‹ Fragmens sur les institutions républicainesChapitre 2 sur 33 · POUVOIR · texte numérisé non relu

POUVOIR

Les Fragmens de Saint-Just méritaient donc, comme curiosité bibliographique', les honneurs de la réimpression , puisqu’ils manquent a presque toutes les collections où se conservent les monumens de la plus intéressante et de la plus mémorable de nos époques historiques. C est ainsi que je devais les considérer dans un livre exclusivement consacré à la bibliographie. Exposés au jour d’une nouvelle publicité , ils demandent à être vus sous deux nouveaux aspects , celui du talent littéraire , qui fait vivre les plus petits écrits, et celui de la théorie et des principes, qui peuvent seuls les recommander , comme œuvre de conscience et d’utilité, à la reconnaissance de l’avenir.

Cette tâche ne m’épouvanté pas, car je suis en fonds pour la remplir. Elle n’exige que de la bonne foi.

Saint-Just est mort à vingt-six ans sur l’échafaud. Quand il a écrit ces Fragmens, il n’en avait que vingt-cinq.

Je rapporte ce fait comme un fait, et sans dessein d’en

tirer aucune induction absolue.

L’âge ne fait pas autant que l’on croit au développement de la pensée. Il y a des hommes d’exception dans lesquels l’adolescence a trouvé une ame complète.

Si j’avais à m’en rapporter du sort du genre humain , à un jugement qui n’est tenu que pour humain par le plus grand nombre des habitans de la terre , je le soumettrais volontiers à Caton , pupille de Sylla , ou à Jésus , échappé un moment de l’atelier de son pere, pour discuter chez les

docteurs un texte difficile de la loi.

Il n’en est pas ainsi chez Saint-Just . dont la destination équivoque paraît n’avoir ete marquée positivement que par la révolution. Une éducation spirituelle , mais fort négligée sous le rapport de la morale , n aurait fait de lui qu un pale imitateur de Voltaire. C’est tout ce qu’il est possible de trouver dans son poëme d Ovgant, Porte , par les avantages de son organisation, au besoin de briller et de plaire, ce rude athlète du stoïcisme antique qui vint briser ses projets austères contre les poteaux de la guillotine , se serait efféminé dans le commerce cl un monde voluptueux. La mort l’aurait surpris dans un boudoir.

La voix d’une génération avec laquelle il sympathisait sans le savoir , le tira de son erreur pour le faire tomber dans une autre. A défaut de lumières tirées de la connaissance approfondie des hommes qu’il avait à peine vus , il rétrograda , dans la naïveté de son cœur d enfant , vers ses études classiques ; et il se composa un talent d écrivain , et une science d’homme d’État, de ce qu’on apprend dans l’histoire j des paroles sonores , des idees fausses , des applications impossibles , de nobles préjugés et des mensonges

Tout cela était de mise, dans un temps où l’expérience n’avait encore rien enseigné: mais, en dernière analyse, le député de Noyon ne fut qu’un député de Sparte. Cela vaut mieux , à contempler l’ensemble des histoires humaines ; mais à travers les misères de notre condition sociale, toute vérité est relative, et rien n’est bon qu’à sa place.

Ces considérations générales ne m’ont pas éloigné du style de Saint-Just. 11 est sorti de là, formé sous l’inspiration des DicLz des Lacédémoniens de Plutarque, bref, abrupt , obscur pour être précis, étranglé par cette économie de la parole dont il laisait tant de cas , parce qu il croyait qu’on improvise une langue et une institution , comme on improvisait alors une loi. C’est la méprisé d un écolier, dans lequel il y avait l’étoffe du génie. Le style de Saint-Just n’est donc qu’une traduction intempestive de l’antiquité, chez un peuple qui n’était que trop moderne , et qui joignait à l’impatience d’un autre état les vices incurables du sien; mais il transmettra, sans doute, à la dernière postérité, un exemple mémorable des aberrations absurdes de notre instruction collégiale.

Ce style est conséquemment vicieux in specie , parce qu’il manque de propriété dans son application aux idées vagues et diffuses d’une civilisation usée, et surtout dans son application aux formes d’une langue compliquée , circonspecte , méticuleuse , que le défaut de la faculté transpositive des langues anciennes a forcé de chercher le nombre , l’harmonie , l’élégance dans le développement prolixe et rédondant de la phrase , que la délicatesse d’une sotte pudeur égare à tout moment dans le dédale des circonlocutions inutiles , et à laquelle l’embarrassante multiplicité des articles de la déclinaison et des pronoms verbaux interdit essentiellement les beautés sévères du laconisme. Saint-Just s’est trompé sur sa parole , comme il s’est trompé sur sa pensée. 11 s’est transporté par l’imagination dans une autre époque , et il n’a pas été de son époque par l’expression. Tous ses excès comme législateur, tous ses dé-

fauts comme écrivain, surgissent de cette double distraction qui a sa source dans l’irréflexion d’un jeune homme et dans la vanité d’un novateur. Un homme de génie peut beaucoup sur son siècle , mais il y a une chose qu’il ne peut jamais sous peine d’absurdité et de délire : c’est de se mettre à la place du temps. Or, ce n’est pas le génie qui fait les institutions; ce n’est pas le génie qui faille langage, c’est le tempk

