainsi donc il arrive que les divers systèmes philosophiques, en se développant, enrichissent le sens commun de l’humanité d’un certain nombre de vérités importantes, qui cessent peu à peu d’appartenir au système, parce qu’elles tombent dans le domaine de la pensée universelle. Alors les erreurs plus ou moins développées paraissent

rester seules la propriété exclusive de l’école qui s’est formée; et ces erreurs arrivant à toucher les limites de l’impossible et de l’absurde, le système succombe sous le poids de la réprobation universelle, sans que l’on soit toujours juste envers lui, en reconnaissant le bien qu’il avait produit à son origine , et les vérités qu’il a popularisées et mises dans un jour nouveau.

Voilà, en peu de mots, le résumé de l’histoire de tous les systèmes incomplets et mélangés d’erreurs qui ont paru en philosophie. En examinant chacun d’eux , à l’aide de cette formule générale, l’éclectisme a pu les juger avec plus d’équité et d’indulgence.

Dans le domaine calme et paisible de la philosophie, la vue de l’erreur doit exciter la compassion plutôt que la colère. En s’élevant à cette haute impartialité que donnent l’amour désintéressé du vrai, et le spectacle des innombrables erreurs de ceux qui nous ont précédés dans les voies de la philosophie, l’âme acquiert ce calme précieux, nécessaire à la juste appréciation des hautes questions qui deviennent l’objet de ses méditations.

La méthode que nous venons d’indiquer, est celle que nous suivrons, si jamais il nous est donné de produire un ouvrage de quelque importance: c’est celle qui nous a servi de guide dans ces fragiuens incomplets, par lesquels nous cherchons à essayer nos forces. Nous avons la plus vive conliance dans la méthode elle-même : ce qui nous effraie, c’est notre insuffisance et notre peu d’aptitude à l’appliquer convenablement.

DES PRINCIPAUX RÉSULTATS DE LA PHILOSOPHIE DE L’HISTOIRE APPLIQUÉE AUX SIÈCLES MODERNES.

Les Grecs se représentaient le génie de l’Iiistoire sous les traits d’une muse, 'sœur de celles qui présidaient à la peinture et à la poésie. Ce peuple ingénieux, passionné pour la beauté des formes et de l’expression , recherchait avant tout, dans l’historien, un grand artiste. Présenter les événemens de la manière la plus propre à émouvoir et à intéresser, tel a encore été, dans les âges modernes, le but principal des écrivains qui n’ont su voir dans l’histoire qu’une branche de la littérature.

Depuis qn’nn besoin général des esprits a fait cultiver avec plus de soin la philosophie de l’histoire, et qu’on s’est efforcé de lui donner les allures rigoureuses d’une science positive, on a commencé à reconnaître généralement que le caractère de toute période historique peut se

résumer par un petit nombre de faits généraux. Leur inüuence étendue et durable^ domine celle des circonstances variables, Renées par le hasard , et par l’action de la liberté humaine qui subsiste toujours dans les personnages historiques, mais qui ne peut prévaloir contre la tendence générale de répt>qae, si ce n’^est pour des instans fugitifs.

En nous plaçant à ce point de vue élevé, pour saisir dans un vaste tableau Thistoire de la civilisation moderne, il nous paraît incontestable qu’elle se divise aux yeux de l’observateur philosophe en deux grandes périodes, caractérisées par deux mouvemens des esprits en sens opposés.

Au sortir de la barbarie qui suivit les invasions multipliées des races du nord dans le monde romain , la pensée des hommes supérieurs devait surtout se préoccuper et s’effrayer des dangers de l’anarchie, et du désordre de l’état social, enfantés par le développement excessif des individualités puissantes en qui le génie des tems ' suscitait une indomptable énergie. Les races germaniques avaient apporté des rudes contrées qui furent leur berceau, un sentiment exalté de la valeur de llndividii. Tandis que dans l’ancienne civilisation l’état absorbait l’homme, et que la patrie exigeait le sacrifice de llndividu , au moyen âge le guerrier ignorait souvent s’il avait une patrie; il défendait ses intérêts propres, ou s’il était animé par des sentiinens plus nobles, son honneur, ses chefs, ses amis, les opprimés de son choix, mais toujours il était mu par un profond sentiment personnel.

