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L’ÉCOLE ÉCOSSAISE

Nous ne craignons pas de revenir avec trop d’insistance, sur un principe important de l’histoire de l’esprit humain, que nous avons déjà énoncé. Toute doctrine philosophique est sujette à la loi du développement; les erreurs comme les vérités sont fécondes, et s’enchaînent les unes aux autres; le tems fait constamment paraître an grand jour toutes lés conséquences qu’un système recèle en germe dès son début. Mais une grande différence signale ces développemens de nature opposée. Le progrès dans la vérité est indéGni, et n’a point de limites. L’homme sur cette terre peut toujours apprendre, comme il peut toujours s’améliorer: dans Tordre intellectuel, comme dans Tordre

moral, il a l’influi devant lui. L’erreur au contraire rencontre des limites qu’elle ne peut dépasser. L’dme de l’homme, créée pour la vérité, ne peut admettre certaines monstruosités qui lui répugnent; l’absurde ne peut trouver place dans l’intelligence, et le témoignage de la conscience intime ne peut jamais être entièrement étouffé.

Ainsi l’erreur portée à un certain degré, détruit l’intelligence en abrutissant l’homme; ou bien elle force la pensée à la rejeter par une réaction décidée.

Par suite de cette grande loi psycologique, les systèmes défectueux sont condamnés à périr par leurs propres excès. En réglant ainsi les choses, la divine Providence a empêché que le règne de l’erreur fût jamais permanent et assuré; tandis que celui de la vérité, par sa tendance essentielle à la durée et à la stabilité, a quelque chose d’éternel, même dans ce monde perpétuellement variable.

D’après ces considérations, on aurait pu prédire que la philosophie sensualiste, lorsqu’elle aurait dit son dernier mot, était destinée à périr. En effet, en éliminant de la pensée tout élément transcendant, elle devait aboutir d’un côté à la négatiou absolue de toute morale; de l’autre, au scepticisme. Ces deux extrêmes furent atteints et nettement formulés, l’un par Helvétius et Bentham, l’autre par Hume.

Mais il n’y a point là une doctrine où la pensée humaine puisse se reposer tranquillement. La conscience de l’homme sent l’existence du devoir, et par ses continuelles protestations, elle ébranle la conviction factice qu’une logique fautive cherche à former contre sa réalité. Le scepticisme constitue une situation pénible, où la pensée

ue peut trouver du repos; il est trop coutraire à lu ualure intellectuelle pour l'tre un «5tat stable de l’intelligence.

Cependant le règne de la philosophie scnsualiste, comme nous l’avons déjà observé, se prolongea dans une grande partie de l’Europe, beaucoup plus qu’il n’aurait été naturel de le supposer d’après ces principes généraux.

Cette anomalie néanmoins s’explique aisément par la préoccupation causée dans les esprils par les questions pratiques et sociales, qui se débattirent avec tant de violence à la fin du dix-huitième siècle. Les passions, alors si vivement excitées, laissaient difficilement dans les esprits le calme et la tranquillité nécessaires pour traiter avec fruit les questions délicates qui ont trait à l’origine des connaissances humaines.

Néanmoins le scepticisme méthodique de Hume produisit presqu’immédiatement, chez quelques hommes distingués, le besoin de reprendre avec plus de soin et d’exactitude l’œuvre de Locke, et d’analyser plus rigoureusement les fondemens des croyances et des opinions générales.

Ce mouvement de la pensée se manifesta en Écosse, pays tranquille, éloigné des principales scènes des orages politiques, et renommé par la moralité et le bon sens de ses habitans. Keid , Beattie et lord Kaimes, ouvrent la série des écrivains estimables que l’on a pris l’habitude de désigner sous le nom collectif d’École Écossaise, et dont la doctrine a été souvent appelée la philosophie du sens commun.

