‹ Fragmens philosophiquesChapitre 5 sur 27 · LOCKE · texte numérisé non relu

LOCKE

DaBs la Grèce antique, après que le sublime Platon eut exposé les grandes et nobles pensées qui constituent sa doctrine , un de ses disciples, esprit précis et méthodique, éprouva le besoin de soumettre a un examen minutieux et sévère, toutes les leçons de son prédécesseur; sans faire grâce, en faveur de leur élévation, à une seule des idées de son maître qui ne lui paraissaient pas cadrer avec les résultats d’une rigoureuse analyse. Ce qu’Aristote avait été pour la philosophie de Platon , Locke le fut pour celle de Descartes et de son école. Il examina, avec un esprit positif, les brillantes hypothèses qui avaient été proposées pour répondre à de grandes questions restées obscures. Peu accessible à se laisser séduire par la grandeur de la pensée, il chercha à constituer la science de renlendement sur des bases positives.

Locke s’appliqua , comme Aristote , k battre en brèche la doctrine des idées innées, ressuscitée par Descartes. Il n’eut pas de peine à en présenter une confutatiou satisfaisante. En effet, cette opinion est trop contraire aux faits que nous pouvons facilement observer en nous-mêmes et dans les autres, pour ne pas donner prise à la critique , et même au ridicule. Les faits intellectuels sur lesquels elle parait s’appuyer, sont au contraire, de ceux qui se passent dans l’intérieur de l’àme, et qui échappent fort aisément k l'attention réfléchie.

Les profondes recherches provoquées par la philosophie transcendante, nous permettent aujourd’hui de faire aux deux opinions contraires sur ce sujet, une part équitable. La science a reconnu qu’il y avait réellement quelque chose d’inné dans l’homme, et que ce qui est inné, est précisément ce qui est plus didicile k saisir par l’observation volontaire; elle a aussi reconnu que ce qui était inné, était simplement un principe idéal, mais non point des idées, en restreignant ce mot avec Locke k signifier des notions déterminées. Par là s’explique comment la doctrine des idées innées a séduit, k diverses époques, des penseurs du premier ordre; comment après avoir été souvent confutée, elle a pu reparaître et se reproduire; comment enfin , aux yeux des esprits superficiels qui ne sentent pas même la portée et la grandeur de la question de l’origine des connaissances humaines, elle n’a paru, et ne parait encore, qu’un rêve de l’imagination, dénué de tout solide fondement.

Locke, malgré la pureté de ses intentions et la rectitude ordinaire de son jugement, n’app(»rtait point en phi-

lusopbie un du ces esprits iiivesü{'a leurs, qui sundenl du regard la prufuiideur des questions. Ces questions que nous noiniuons aujourd’hui transcendantes, ne le préoccupaient point; il est même permis de douter, qu’il les ait clairement aperçues. Le grand problème de la destinée de l’homme ne parait point, dans son fameux Essai, avoir remué son cœur et absorbé ses pensées. Esprit éminemment pratique, c’est surtout les applications immédiates à la logique ordinaire, qu’il est désireux d’atteindre.

11 nous racconte lui-méme avec candeur ce qui le détermina à entreprendre ses recherches. Une discussion s’était élevée entre des personnes raisonnables et instruites. On ne pouvait parvenir à s’entendre, faute d’un principe commun, qui pût senir également de point de départ et de critérium aux deux adversaires. Locke, qui était présent, fut naturellement porté à conclure qu’il serait utile de remonter jusqu’aux principes de raisonnement communs à tous les hommes, et avoués par chacun d’eux, afin de pouvoir, dans tout conflit d’opinions, remonter à la cause du mésentendu, ou de la divergence d’idées, et savoir au moins pourquoi on ne pouvait sc mettre d’accord.

L’idée est excellente, et lout-à-fait philosophique; mais, dans l’exécution, Locke heurta contre l’écueil que nous avons signalé comme cause de bien des erreurs en philosophie, et qui consiste dans l’impatience de tirer des conclusions pratiques et applicables, avant d’avoir suffisamment analysé la question des origines. Il s’est surtout (tccupé d’arriver à la source de la divergence des opinions; la question plus délicate de la vraieracincdesconnaissanccs.

le touche iufînitnenl moins. C’est ù ses yeux de la sj>éculation toute pure, il ne lui reconnaît point d’utilité, ni par conséquent de véritable intérêt.

L’esprit juste de Locke aperçut cependant la double source de nos connaissances; la sensation et ce que la lumière intellectuelle y ajoute, ce que nous appelons aujourd’hui l’élément empirique, et l’élément transcendant. Aussi débute-t-il par dire que nous acquérons toutes nos connaissances par l’observation et la réÜexion. Ici évidemment le mot de réflexion est pris comme synonyme d’analyse des faits intérieurs de l’intelligence.