Ces idées h’ont pas besoin d’étre étendues pour devenir claires , mêrpe en français. Elles caractérisent aussi nettement Saint-Just en quelques lignes que pourra le faire l’histoire ell^-même. Ressuscitez de sa tombe , je ne dis pas Rienzi , je ije dis pas même un Gracque ; ce ne serait pas encore celai; mais Agis ou Cléomène*, et conduisez-le de primsault , jcomme dit Montaigne , à la tribune de la Com vention nationale , sans avoir pris la précaution de lui faire secouer la poussière de Lacédémone , et de lui montrer le genre humain, vous aurez Saint-Just tout entier, c’est-àdire un enfant extraordinairement préeoee qui ne sait ce qu’il dit; un grand homme en espérance, qui n’a pas le sens commun .

A part cette combinaison , qui lui est propre , et qui exigeait d’ailleurs de grandes ressources de talent pour ne pas paraître tout-à-fait barbare , le style de Saint-Just a des qualités fort remarquables. Dans sa concision affectie, il est clair ; dans sa simplicité républicaine , il est énergique ; deux genres de mérite auxquels se joignait au plus haut degré le mérite de la nouveauté , si peu de temps après la période large , membrue et pompeuse de Mirabeau , et si près de la période élégante , imagée , pittoresque de A^ergniaud , avec sa toilette historique et mythologique , ses artifices de barreau, ses effets de forum, et sa poésie rêveuse, toute nourrie d’émotions et de sentimens.

Quand la pensée force quelquefois Saint-Just à s’étendre, comme un autre lit de Procuste , il devient périodique aussi ; mais alors même son langage prend un mouvement

particulier. J1 le coupe encore par des incises inusitées qui n’ont pas le mordant spirituel des petites phrases acerees de Montesquieu , mais qui en relèvent la profondeur par je ne sais quelle naïveté prosaïque , insociable avec les ornemens du discours. Je n’^ai pas eu le temps de vérifier si certains de ces traits , jetés au hasard dans un manuscrit confus , et qui n’auraient été destinés qu à servir en citation, comme tant de lambeaux de Montaigne et de Charron, épars dans les Pensées de Pascal, ne se retrouvaient pas effectivement dans des lois. S’ils n’y sont point, ils

devraient y être.

Voilà ce que j’avais à dire de Saint-Just , sous le rapport du style.

Sous le rapport de la théorie , la question est plus grave. Elle touche à des idées flagrantes , qu’une opinion irréfléchie soulève à tout moment depuis quelques mois, et dont l’effervescence inquiète peut paraître encore , malgré l’inanité de l’aliment qui la nourrit , menaçante pour 1 ordre public.

Si les F ragTnens d’ inslilations de Saint-Just étaient de nature à entretenir, en devenant plus vulgaires, cette vague impatience d’un ordre de choses indéfini dont on n a encore trouvé que le nom , je n aurais pas concourir

à leur publication.

Mais il n’en est pas ainsi , et c’est ce qu’il est facile de démontrer.

La république a été pour la génération dont je sors un mot talismanique d’une incroyable puissance , et d autant plus puissant , selon l’usage, qu’il était plus inintelligible , . car on n’a jamais ému les passions des peuples avec des prineipes lucides, ingénument déduits. de la nature des choses. Ce qui les excite , ce qui les déchaîne , ce qui les fait déborder en tempêtes sûr la face du monde , ce sont les énigmes et les mystères. I.e dernier besoin du sage , éprouvé par l’âge et par l’experience , cest la vérité; le besoin instinctif de l’homme en general, cest l inconnu.

Voilà pourquoi le nom d un gouvernement qui peut etre tout ce qu’on voudra, excepté ce qui est, entraîne violemment la multitude hors des voies d un bonheur sensible et facile , sur la trace de je ne sais quelle vaine espérance dont l’expectative la plus favorable ne pourrait se réaliser sans miracle en moins de trois ou quatre siècles. Nous ne prenons plus la peine d’édifier des monumens pour la génération prochaine , et nous nous croyons assez, forts pour improviser des systèmes de société à notre usage. Une chose qui ne vaut presque pas la peine d être dite , c’est que les formes du gouvernement ne sont rien , si elles ne sont l’expression d’une longue suite d institutions qui ont pris depuis long-temps racine dans le cœur du pays ; nous y procédons autrement; nous commençons par choisir le nom d’un gouvernement tel quel, dans la longue série des vicissitudes de la politique ; et puis nous faisons après des institutions qui s’y ajustent comme il plaît à la Providence ; et nous agissons de la sorte , parce que nous ne savons pas qu’on ne fait point d’institutions, car ce sont les institutions qui se font elles-mêmes du sentiment de nos besoins et de l’habitude de nos mœurs ; parce que nous ne savons pas qu’on ne nomme point de gouvernement, car ce sont les gouvernemens qui se nomment eux-mêmes , quand les institutions les ont produits d une double force générative qui n’appartient qu’au temps et a

L nécessité.