Une société composée de pareils élémens était bien difficile à discipliner et à régulariser. Aussi tous les efforts du génie, pendant les premiers siècles qui succédèrent

à la barbarie, durent-ils se porter vers l’organisation d’autorités régulières qui pussenteu imposer aux passions indomptables desbommes de l’époque. En travaillant à cet ouvrage difficile, l’esprit humain dut s’aider dans son travail , des ressources que lui offraient l’étude et l’exemple de l’antiquité. Là se trouvait un puissant secours, mais aussi se rencontrait un écueil dangereux. L’antiquité, nous venons de le dire, avait exagéré les droits de la société, et n’avait fait presque nul cas de ceux de l’individu. Le travail réorganisateurquis’opéraitpourconstituer la société moderne, cherchant à chaque pas une inspiration dans les chefsd’œuvre de la pensée antique, y puisa une tendance analogue à faire l»on marclté des droits de l’individualité. Il était d’ailleurs naturel que l’intelligence se préoccupât le plus vivement du besoin le plus urgent et le plus senti. Ce besoin était celui d’ordre public. On avait sous les yeux tant d’exemples fâcheux des abus de la force, et du développement irrégulier des facultés individuelles, qu’on était bien plus porté à chercher à enchaîner la liberté de l’individu , et presque à l’anéantir , qu’à lui faire une part équitable et légitime.

Aussi ce travail réorganisateur de la société, dont nous venons de parler, est-il encore bien loin de son terme, qu’une puissante réaction commence déjà à se manifester au sein de la société. Plusieurs intelligences s’émeuvent, parce qu’elles trouvent que les entraves nombreuses dont on les entoure dans l’intérêt, ou au moins au nom de l’ordre public, constituent pour elles un joug pesant et intolérable. Une guerre violente éclate bientôt entre de libres [tenseurs, et les autorités jusque-là les plus vénérws.

Par une loi naturelle du développement de l’esprit humain qui se jette toujours d’un excès dans l’excès opposé, après avoir trop attendu et espéré de l’autorité, après avoir exagéré ses prérogatives, on en vient à loi contester ses droits les plus légitimes, ses fonctions les plus essentielles. Ces idées se traduisent, non seulement en une polémique pleine de fiel et d’aigreur, mais encore en bouleversemens formidables d’institutions et d’empires. Le sang coule par torrens, parce que l’on ne parvient pas à s’entendre, et ces désastres violens ne servent qu’à rendre les questions plus embarrassées et plus complexes. Ce n’est qu’après que la lassitude a amené le besoin de la paix, après que les passions se sont amorties par l’effet du tems, et à la suite de leurs propres excès, qu’on peut enfin jeter un coup d’œil calme et philosophique sur ces grands événemens, et en tirer des enseignemens salutaires.

Voyons, par une revue rapide des grands faits de l’histoire moderne, comment cette marche de la pensée s’est traduite en événemens remarquables.

L’histoire de la civilisation moderne commence proprement aux Croisades. C’est alors que l’on entrevoit les premières tendances générales qui se sont manifestées au milieu du cahos de peuples, d’idées, et de races, produit par l’envahissement des barbares. Alors, pour la première fois, on entend parler de république chrétienne et d’intérêts communs aux nations européennes. Mais ce grand mouvement est plutôt spontané, que le fruit d’une pensée réfléchie qui dominé la marche des choses: ce n’est guère qu’à la Providence que l’on }ieut attribuer les bons effets dérivés des Croisades, ainsi que les désastres qui

les ont accompagnées. Ces résultats étaient trop loin de la pensée des hommes de l’époqne, pour que l’on puisse avec justice leur en attribuer l’honneur on la responsabilité. Cependant une grande pensée, an milieu de ces événemens, se développe et prend racine dans les esprits; c’est celle de l’unité européenne, ou, en écartant cette expression trop moderne pour l’époque, celle de l’unité de la famille chrétienne qui constituait alors le monde civilisé. Cette pensée se rattache au mouvement organisateur que nous avons décrit; elle en est en quelque sorte la racine; elle est destinée à rester gravée dans les esprits, tout en se modiûant dans ses applications.