Mais après cet hommage rendu à la vraie méthode, il néglige presqu’absolument d’étudier cette seconde source de nos connaissances, et il s’attache surtout à tracer l’histoire des notions que nous devons à nos sens. Ayant étudié avec sagacité et justesse d’esprit, les phénomènes remarquables qu’offre le fait important de l’association des idées, il crut pouvoir expliquer par là tous les dissentimens, et tous les mésentendus qui éclatent entre les hommes. I)ès-lorsson but principal était atteint; il ne lui paraissait pas nécessaire de pousser plus en avant dans cette direction une délicate analyse.

Locke avait d’ailleurs puisé dans l’étude des sciences naturelles qu’il avait cultivées, une disposition d’esprit propre à prévenir bien des écarts, mais qui, portée trop loin en philosophie, empêche de pénétrer au fond même des questions. D’après la méthode à laquelle les sciences naturelles doivent leurs progrès, on ne s’occupe guères de la nature des causes des phénomènes que l’on étudie. Bien observer les faits, les classer avec ordre, découvrir

dans leur encLaineuieut quelque rapport constant, l’exprimer en termes précis , et proclamer ce rapport nettement formulé comme une loi de la nature, telle est la tâche des sciences physiques. Une pareille méthode, non seulement possible, mais fort désirable dans l’étude des faits intellectuels, ne peut néanmoins constituer toute la philosophie. La métaphysique est proprement la science des causes; jamais elle ne pourra renoncer à cette recherche didicile et périlleuse, mais pleine d’un haut intérêt.

Ainsi quand Locke recherche comment les hommes arrivent à posséder l’idée de substance, son attention se borne à examiner les circonstances qui portent ordinairement les hommes, à réfléchir à la substance des choses, à la désigner par un mot propre, et à chercher ensuite la signification de ce mot lui-mème. Â défaut d’observations directes, il fait des conjectures fort justes sur l’enchaînement extérieur des faits qui ont amené l’esprit humain à réfléchir sur cette notion, et lui en ont donné une conscience distincte. Là parait se borner pour lui l’horizon de la science.

Le métaphysicien exercé reconnaît ici des questions bien graves à ses yeux, entièrement négligées par Locke. Il aspire à reconnaître comment a dû s’opérer la génération de cette idée; il veut savoir ce qui a pu la produire, si elle était en germe dans la sensation , ou si celle-ci n’a fait qu’en déterminer la formation. Un raisonnement bien simple établit que l’esprit possède toujours une idée, antérieurement à ce qu’il acquière la conscience de cette idée: de-lk une saine philosophie conclut que l’homme a possédé l’idée de substance, bien avant d’avoir pu réfléchir

sur cette notion. Le caractère primitif de l’idée non encore observée, s’il peut être ressaisi par la pensée, constitue un point délicat de la science, et ]>ent noos conduire à la question de l’origine des connaissances humaines. Locke et bien d’autres avec lui considèrent cette recherche comme une vaine subtilité. La génération de l’idée, telle qu’elle s’opère dans les profondeurs de l’intelligence, ne les touche nullement; tout ce qu’ils veulent savoir, c’est à quelle occasion l’idée commence a être clairement aperçue.

Or la sensation qui, à elle toute seule, ne nous donne pas une notion intellectuelle, occasionne pourtant tout le développement de la pensée. Si l’on met de côté la recherche des causes vraiment productrices , si l’on se borne à l’étude des causes occasionnelles, il est inévitable de retrouver la sensation à la source de toutes nos idées. C’est ce qui arriva à l’école de Locke.

Cette philosophie peu profonde, n’exigeait point de ses adeptes ces hautes méditations, dans lesquelles bien peu d’esprits savent se complaire. Elle offrait aux questions pratiques, surtout à celles qui ont trait à l’ordre social, des solutions claires et faciles à comprendre. Elle n’avait pour adversaires que l’ancienne philosophie scolastique, décriée à cause des subtilités dont elle avait étrangement abusé, et l’école Cartbésienne qui s’était fourvoyée dans des hypothèses peu solides. Toutes ces circonstances devaient lui assurer un succès rapide, et elle l’obtint en effet; mais en se développant, elle aboutit à des conséquences bien fâcheuses.

