‹ Fragmens philosophiquesChapitre 6 sur 27 · BENTHAM · texte numérisé non relu

BENTHAM

Pendant le règne exclusif de la philosophie sensualiste, l’intelligence humaine ne demeura pas oisive. Les sciences morales s’enrichirent dans cet intervalle de travaux remarquables , qui resteront déOnitivement dans le domaine de la pensée européenne, et qu’il est fort possible de purger des erreurs empruntées à l’esprit de l’époque. Au rang des hommes qui ont le plus marqué de cette manière, immédiatement après Laplace, nous placerons Bentham.

Nous avons encore en lui l’exemple d’un esprit vaste et profond, qui ne put s’élever au-dessus des préjugés dont il s’était imbu dans ses études préliminaires, mais (]ui trouva moyen d’illustrer son nom par l’exposition de vues originales, et le développement d’utiles vérités.

Bentham , égaré par la fausse métaphysique de son tems, se persuada que la croyance du genre humain à l’existence d’une loi naturelle, était un préjugé mal fondé, l'ésultant de plusieurs suppositions gratuites. Mais comme il sentait en même tems que l’homme raisonnable rechercherait toujours comment il doit se conduire, et que les législateurs en particulier ne pouvaient se passer de principes qui les dirigeassent dans la confection des lois, il entreprit de reconstituer la murale et la législation sur un principe qu’il pùt présenter aux esprits les plus rccalcitrans, comme positif et incontestable. Pour cela, il conçut la morale comme une science indiquant à chacun les moyens de procurer dans sa sphère le plus grand bien du plus grand nombre. La législation, rentrant dans ce cadre, fut à ses yeux un art qui devait tendre à ce même but, par l’emploi des moyens d’influence dont disposent les législateurs.

Pour être juste envers Bentham, il faut donc dans ses écrits reconnaître deux parts fort distinctes: l’une parement négative, dans laquelle il attaque les croyances morales de l’humanité; l’autre positive, dans laquelle il développe avec un rare talent, une idée incomplète et partielle, mais qui a ses applications légitimes, ainsi que son point de vue réel et incontestable.

Sa polémique destructive n’est remarquable ni par la .profondeur de ses vues, ni par son originalité. Seulement son esprit conséquent et rigoureux jusque dans ses écarts, a poussé jusqu’à leurs dernières conséquences les doctrines de la philosophie sensualiste. Mais, en exposant un système complet de législation qu’il déduit d’un ]>rinci|)e unique ,

il a rendu aux publicistes un service que l’on peut apprécier très haut.

En effet, l’analyse métaphysique reconnaît deux sciences parfaitement distinctes, qu’il est fort aisé de confondre. L’une examine et étudie les moyens et les voies qui conduisent l’homme au bonheur sur la terre; l’autre se propose de déterminer avant tout le bien Moral , dont l’idée est essentiellement distincte de celle du bien-être matériel.

On a proposé, pour la première de ces sciences, le nom grec d’Eudémonologie , qui signifie précisément science du bonheur. Le nom de morale serait alors réservé exclusivement ù la science qui a le bien moral ponr objet.

Pour que ces deux sciences si voisines se développent régulièrement et se distinguent nettement, il importe beaucoup qu’on les traite séparément. Nous croyons que la philosophie doit dorénavant veiller attentivement pour que l’on ne les confonde plus. Or la morale de Bentham est précisément l’eudémonologie appliquée à la conduite des individus isolés; et sa science de la législation équivaut à un traité d’eudémonologie sociale.

En envisageant sous ce point de vue les travaux de Bentham, on peut à bon droit le considérer comme l’écrivain qui a traité le pins à fond une branche de la science, liée à la morale par un rapport intime qui l’a fait souvent confondre avec elle. Mais, quand il veut que son point de vue soit exclusif, et comprenne tonte la morale , il tombe dans un sophisme dangereux , qui s’explique aisément par le défaut des opinions métaphysiques dont il était imbu.

Une question fort simple suffit pour montrer dans tout

son jour combien cette théorie est incomplète. Nous demanderons à Bentham: l’individu doit-il réellement chercher le plus grand bien du plus grand nombre, ou peut-il seulement se limiter k rechercher son propre avantage? et s’il prend ce dernier parti, se rend-il par-là même méprisable ?

S’il nous répond que l’homme doit se diriger en vue du bien général, il admet l’existence du devoir. Comment donc interdira-t-il à la philosophie de rechercher l’origine et les caractères de cette notion du devoir, dont il reconnaît l’autorité? Comment, sans examen et sans preuves, prononce-t-il qu’il n’y a pas d’autre devoir que celui qu’il vient d’énoncer? Des sarcasmes et des plaisanteries forment-ils une réponse suffisante aux pliilosophes qui se croient en droit d’affirmer qu’il y a d’antres devoirs encore, non moins sacrés que celui de rechercher le bonheur matériel des hommes, que la sincérité, par exemple, et la justice sont respectables par elles-mêmes, et que nulle considération d’utilité matérielle ne peut entrer en balance avec le sentiment de respect qu’elles doivent inspirer?