Mais bientôt la scène change; l’esprit qui a dicté les Croisades est encore dans tonte sa force, que déjà la grande querelle du sacerdoce et de l’empire éclate au sujet des investitures. La puissante et altière maison deHohenstaufen, portée sur le trône de Charlemagne, vent conserver et étendre encore l’empire que la force matérielle avait exercé dans les siècles de fer qui venaient de s’éi^ouler. Une série de grands pontifes, se succédant sur la chaire de Saint- Pierre, entreprend d’opposer une résistance énergique à ces efforts, en s’appuyant sur une influence morale et rationnelle. Encouragés par d’éclatans succès, ces pontifes conçoivent l’idée et le dessein d’organiser l’église comme une société régulière, tout-à-fait en dehors du pouvoir du glaive, jusque dans ses rapports extérieurs et temporels. Ils lui constituent une juridiction absolument séparée; ils cherchent à lui attribuer des moyens de coërcition, même matériels, qu’elle pos.sède en propre; et quoique la nécessité les force, dans les cas extrêmes, à avoir recours.

contre les insoumis, à l’aide du pouvoir civil, ils montrent la plus grande habileté à rendre aussi rares que possibles, ces recours, ou, comme on les nomme, ces appels au bras séculier, qui placent toujours plus ou moins l’église dans la dépendance du trône.

Les papes marchèrent de succès en succès dans cette voie jusqu’à Innocent III , dont le règne marque le moment le plus brillant de la grandeur politique du pontiticat. Alors se forma une législation destinée, dans la pensée de ses auteurs, à cimenter les liens de la société chrétienne, et à régulariser ses rapports. Ce fut le droit canonique.

L’idée mère de ce grand travail, était de fondre en une seule les diverses nations chrétiennes. L’on est forcé de convenir que, pour arriver à ce but qui leur apparaissait dans toute sa grandeur, les papes entrèrent dans une voie par laquelle ils semblaient vouloir absorber tous les pouvoirs sociaux au sein de l’autorité ecclésiastique, et effacer les nuances qui caractérisent l’individualité nationale de chaque peuple. Aussi une réaction contre les progrès du pouvoir ecclésiastique, commence à être sensible dès l’époque que nous venons d’indiquer, et elle remplit de ses conséquences le reste de l’histoire moderne.

Cependant les idées de droit , et de la nécessité de l’ordre public, se sont répandues dans les esprits; elles excitent la royauté à régulariser sa puissance, et à en diriger l’exercice vers un but moral. De grands princes , secondés par de zélés et habiles conseillers, conçoivent la royauté comme impliquant la mission sublime de régulariser tous les rapports sociaux. Alors le roi qui va recevoir sa couronne

au pied de l’autel, s’efforce d’y voir un mystère de justice, suivant la belle expression d’un roi de France (Charles V). Le droit du glaive et de la conquête s’efface peu à peu, pour ne laisser voir dans la royauté que l’exercice d’un ministère sacré, institué par Dieu pour faire régner la justice sur la terre.

Plus tard encore, c’est le pouvoir judiciaire qui s’organise fortement. D’abord simple émanation de la royauté, la magistrature parvient dans quelques pays, et surtout en France, à avoir une influence distincte , lui appartenant en propre, qui contrarie plus d’une fois l’action du pouvoir royal. Ailleurs, la magistrature s’unit intimement au pouvoir monarchique, mais elle en modifie la nature. L’épée que la noblesse ne veut pas quitter, ne forme bientôt plus qu’un ornement superflu dans son costume; les arrêts des tribunaux bannissent les guerres privées, et tendent constamment à resserrer les liens sociaux, et à augmenter les pouvoirs du gouvernement central , en transformant peu à peu la monarchie féodale en un état modelé sur le régime absolu des empereurs romains.

Enfin il est un domaine purement intellectuel, dans lequel le mouvement organisateur se fait aussi sentir. La littérature elle-même, qui parait ce qu’il y a de plus libre dans les choses humaines, se voit imposer les règles et l’imitation^des autorités classiques. Les académies s’organisent; l’érudition comprime l’essor de la pensée philosophique; les règles d’Aristote et des autres maîtres de l’antiquité, sont universellement reconnues et adoptées. Les lettres prennent une allure grave et imposante; faire revivre l’esprit de la littérature du siècle d’Auguste parait le but le

plus élevé du travail intellectuel; et des efforts bien dirigés produisent l’éclat brillant, mais passager, qui signale en Italie le siècle de Léon X, en France celui de Louis XIV.