Une école de philosophie, uous l’avons déjà remarqué.

ne revient presque jamais à l’examen des principes fondamentaux qu’elle a adoptés. En bannissant de sa philosophie l’étude des questions transcendantes, Locke avait seulement conçu une idée incomplète de la science: ses successeurs furent portés par l’enchaînement des idées, et les circonstances qui les dominaient, à nier entièrement l’existence de principes transcendans, et par conséquent à nier la morale, le droit naturel et la religion, tontes ces notions ne pouvant légitimement se déduire de la sensation seule.

11 serait pourtant injuste de rejeter la responsabilité de ces déplorables erreurs sur le prudent et judicieux Locke. Ses ouvrages ne dénotent point contre le christianisme cette hostilité qui perce dans les écrits de quelques-uns de ses admirateurs. Quoique, dans son ouvrage intitulé le Christianisme raisonnable, il ait développé une doctrine qui, dans ses conséquences inévitables, sape les fondemens de la religion révélée; relativement au grand problème de la destinée humaine, il parait en accepter la solution telle que cette religion la présente. Il croyait impossible, et peut-être même dangereux, de chercher à appuyer cette solution de preuves tirées de la haute métaphysique. La philosopliie lui paraissait avoir pour but exclusif d’éclairer l’homme dans la poursuite de ses intérêts terrestres et matériels; il était comme bien des hommes qui n’aperçoivent pas la relation intime de cette science, avec des intérêts d’un ordre supérieur.

Cependant le règne de la philoso])hie scnsualiste n’aurait jamais pu être aussi étendu et aussi durable qu’il l’a été , sans les circonstances sociales et politiques qui

fil

exerçaient alors leur empire eu Europe. Une doctrine qui , professée de bonne foi , doit nécessairement reconnaître son incompétence absolue de rien enseigner sur la question capitale de la philosophie , celle de la destinée humaine, ne peut satisfaire entièrement les esprits profonds. Pour eux, ce grand problème conserve toujours sa grandeur et son incomparable importance. AGn d’expliquer comment l’insuffisance de la philosophie sensualiste n’a pas été plus tôt scientiûquement démontrée et établie, il faut se faire une juste idée des orages que recélait dans son sein la société européenne.

Un mouvement très-violent était commencé dans les esprits, contre les abus et les imperfections de l’ordre social que le moyen âge avait légué à l’Europe. Cet esprit de réforme sociale qui, se manifestant dans le monde politique, anima plus tard, avec des oppositions fort marquées, l’empereur Joseph II en Allemagne, et l’assemblée constituante en France, se préparait et se développait par un travail intellectuel et littéraire. Les hommes qui aspiraient à la direction de l'opinion publique, marchant aux premiers rangs dans cette ligne, trouvèrent dans la philosophie sensualiste une puissante auxiliaire.

Ici encore nous rencontrons cet écueil perpétuel de la philosophie: on lui demande avant tout des maximes applicables, sans rechercher suffisamment si elles sont complètement prouvées. Une maxime est utile; on l’adopte avec empressement; on est charmé de l’appuyer sur l’autorité d’un nom respectable; mais on serait désolé qu’un plus profond examen vint démontrer que la maxime trouvée si commode, n’est pas absolument vraie, qu’il faut en

restreindre considérablement l’application, enfin qn’on doit l’entendre avec tant de limitations et d’exceptions, qu’elle ne peut senir de mot de ralliement pour un parti.

En effet, observons-le bien, c’est une nécessité pour un parti qui veut être puissant par le nombre, d’avoir des maximes simples, courtes et faciles à saisir, qu’il puisse inscrire sur ses drapeaux et proclamer comme un cri de guerre. De-là aussi les excès inévitables des partis qui veulent toujours rendre absolu et universel le principe qu’ils ont proclamé, tandis que dans les choses humaines il n’y a positivement qu’un seul princijîe de conduite, capable d’étre appliqué toujours et partout d’une manière absolue, sans jamais tomber dans la violence ou dans l’absurde. Ce principe c’est celui de la charité ou bienveillance universelle, base du christianisme.

Cependant, pour en revenir à l’explication des prodigieux succès du sensualisme, on peut aisément s’en rendre compte, si l’on considère combien l’état de lutte exalte les esprits, et leur communique de force et de violence. A l’époque dont nous parlons, le monde présentait le spectacle de la plus grande lutte d’idées qui ait eu lieu , depuis celle qui assura le triomphe du christianisme sur le paganisme. Le parti novateur voyant que le sensualisme lui était utile, l’adopta avec passion; et une doctrine qui en elle-même conduit logiquement à la destruction de tout enthousiasme , eut pourtant des zélateurs bouillans et même fanatiques.