En lisant leurs écrits , on sent que la philosophie moderne désabusée des nombreuses illusions de sa jeunesse, éprouve le besoin de procéder avec maturité et circons-

peclion, dans l’élude d’une question dont rimpurlaiice a long-lems échappé à l’observation. Locke et Descaries avaient résolu hardiment et sans hésiter, chacun à sa manière, la question de l’origine des connaissances humaines. Impatiens d’arriver à des déductions ultérieures, ils avaient cherché à trancher, plutôt qu’à dénouer le nœud qui en rend la solution diflicile. Les Écossais instruits par l’expcriencc, mirent dans l’examen de cette question fondamentale une telle circonspection, qu’ils se sont exposés au reproche d’y avoir apporté une excessive timidité.

Leur méthode consista à étudier principalement l’histoire de l’esprit humain, dans cette expression générale de ses doctrines, que l’on appelle le sens commun. Au lieu de procéder a priori, en débutant par se demander avec Condillac: Comment l’homme arrive-t-il à avoir telle ou telle notion qu’il possède aujourd’hui? ils recherchèrent d’abord quels sont les principes généraux de la logique naturelle, que l’humanité en masse suit dans ses raisonnemens ordinaires , sans en avoir d’ailleurs une conscience bien nette , et surtout sans savoir les formuler avec précision. L’examen de la nature et des caractères des règles de la logique vulgaire, pouvait et devait, d’après les Ecossais, éclairer la question des origines; mais cette question leur paraissait si épineuse, qu’ils en ajournaient la discussion jusqu’à ce que leurs observations préliminaires en eussent suQisamment éclairé les abords.

Ainsi ces écrivains reconnurent, et démontrèrent avec une rigueur scicntiûque, que le sens commun admet constamment certains axiomes, dont l’origine ne s’explique pas par la sensation. Ces principes sont présupposés et

impliqués dans tuus les raisonuemeus de la logique vulgaire: les ignorans comme les savans les appliquent sans cesse , (]Uoiqu’ils n’aient jamais réfléchi distinctement h leur portée. C’est là ce que nous appelons aujourd’hui des principes d’origine transcendante. L’école écossaise leur appliqua la dénomination de vérités premières; et elle établit que, loin de dériver de l’expérience, ils lui sont logiquement antérieurs.

Ainsi ces philosophes reconnurent que jamais rhomme ne pourrait juger de l’avenir par le passé, s’il ne supposait pas naturellement, et pour ainsi dire instinctivement, que les lois de la nature ont une certaine permanence, (jui fait renaître les mêmes effets dans des circonstances semblables. Ce principe de notre croyance à la stabilité des lois de la nature, leur parut inexplicable par la seule sensation. Aujourd’hui, nous pouvons lui assigner une origine transcendante et en décrire la génération , mais l’observation des Écossais n’en reste pas moins vraie. C’est à l’égard de tous nos raisonnemens inductifs, une vérité première, que tout homme de bon sens admet, le plus souvent, sans pouvoir la formuler expressément, et sans se soucier de savoir si elle est plus ou moins primitive.

En morale, les Écossais prouvèrent qu’il se trouve dans la conscience de l’homme une notion de devoir qui implique celle de mérite et de démérite. Ils prouvèrent que le langage commun , les jugemens généraux que l’on exprime tous les jours sur les actions dont on est témoin, enfin la conduite pratique de l’humanité, présupposent cette notion de devoir et de mérite, que le sensualisme ne peut expliquer.

La [)hilüS4»phic écossaise admet dans l’Iiumme un sens moral qui le rend propre à percevoir la notion du devoir, principe réel de détermination dans la conduite de la vie. Cette doetrine restera toujours vraie; car l’bomme possède indubitablement un sens moral qui l’assure de la réalité du devoir.