Remarquons bien, que tant que les pouvoirs que nous venons de passer rapidement en revue, sont dans leurs périodes d’organisation et de développement, les penseurs d’élite s’emploient de toutes leurs forces à les soutenir, et à augmenter leur influence. S’ils rencontrent des obstacles, ce sont des difficultés matérielles, ou des résistances aveugles et passionnées; l’attachement routinier aux anciens usages, l’inertie des masses, les intérêts positifs et matériels, opposés à l’extension de l’autorité qui s’affermit. Au contraire, l’intelligence des hommes supérieurs leur est généralement favorable , parce que ceux-ci sentent vivement ce qui manque à leur siècle, et qu’ils veulent le plier à l’ordre et à la discipline, par l’obéissance et la soumission.

Mais aussi, pour chacun de ces pouvoirs, arrive une époque de réaction plus ou moins violente. L’esprit humain, après avoir invoqué des restrictions pour se garantir de ses propres écarts, des règles fixes pour marquer sa route, arrive un jour à trouver que ces restrictions et ces règles le mettent mal à l’aise. Il fait, pour les briser, des efforts violens qui sont souvent accompagnés d’une longue série de désastres. Souvent le mouvement réactionnaire produit des violences et des crimes: en attaquant des abus, ou de trop pesantes entraves, on compromet les parties les plus solides de l’ancien édifice. Le protestantisme sous le rapport religieux, les révolutions de France et d’Angleterre sous le rapport politique, la philosophie de Hume

et d 'Helvétius suus le rapport intellectuel, les exagérations de l’école romantique sons le rapport littéraire, sont les phénomènes extérieurs qui manifestent, dans des sphères différentes, le mouvement de la pensée que nous venons d’indiquer.

En traçant cette esquisse générale du résumé de l’histoire moderne, nous n’entendons pas certainement imiter certains adeptes de l’école fataliste qui, ne tenant aucun compte de la liberté humaine, prétendent expliquer les moindres événemens par l’enchaînement logique des idées. Bien des faits de détail ne cadreront pas avec la théorie, précisément parce que l’homme n’est point asservi par les influences qu’il subit; mais nul lecteur versé dans la connaissance des faits généraux de l’histoire moderne, ne se refusera à reconnaître la réalité des deux monvemens en sens contraire, que nous venons de signaler comme en formant le caractère général.

Si maintenant nous passons à étudier l’histoire de la pensée en Europe, non plus dans ses effets politiques et extérieurs, mais dans les résultats plus immédiats qui se manifestent dans l’histoire des sciences et des occupations intellectnelles, nous la verrons suivre une marche analogue, et correspondante à celle dont nous venons de reconnaître les résultats sociaux.

Si l’esprit religieux produit dans les Croisades le premier grand mouvement social, nous voyons, dans l’ordre intellectuel, que la théologie est la première science qui se développe au sein de la société moderne. Les intelligences d’élite s’adonnent avec ardeur à l’examen des dogmes chrétiens qu’elles examinent sous toutes les faces.

Elles recueillent avidement , dans les Pères des premiers siècles de l’église, les enseignemens du christianisme naissant , les dépouillent avec soin des ornemens oratoires et des fleurs de l’éloquence dont ils étaient entourés, et parviennent à constituer un corps entier de doctrine systématiquement lié et coordonné, formant un ensemble compact et conséquent d’enseignement rigoureusement formulé.

Telle fut la mission des grands théologiens des douzième et treizième siècles, de Saint Bernard, Pierre le Lombard, Albert le Grand, et de Saint Thomas d’Aquin le plus grand des théologiens. Leur œuvre, dont les tems modernes apprécient mal la difficulté et l’étendue, occupa des génies du premier ordre , des esprits d’une pénétration supérieure, et d’une constance pour le travail cpii a été rarement égalée dans les siècles suivans.

Après Saint Thomas d’Aquin, qui porta l’enseignement scolastique à la perfection de son genre, on ne trouve plus la même vigueur de pensée chez ses successeurs. L’école s’égare à la recherche de subtilités frivoles, et s’évertue à résoudre des questions oiseuses ou insolubles, tandis que les penseurs d’élite tournent ailleurs les efforts de leur génie.

L’étude du droit canonique, ensuite celle du droit civil, forment, après cela, le principal objet de la pensée. Leur développement dans l’ordre intellectuel, est corrélatif à celui des pouvoirs temporels du pontificat et de la royauté dans l’ordre politique.

Enfin, à la période appelée généralement la renaissance, c’est encore sous la direction de l’autorité, que les esprits les plus distingués s’essaient à façonner la littérature.

en acceptant sans restriction celle de l’antiquité classique, dont l’élégance et l’imposante beauté sont régardées par eux comme le terme le plus élevé auquel puissent atteindre les lettres.