Si maintenant nous voulons apprécier l’école sensualiste, non pas d’après la valeur morale des hommes qui la composèrent, mais d’après le mérite inti insiîque de scs doctri-

nés, nous arriverons à reconnaître que sa philosophie est incomplète et superficielle, mais que son développement est curieux et intéressant à étudier. Son existence et ses travaux sont loin d’étre perdus pour la haute et intéressante science de l’esprit humain ; et si l’on peut dédaigner et déplorer les négations qu’elle a parfois opposées aux vérités qu’elle ne pouvait atteindre, on ne doit pas négliger les utiles enseignemens qu’elle nous présente.

Ces leçons sont 'de deux sortes. D’abord on trouve dans les écrivains de cette école des remarques de détail et des observations du plus haut intérêt. Telles sont celles de Locke sur les phénomènes remarquables que présente le fait de l’association des idées, et les remarques de Condillac sur la construction et la grammaire générale des langues. De pareilles observations conserveront toujours leur valeur scientifique comme études de l’esprit humain. La vérité est le domaine commun des esprits pensans; partout où nous la rencontrons, elle a droit à nos respects.

Ouelqu’un a dit k cet égard que ce que Ton enlève à l’ennemi, est de bonne prise. Ce n’est pourtant pas un principe que nous puissions invoquer ici. Que dans Tardeur de la lutte, les défenseurs de la morale aient regardé comme ennemie une philosophie qui sapait et détruisait leurs principes, cela se conçoit et se justifie de süi-méme.

Mais aujourd’hui ces discussions sont placées dans un passé assez reculé, pour que nous puissions les étudier avec un esprit calme et équitable. Les progrès de la

science nous permettent d’assigner avec précision la cause des erreurs des uns, et de l’impuissance où les antres se trouvaient de les convaincre méthodiquement de leurs écarts. Nous pouvons nous placer assez haut par la pensée, pour saisir la cause des mésentendns et de la divergence des opinions. Dès-lors nous n’avons plus d’ennemis. En déplorant les fautes de nos devanciers qui n’avaient pas les ressources que nous offrent aujourd’hui les leçons de l’expérience, nous devons ressentir pour leurs erreurs plus de pitié que de colère, et nous devons nous féliciter de ce que désormais l’histoire de leurs égaremens nous fournit une indication précieuse, qui nous permet d’éviter les écueils qui leur furent funestes.

La seconde grande leçon que nous fournit l’histoire de l’école sensualiste, consiste dans la preuve qu’elle nous fournit de la nécessité d’une philosophie transcendante, qui s’occupe de l’étude des principes intellectuels, supérieurs et antérieurs à la sensation même. En effet, les hommes d’un talent distingué ont travaillé à l’envi des uns des autres, pour tirer de l’étude de la sensation toutes les conséquences qu’elle peut donner. Ils ont fait des efforts prodigieux, pour y rattacher l’origine des notions de morale, de devoir et de droit naturel, qui existent dans l’humanité, et ils ont complètement échoué dans cette tentative. Le sensualisme, entraîné par l’enchaînement des idées, dominé par les lois de la logique, a dit son dernier mot en morale , en proclamant par la bouche d’Helvétius, que le bien et le mal moral se ramènent à l’agréable et au désagréable: il a dit son dernier mot par la bouche de Hobbes, en établissant la guerre universelle

de cbacnn contre tons, comme l’état naturel des hommes, et la force comme le vrai fondement du droit: il a dit son dernier mot en psycologie, en enseignant que l’âme n’est qu’une fonction de l’organisation du corps, comme Cabanis l’a professé.

De pareils égaremens, quelque déplorables qu’ils soient, ne sont pourtant que les conséquences logiques et inévitables du principe du sensualisme. L’histoire de cette philosophie le prouve clairement. Reconnaissons donc l’importance de prendre un point de départ plus élevé, dans la question de l’origine des connaissances humaines, et de ne plus glisser légèrement sur ces principes transcendans, que tout homme possède à un degré quelconque , mais qu’il est si dilTicile d’amener sous les regards de la conscience, et de rendre l’objet d’un examen approfondi.

l,AI‘LACK

Parmi les esprits supérieurs qui, ayant adopté de confiance et sans réflexion la métaphysique du sensualisme, furent entraînés à des erreurs presqu’inévitables, nous devons placer Laplace en première ligne. Ce n’est pas simplement un homme de talent que nous nommons ici, c’est un de ces rares et puissans génies que la nature gratifie de facultés extraordinaires, et dont les immenses travaux semblent par leur grandeur échapper aux jugemens de la critique.