Si, au contraire, on a le courage de nous répondre que l’individu n’est pas réellement obligé de procurer dans sa sphère d’influence le plus grand bien du plus grand nombre; si on nous dit que l’expression de devoir n’est employée ici que dans le sens d’une formule logique, qui exprime uniquement que telle action produit d’utiles résultats, en se conformant à la règle abstraite désignée par ce nom; nous insisterons pour qu’on noos explique

comment l’humanité toute entière a constamment attaché un autre sens au mot de devoir.

Des utilitaires rigoureusement conséquens, ont paru avouer qu’ils ne regardaient la notion de devoir que dans, un sens purement logique. C’est à leurs yeux une règle déduite de l’expérience qui nous montre certaines actions comme ayant une tendance favorable au bien général. Mais si cette notion exerce un empire sur l’àme, si elle donne naissance aux notions de mérite et de démérite, c’est ce qu’ils regardent comme des questions métaphysiques, dont ils ne veulent pas s’occuper.

Nous sommes autorisés à leur parler ainsi: Vous professez pour la métaphysique une répugnance absolue; nous ne vous blâmerons point de cette disposition d’esprit; mais de quel droit alors prononcez-vous des jugemens dogmatiques sur des questions purement métaphysiques, dont la solution dépend uniquement de cette science que vous affectez de dédaigner? Nous croyons, et le genre humain croit avec nous, que toute action volontaire et libre produit deux séries indéfinies de conséquences. L’une comprend les conséquences extérieures de l’action dont les résultats sont utiles ou nuisibles; la seconde série de conséquences est intérieure, et détermine l’état et la manière d’étre de l’agent même qui a opéré librement: ces conséquences le rendent méritant, ou déméritant, et elles sont indépendantes des résultats extérieurs. Vous ne voulez étudier qu’une seule de ces séries, à la bonne heure. Mais de quel droit niez-vous l’existence de celle que nous croyons apercevoir, et qui nous intéresse tout autant que celle qui consiste en effets plus matériels ?

L’aiitorilé du sens commun et des croyances générales est ici entièrement de notre côté ; et si la philosophie peut quelquefois rectifier des erreurs fort répandues , sa tâche n’est complète qu’autant qu’elle parvient, tout en les corrigeant, à en indiquer les sources.

Nous ne saurions mieux faire <jue de rapporter ici les éloquentes paroles de M. Jouffroy, qui ne laissent rien h desirer sur ce sujet. « Rompre sans façon avec l’histoire d’une science au moment où on la réforme, c’est renier l’esprit humain en même tems qu’on l’invoque; c’est lui dire tout à la fois qu’il est admirable et absurde. Mauvais moyen d’obtenir sa foi; car il ne croit que parce qu’il SC lie à lui-mème, et si vous le mettez en défiance de Inimème , il ne peut plus croire même à ce qui lui parait évident. Il conçoit qu’il ait dû s’égarer long-tems avant de trouver la bonne route; mais j)our qu’il soit sùr qu’il est enfin dans le port, il a besoin d’avoir la carte des écueils qu’il a parcourus » (1).

Ce dédain du passé est le principal défaut de la méthode de Bentham; et il montre combien il restreignait arbitrairement l’horizon intellectuel qu’il voulait explorer. Ce vice de méthode peut néanmoins s’expliquer en partie par la remarque déjà faite, qu’il était appelé par son talent à développer une science nouvelle, subordonnée à la morale, mais que jusqu’alors on n’avait point traitée séparément avec assez d’étendue et de précision.

Retranchons par la pensée, dans les ouvrages de Bentham, les trop fn*quens passages où il s’efforce d’anéantir

I) par Tht'ntlore JoiilTrov. Paris, 18.33 , pnsi* 2.>y.

la croyance au droit naturel; éliminons aussi toutes les amères censures qu’il déverse à pleines mains en toute occasion sur les jurisconsultes de tous les âges; admettons après cela qu’il n’a traité qu’une partie de la grande question morale, et les écrits de ce publiciste formeront encore un monument scientifique d’une haute valeur et d’une grande utilité. Le moraliste et le législateur trouveront également dans ses ouvrages purgés des erreurs funestes que nous venons de signaler, des remarques profondes , des vérités importantes , et des enseignemens précieux.

Après cela, pour être juste, il faut convenir que les mérites de l’écrivain anglais lui appartiennent en propre, et sont le produit d’un esprit supérieur et pénétrant. Ses défauts, dont nous ne dissimulons pas la gravité, sont ceux de la métaphysique destructive qui régnait partout à l’époque où Bentham forma son jugement. Tout son talent ne put le garantir de tirer des conséquences erronées des principes défectueux qui lui avaient été inoculés, et qui avaient pénétré dans sa pensée, par la faute de son siècle bien plus que par la sienne.

Il doit donc désormais être considéré , comme plein de fausses idées sous le rapport de la métaphysique , comme absolument nul sous celui de la morale proprement dite, mais comme un écrivain supérieur dans la science de l’eudémonologie, science que, dans l’état actuel de nos connaissances, il est absolument nécessaire de distinguer nettement et délinitivement de la morale, une confusion d’idées à cet égard, produisant de fâcheuses méprises.

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