La période de réaction qui se manifeste dans les siècles plus rapproches de nous, est marquée, dans l’ordre intellectuel comme dans l’ordre social, par des combats acharnés et des vicissitudes variées. Les combats de la pensée sont soutenus de part et d’autre par des champions vigoureux; les défenseurs des pouvoirs constitués paraissent même souvent l’emporter en puissance intellectuelle sur les brillans et ingénieux écrivains qu’on yoit à la tète des rangs opposés. La raison trouve, dans cette lutte mémorable, un vaste champ pour exercer et développer ses forces.

Maintenant qu’une longue lutte parait avoir considérablement amorti la fougue de ces passions, la préoccupation générale des esprits en Europe se porte vers l’avenir. Il est naturel de se demander dans quelle direction l’esprit de notre époque doit exercer sa puissante influence sur les destinées prochaines de la société moderne.

En considérant le monde politique, il est aisé de voir que l’action irrésistible du tems a calmé bien des haines, et dissipé bien des préventions. L’ancien édifice social constituait un ensemble ou plusieurs des besoins de la sociabilité moderne, se trouvaient gênés et froissés. Les révolutions, les guerres, les événemens politiques des derniers siècles, ont détruit bien des parties de cet ancien édiücc. Maintenant on commence à savoir apprécier plus équitablement ce qu’il y avait de grand et d’imposant dans l’ensemble.

Cependant, à tuut prendre, l’état du monde politique n’ofifre pas assez de données positives pour asseoir un jugement raisonné sur cette grande question qui consiste à déterminer si le mouvement réactionnaire contre les autorités qui ont présidé à l’éducation de la société moderne, approche de son terme, et si, comme on l’a annoncé de plusieurs côtés, nous allons entrer dans une nouvelle ère d’organisation et de reconstitution pour les institutions sociales.

Mais ce que l’histoire du monde extérieur ne nous permet pas de deviner, celle delà pensée humaine dans sa forme la plus intime et la plus réfléchie , celle de la science philosophique, en un mot, pourra peut-être nous le manifester, en nous permettant d’asseoir des conjectures sur un fondement solide , et d’atteindre un haut degré de probabilité.

Ainsi envoyant la philosophie moderne pénétrer jusqu’aux racines mêmes de la connaissance humaine, en la voyant arriver au degré extrême du scepticisme, c’est-à-dire à présenter l’expression la plus nette et la [dus décisive du doute universel, ne serons-nous pas autorisés à penser, que c’est là le dernier eflbrt auquel l’esprit de réaction contre l’autorité {misse arriver, puisqu’il n’y a plus rien «{ue l’on puisse inetlre eu question , a{)rès avoir nié l’autorité de la raison elle-même?

Si l’on voit ensuite la i)ensée philosophique, après avoir ainsi sondé les abimes du doute, préparer des solutions nouvelles et inattaquables de ces grands problèmes qui de{)uis tant de siècles tourmentent la {lensée, ne |jcuton pas esj>érer de voir se réédilior l’édilice entier des

sciences morales? Si cette entreprise réussit de manière à ce que ies'principes fondamentaux de l’ordre social puissent reposer sur des vérités ayant une valeur scientifique, que l’homme de bonne foi ne puisse, avec un degré suffisant d’instructiou, se refuser à admettre, ce jour-là on sera fondé à concevoir les plus solides espérances, de voir l’union des esprits assurée dans le monde civilisé. Si l’on parvient à n’avoir pour toutes les nations civilisées qu’une philosophie, comme il n’y a qu’une seule astronomie et une seule mécanique, on aura plus fait pour assurer la paix du monde, que ne le feraient les traités les plus précis, les congrès les plus solennels.

C’est en voyant les progrès déjà accomplis, et ceux qui se préparent, dans la science de la métaphysique et de la morale, que nous nous croyons fondés à espérer, que dans un avenir plus ou moins prochain, l’état social des peuples modernes, après avoir paru compromis et ébranlé, retrouvera une assiette solide et des principes fixes. Alors une grande partie des maux dont se plaint la société actuelle, trouvera un remède dans la généralisation d’idées vraies, que la pensée philosophique élabore aujourd’hui dans le silence des bibliothèques, et qui sont destinées à obtenir ce triomphe lent, mais certain, que le tems décerne infailliblement à la vérité.

SUR L’HISTOIBB DE L4 PHILOSOPHIE NODERiliE

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