Sans s’ètre occupé directement de philosophie , ce grand homme en perfectionnant et en portant si loin la puissance du calcul des probabilités, a fait bien plus pour le développement de la pensée, que bien des philosophes célèbres. Ce merveilleux calcul , l’une des plus admirables conquêtes

(le la raison humaine , conduit à des résultats si imprévus et si précieux; il a déjà rendu et rendra encore de si grands services à toutes les sciences, que l’on ne peut trop évaluer son importance.

Le principe de ce calcul est lui-mème une des grandes lois, d’après lesquelles la Providence gouverne l’univers: plus on l’approfondit, plus on se pénètre de sa grandeur et de son universalité.

Pour que l’algébriste puisse faire usage de scs merveilleuses formules , il faut qu’il admette un principe qui est la raison logique de tout son calcul, et qui est indubitablement d’origine transcendante. Laplace a du reconnaître cette vérité, qui est trop manifeste pour se dérober à la pensée; mais son éloignement pour la métaphysique l’a conduit à professer sur ce point une doctrine fausse et dangereuse. Cet esprit si juste et si pénétrant, tant qu’il se tient dans la sphère de notions qu’il affectionne, tombe, dès qu’il en sort, dans d’étranges méprises.

« Le calcul des probabilités, dit Laplace, repose sur « le principe évident par lui-mème, qu’une chose ne peut O pas commencer d’ètre sans une cause qui la produise. « Cet axiome, connu sous le nom de principe delà rai- « son suffisante, s’étend aux actions mêmes que l’on juge a indifférentes. »

Ce peu de lignes, qui résument l’opinion de l’auteur sur le principe métapbysicpie du calcul qu’il va développer, contiennent de graves inexactitudes philosophiques. Il est essentiel de les relever; car un calcul établi sur des données défectueuses, nous mènerait, par une déduction rigoureuse, à une conséquence erronée. Séduits

par la fausse évidence que le calcul communique à scs résultats , nous accepterions comme certaines des propositions tont-à-fait fausses que l’algèbre semblerait a[)puyer de son irrésistible autorité , tandis que nous n’aurions réellement opéré que sur une vaine hypothèse. Ainsi l’erreur qui s’est glissée inaperçue dans ce passage de Laplace, le conduira bientôt à nier entièrement la liberté humaine; et par-là il aboutira au fatalisme, et à ses déplorables conséquences. Examinons donc avec attention quelle est la racine de l’erreur qui peut produire un fruit si vénéneux.

Et d’abord, il y a ici une confusion d’idées, que l’analyse métaphysique peut démontrer sans beaucoup d’efforts. Le principe de causalité et celui de la raison suffisante, que Laplace prend ici l’un pour l’autre , sont bien différens, et présentent des caractères qu’il faut bien se garder de confondre. Le premier est réellement évident, le second ne l’est pas. Le premier est absolu, le second ne l’est pas. Peu s’en faut que nous ne disions que l’un est vrai, et l’autre faux (1). Du moins, le principe de la raison suffisante qui domine entièrement le monde physique et les phénomènes de la matière, a besoin d’ètre entendu avec les restrictions convenables, si l’on veut l’appliquer à l’ordre moral et aux faits intellectuels.

Le principe de cause, dont nous ne songerons certainement pas à contester l’évidence, se réduit à affirmer que rien ne peut arriver sans une cause préexistante.

(I) Le principe de la raison sullisanle esl évident, tant que. l'on conserve aux mots qui l’expriment, ieur valeur réelle; mais si l’on entend par-là qu’une raison sunisantc est en même tems nécessitante, à l’égard d’une solonté libre ee principe devient tniit-â-rail faux.

Le principe de la raison suflîsante a une toute autre portée. Dans Tordre physique, appliqué aux êtres dépourvus d’intelligence, il est absolu, et en Texprimant, on prend le mot de raison suffîsante comme synonyme de cause suffisante. Or, dans la nature non intelligente, dès qu’une cause peut agir, elle agit réellement sans hésitation ni retard. Mais il en est tout autrement, quand il est question d’une volonté libre. Une pareille volonté ne peut, à la vérité, se déterminer sans une raison suffisante: mais chez elle toute raison suffisante n’est pas nécessitante; loin de-là, c’est un choix entièrement volontaire qui fait qu’un motif, d’égale force, perçu par la pensée, détermine ou ne détermine point l’action libre.

Une profonde analyse idéologique établit la distinction de ces deux principes, et nous montre leur différence. Sans entrer ici dans cette recherche, nous nous contenterons d’observer que la méprise, qui a échappé sur ce point à Laplace, peut être facilement rélevée à l’aide du langage ordinaire, et sans avoir poussé fort loin l’analyse des principes du jugement.