Après cela, que la métaphysique fasse des progrès; qu’elle explique avec précision les caractères de cette notion complexe du devoir et du mérite; qu’elle en donne une déduction transcendante qui éclaire la question des origines de la pensée: tout cela ne changera rien à la vérité des remarques de l’école écossaise. Sa méthode est telle que les découvertes ultérieures de la science peuvent fournir des lumières nouvelles sur les questions qu’elle a traitées. Mais, comme elle n’a rien affirmé que ce qu’elle voyait clairement, un progrès de la science dans la scabreuse question des origines des opinions et des croyances humaines, n’est pas susceptible d’ébranler l’édifice de ses doctrines. ^

Le caractère de la philosophie écossaise est clairement indiqué par une comparaison qu’affectionnait l’estimable Dugald Stewart, une des gloires de cette école si prudente et si sage. La science de l’esprit humain, disait-il, doit se traiter comme la chimie. Cette dernière science, par ses observations et ses analyses, a retrouvé un petit nombre d’élémens, qui forment la constitution intime des milliers de corps qui composent l’univers, et qui, en se groupant diversement, produisent cette variété indéfinie d’objets que présente la nature. De même, au milieu du cahos d’opinions et de doctrines, que nous présente

l’bistoire de l’humanité, cherchons à déterminer par l’analyse les notions primitives qui dirigent les masses à leur insu, quand elles suivent les principes du sens commun. Peut-être parviendrons-nous, comme le chimiste, à ramener à un petit nombre d’élémens les notions réellement primitives, qui, dans toute chaîne de raisonnemens, forment un point de départ commun, admis par tout homme sensé.

Comme le chimiste admet, du moins provisoirement, au nombre des élémens simples et invariables, les corps qui résistent à tous ses moyens de décomposition, l’école Écossaise regarde comme des vérités premières, les jugemens de toutes espèces qu’elle ne peut ramener à un principe plus évident et plus général. Et souvent il paraîtrait qu’elle ne se met pas plus en peine pour en assigner l’origine, que le chimiste pour expliquer celle des élémens matériels.

En ceci, il nous parait que les Écossais ont poussé on peu loin la timidité. Leur méthode est excellente pour éviter les écueils et le danger des opinions hasardées; mais atteint-elle réellement le but principal de la science de la métaphysique? Que dans l’étude du monde extérieur la recherche des causes réelles et de leur nature, soit dangereuse et illusoire, cela se conçoit. Nous ne saisissons dans le spectacle de l’univers que des phénomènes : y découvrir les rapports constans d’analogie qu’ils présentent, en déduire la connaissance des grandes lois de la nature, c’est évidemment tout ce que peut la physique. Comment pourrait-elle pénétrer la cause «fficiente de l’attraction universelle? Comment déterminerait-elle la nature de la force

mystérieuse qui émane d'un grain de poussière voltigeant dans l’air , et qui va exercer à soixante inillions de lieues une action perturbatrice sur la marche de la planète de Saturne? La physique n’a rien de mieux à faire sur cette question que d’avouer sa radicale impuissance. Mais dans l’étude de l’intelligence, nous avons plus de ressources.

Nous sommes nous-mêmes une cause agissante qui a conscience de sa causalité. On est donc en droit de conjecturer que la philosophie peut se rapprocher de la notion réelle des causes primitives, bien plus par l’étude de nous-mêmes, que par celle de la nature sensible.

Une tendance à scruter la nature des causes a toujours été le caractère distinctif de la métaphysique; une sorte de pressentiment et d’instinct semble lui indiquer que c’est par-là qu’elle doit arriver à la solution du grand problème de la destinée humaine. Gardons-nous de condamner témérairement un instinct rationnel qui a ses racines dans ce qu’il y a de plus intime en nous-mêmes. Sans blâmer dans l’école Écossaise la prudente résene «{ui l’a admirablement garantie de l’erreur, ne désespérons pas de pouvoir atteindre par la pensée, à une sphère de considérations, qu’elle avait cru devoir s’interdire , mais vers la(]uelle notre nature intelligente nous poussera toujours, en l’entourant d’un attrait irrésistible pour les esprits philosophiques.

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