Il se rencontre dans tous les hommes, une disposition naturelle à juger l’inconnu par analogie avec ce qu’ils connaissent déjà. Cette disposition de l’esprit fait partie du sens commun de l’humanité. Comme antécédent logique, elle suppose une croyance naturelle à la stabilité des lois de la nature. Une pareille croyance existe en effet dans l’homme, et les philosophes de l’école Ecossaise l’ont regardée comme un des principes qu’ils appelaient les vérités premières.

Nous croyons suffisamment établi aujourd’hui, que cette

croyance tient à ce que, par une loi naturelle de l’intelligence, l’homme est toujours porté à considérer l’absolu comme étant la racine de toute chose, et à le supposer toujours placé à la limite de ses connaissances. Ainsi, toutes les fois que nous avons vu des phénomènes se succéder constamment dans un certain ordre, nous sommes portés à croire que cette liaison est une lui invariable de la nature. C’est en vertu de ce principe que le chimiste regarde comme un élément le coq>s qui résiste à tous ses moyens de décomposition. I)ès-lors il y a là à ses yeux un corps simple et inaltérable, qui a dû posséder ses propriétés distinctives depuis l’origine de l’univers.

Mais cette invariabilité d’une lui de la nature, à laquelle nous ne connaissons nulle exception , n’est point évidente , pas plus que la simplicité d’un corps non encore décomposé. Il n’y a aucune im]X)ssibilité à ce que demain un décompose l’oxigène, comme il n’y en a aucune à ce qu’il se trouve dans l’univers une substance matérielle qui échappe à la grande loi de l’attraction universelle.

Dernièrement M. Berzélius a cru découvrir une classe de phénomènes chimiques, placés en déhors de la loi générale qui veut qu’une réaction réponde toujours à une action physique. De grands chimistes contestent cette assertion; mais nul n’a pu y voir une impossibilité absolue, quoiqu’elle détruisit l’universalité d’une lui déduite de l’observation d’innombrables phénomènes.

Ainsi l’esprit humain regarde dans la nature comme immuable, tout ce à quoi il ne connaît aucune exception. Cette opinion est fort raisonnable tant que l’on ne la tient que pour ce qu’elle est réellement, c’est-à-dire

pour un jugement qui suffit pour diriger l’homme dans la pratique, mais qui n’a rien d’absolu. On peut même, avec une grande justesse, loi donner le nom de certitude empirique, parce que c’est le plus haut degré d’universalité que puisse acquérir un principe dérivé de l’expérience, et qui n’a pas directement une origine transcendante. Mais cette certitude empirique n’est nullement comparable à une autre certitude qui résulte immédiatement de l’évidence des idées, ou du témoignage du sens intime. Cette dernière est absolue et inconditionnée, l’autre est relative: il y a de l’une à l’autre une distance incommensurable, comme il y en a toujours entre le relatif et l’absolu.

Maintenant, c’est uniquement la certitude empirique que l’on prend pour base du calcul des probabilités. On la désigne par l’unité , toutes les fois qu’il s’agit de calculer au moyen de l’analogie, la probabilité d’une cause inconnue, indiquée par le nombre de cas observés que l’on suppose en être les effets (1).

(I) n est clair que la probabilité calculée d’après le nombre des chances possibles, a une valeur absolue, quand on connaît d’avance toutes ces chances, que l’on a déterminées par les conditions du problème. Ainsi dans le cas des urnes renfermant des boules de couleurs dineren tes, on sait précisément sur quoi tombe l’incertitude , et l’on peut lui assigner une valeur exacte. Mais ({uand il s’agit simplement de raisonner par analogie, à moins de supposer une intelligence ipii connaisse toute la nature, la totalité absolue des chances possibles ne i>eut nullement être évaluée, et l’on doit se contenter de ce que nous nonmions ici la certitude empirique, qui repose sur des règles auxquelles nous ne connaissons aucune exception, mais auxcpielles il peut toujours y en avoir.

Toute probabilité ainsi calculée par analogie, a un rapport numérique rigoureusement exact avec la certitude empirique. Ce rapport s’exprime {larfaitement par des fractions; mais il n’y a aucun rapport numérique possible entre une pareille probabilité et la certitude transcendante, comme il n’y en a aucun entre cette certitude et la certitude empirique.

Notre assertion à cet égard, se prouve par le principe généralement admis, qu’il n’y a point de rapport numérique entre le fini et l’infini. Or la certitude empirique est toujours déduite d’un nombre fini d’observations et de faits; à son plus haut degré elle n’est encore que l’expression d’une loi qui embrasse la totalité de la création. La certitude transcendante, au contraire, s’applique au monde idéal, monde illimité, absolu et infini, auprès duquel l’univers créé est moins considérable que ne l’est une goutte d’eau au sein de l’océan.

C’est là ce que Laplace n’a pu voir, parce que les plus grands génies sont toujours dominés en quelque point par les inlluences de l’esprit .de leur époque, et que l’atmosphère intellectuelle était alors imprégnée de fâcheux préjugés contre la haute métaphysique. C’est en reconnaissant qu’il a gratuitement attribué une valeur absolue à la certitude empirique, que l’on peut expliquer la plupart des conclusions erronées de ce profond analyste.

Admirable dans ses calculs, il les établit sur une base fausse toutes les fois qu’il suppose que dans l’ordre moral, comme dans l’ordre physique, toute raison suffisante d’un événement en est par-là même une raison nécessitante.

En altérant ainsi la valeur des termes, il transforme un

principe évident et irrécusable, comme l’est celui de la raison suffisante bien entendu, en un principe faux et dangereux, tel que ce dogme fataliste: rien n’arrive sans une raison nécessitante.

C’est là sans contredit une loi universelle du monde physique, parce que les êtres dépourvus d’intelligence, ne possèdent qu’une manière d’agir entièrement déterminée par leur nature. Aussi plus nous étudions la nature, plus le principe qui nous porte à attribuer à ses lois une invariabilité absolue, acquiert relativement à nous de puissance et de force. Ceci explique comment de profonds penseurs, qui dans leurs constantes investigations sur les lois de l’univers ont été frappés du caractère majestueux de constance et de simplicité qu’affecte constamment la nature dans ses œuvres, ont pu croire que l’invariabilité absolue du mode fondamental d’action de tous les êtres, était une vérité incontestable. Le grand Leibnitz lui-même ne sut point éviter ce piège. Laplace, plus étranger à la métaphysique, y fut pris plus aisément. Néanmoins ce principe, si général qu’il ^oit, nous n’avons pas le droit de l’étendre à un inonde différent de l’univers sensible, c’està-dire au monde moral. Pour que cette extension fût légitime, il faudrait que le principe même possédât ce caractère absolu qui résulte de la nature des idées, et que nous nommons l’évidence.

Or, pour nous convaincre qu’il n’est point évident, il nous suffit d’en appeler de l’autorité de Leibnitz et de Laplace à une autorité bien supérieure aux yeux de la philosophie, à celle du sens commun et de la conscience générale de l’humanité. Examinons l’histoire de tous les

âges du monde; jamais l’homme d’une intelligence développée, mais étrangère aux questions métaphysiques, n’a trouvé l’idée de liberté en contradiction avec sa raison, et n’a éprouvé de répugnance à en admettre la possibilité. Bien au contraire, l’humanité naïve dans ses premiers développeraens, est partout entraînée à placer la liberté où elle n’existe pas réellement. L’enfant et le sauvage attribuent ce don précieux aux brutes, quelquefois même aux objets inanimés. Nul homme, dans le commerce habituel de la vie, ne trouve déplacé que, pour expliquer l’action d’uti autre, on lui dise: c’était déraisonnable, mais il l’a voulu ainsi. Loin donc que la croyance au déterminisme universel se retrouve au fond des consciences, comme cela devrait être s’il reposait sur un principe évident par lui-méme, nous pouvons affirmer qu’il est en contradiction avec le sens commun, dans lequel se trouvent, à un état d’enveloppement qui les soustrait à l’attention réfléchie, tous les principes de la raison humaine.

Mais, si le principe du déterminisme universel n’est pas un des élémens du sens commun de l’humanité, nous devons conclure que Leibnitz et Laplace l’ont trop généralisé, sans preuve légitime. l)è-là vient qu’ils ont employé dans un sens équivoque l’énoncé du principe de la raison suffisante, se croyant dispensés de le prouver à cause de son évidence même.

Quant à nous , nous admettons l’évidence absolue du principe de cause, mais avec une restriction inqmrtanle que Kant, parmi les écrivains modernes, nous parait avoir signalée le premier. Cette restriction consiste à reconnaître que le principe de cause ne s’applique qu’aux événemens

accomplis dans le tems, el non point aux choses auxquelles on ne peut assigner un commencement.

Cela nous sufDt pour sauver la possibilité métaphysique de la liberté. Ainsi une volition libre suppose avant elle une cause qui la produise; cela est indubitable ; mais cette cause, il n’est point nécessaire de la chercher dans les circonstances où se trouve l’homme qui veut; il suffît qu’elle se trouve dans l’essence intime de l’àme, essence qui nous est inconnue, et que nous ne jugeons que par ses actes.

En disant qu’un être est libre, nous ne disons pas autre chose, si ce n’est qu’il concourt à la détermiuation de ses actious, en vertu d’une énergie particulière qui tient a son essence. Tout ce que la première volition libre suppose, c’est donc la liberté résidant dans l’essence de l’àme. Seulement, avant cette volition, la liberté était dans l’àme dans un état que, par analogie avec la physique, nous pouvons nommer l’état latent. Ce n’est pas au moment où elle commence à se manifester, qu’elle commence à exister. L’àme est libre dès le premier moment de son existence; mais cette liberté essentielle a besoin de certaines circonstances pour se manifester. L’événement où elle se montre pour la première fois, ne crée pas la liberté; il ne fait que la montrer à l’œil de la conscience.

Si l’on insiste, en observant que la liberté, telle qu’elle se trouve dans l’essence de l’àme, a elle-même commencé, nous répondrons que ceci touche an mystère dh la création. L’àme sort libre des mains de Dieu. Si l’on nous dit que la création de l’àme, étant elle-même un événement, doit avoir une cause antérieure, nous l’avouerons encore;.

mais nuus observeruns <iue celte cause u’esl plus dans le tems, mais dans l’éternité. Une volition éternelle de Dieu est la seule cause possible de l’acte créateur; et celte volition, précisément parce qu’elle est éternelle, échappe à la loi de l'intelligence qui force à supposer une autre cause avant tout événement.

Ainsi , comme le fait instinctivement l’humanité dès ses premiers pas, une saine philosophie, au bout de toutes ses spéculations métaphysiques, place toujours l’absolu et l’immuable. Seulement la vraie sagesse reconnaît (]ue cet absolu et cet immuable nécessairement conçu par la pensée, n’est point dans la nature où Laplace s’efforce en vain de le trouver; il réside essentiellement en Dieu seul, dont la volonté libre est la raison dernière de l’existence de l’univers. Transporter celte invariabilité absolue de Dieu an monde, comme l’ont fait quelques penseurs, c’est un premier pas qui mène directement au panthéisme ou à l’athéisme, et c’est en même tems un procédé logique, qu’aucun principe rationnel ne légitime et ne justifie.

Remarquons, avant de finir ces observations rapides et peu développées, qu’en établissant que la liberté humaine échappe à l’application rigoureuse du déterminisme universel , nous n’entendons pas contester qu’on ne puisse y appliquer avec avantage le calcul des probabilités. La liberté humaine, quoiqu’elle appartienne l'éellement à l’essence mystérieuse et inconnue de l’âme , ne peut, quand elle agit et se développe, produire que des effets totalement déterminés. Or, puisque toutes les âmes humaines ont une origine et une nature semblable, il doit naturellement arriver que l’on retrouve des traces de celle fraternité

dans l’analugic de la conduite que suivent ordinairement les hommes placés dans des circonstances semblables. .Ainsi la conduite de l’étre raisonnable , tout en étant libre, aura ce que Kant nomme un caractère empirique. Ce caractère nous pouvons l’observer, et eu déduire des leçons précieuses.

Lorsque toutes nos observations s’accordent à nous signaler une certaine ligne de conduite, comme celle que l’homme suit constamment dans des circonstances données, nous pouvons prévoir qu’il en sera de même pour tout autre individu qui, à l’avenir, devra agir sous l’empire de causes semblables. Le degré d’assentiment que nous donnerons dans ce cas à notre conjecture, est précisément celui que nous avons désigné comme la certitude empirique.

Si nos observations diffèrent-, alors c’est précisément le cas d’y appliquer l’admirable calcul des probabilités; et nous pouvons en accepter avec toute confiance les précieux résultats, pourvu que nous n’oublions jamais la nature de la certitude, dont chaque probabilité particulière n’est qu’une fraction. Gardons-nous toujours de confondre, comme il est si facile de le faire, celte certitude purement empirique, avec l’autre certitude réellement absolue, qui découle des idées nécessaires et universelles.

Cette discussion ne doit diminuer en rien l’admiration de nos lecteurs pour le génie de Laplace. La postérité assignera toujours à l’auteur de la Mécanique céleste et de la Théorie analytique des probabilités, un rang distingué parmi les esprits supérieurs qui ont honoré l’humanité.

Toute la partie mathématique de son travail reste un monument admirable, élevé en honneur de la vérité et de la raison humaine. Les erreurs qui en déparent la partie métaphysique, ne lui apparüminent point en propre: pour être juste, il faut les attribuer à l’esprit de son tems. Cet exemple nous présente une leçon salutaire de réserve et de modestie, sentimens que les méprises d’on esprit si supérieur sont bien faites pour nous inspirer.

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