Grâce aux libertés prosressives que la nation avait acuises sous la dernière monarchie ; grâce à nos communiations plus multipliées avec un peuple voisin , que d heueuses circonstances de localité, et peut-être de caractère, ,nt fait notre prédécesseur à la conquête de la liberté ; ■râce à ce torrent de la révolution qui a roule sur nos êtes, en quarante ans, des siècles d’expérience, la royauté .onstitutiounellepeut se fonder chez nous un trône popuaire, entouré, comme on l’a dit, de plus d institutions -épublicaines qu’aucune république n’en eut jamais. Tout

homme qui tentera de nouveaux essais sur la g^arantie des institutions à venir, ne sera peut-être pas essentiellement méchant, mais il sera essentiellement absurde et fou.

Je ne crois donc pas à la possibilité d une république en France, à moins qu’on ne fasse une table rase des populations et des villes ; mais je dois convenir que j y croyais

quand j’élais en rhétorique. ^

Des fictions de cette république imaginaire, si j avais eu à choisir entre toutes ces utopies d’enfans , sans en excepter les miennes, c’est celle de Saint-Just que j’aurais préférée ; et c’est précisément pour cela que la presse ne m a point effrayé , en la jetant pour la seconde fois sous les regards des hommes. Je ne connais rien en effet qui manifeste plus visiblement l’impossibilité d’une république chez un vieux peuple, usé sous le poids d’une vieille civilisaüon, qui exploite péniblement depuis mille ans une terre vieille et immense, qui est pressé de toutes parts entre des peuples plus jeunes ou plus naïfs que lui, et qui traîne le poids de sa lourde caducité sous l’influence des riches et des avocats, à travers des troupeaux de courtisans, de courtisanes et de baladins.

Ce serait , ma foi , une belle république à offrir au temps actuel que celle qui aurait pour objet le travail; pour luxe , la pauvreté ; pour tutrice , une autorité qui se saisirait des enfans mâles au sortir du berceau ; pour lien matrimonial, l’amour et la fécondité; pour nœud social, l’amitié; pour suprêmes magistrats, les vieillards. Que deviendrait le cens? que deviendrait cette forte et agissante jeunesse qui n’aurait pas même la parole dans les assemblées publiques? que deviendraient les poètes, restreints à l’Ode et à l’Épopée? que deviendraient les orateurs, enfermés dans ce compas laconique dont la pointe presque pythagoricienne emondc du discours tout ce qui excède trois phrases, et delà phrase tout ce qui excède dix mots: que deviendraient la justice imberbe et le réquisitoire adolescent? que deviendraient l’industrie, et le luxe, et les

arts?... et, comme il faut arriver au dernier terme de cette progression effrayante, que deviendrait F Opéra?...

Qu’on s’imagine après cela, si on le peut, et si elle pouvait exister, quel effet produirait cette pastorale politique de trente millions de bergers de l’âge d or un peu dépaysés, circonscrite au nord par la civilisation mobile , active et productive de la Flandre et de la Hollande; à lest, par l’énergie native et robuste de la Suisse , et par la désinvolture spirituelle des Italiens , avec leurs frénésies de mu sique et de peinture ; au midi, par ces mœurs vivaces des Espagnols qui sont comme incarnées dans la population , avec leur inquisition et leurs combats de taureaux , leurs cloches et leurs mandolines , leurs cantatilles et leurs boléros?... — Mon Dieu! que cela serait beau, et que cela est bien entendu pour le bonheur du genre humain!

Et cependant, je le déclare, cette république est la seule qui puisse éveiller les sympathies d’une ame sensible et d’un esprit poétique. Ce qu’il y a de déplorable pour quelques centaines d’enthousiastes qui voudraient y mourir, c’est quelle est impossible.

11 y a plus. C’est que je crois la génération actuelle moins digne qu'aucune autre, sans exception, de pratiquei les institutions fantastiques de ce Lycurgue de Blérancourt, qui échangea si mal à propos pour son bonheur la direction de la charrue, à laquelle pendait la croix de Saint-Louis de son père, contre le timon de l’État. Et en voici la raison :

Ce malheureux Saint-Just , que les biographies ont calomnié , parce qu’il n’y a rien â faire de mieux quand on parle d’un grand citoyen mort à vingt- six ans sur 1 échafaud, et qu’il n’y a réellement qu’un factieux incorrigible qui puisse mourir à vingt-six ans pour la liberté et pour l’amitié ; ce malheureux Saint-Just , dis-je , n’était pas un homme sans entrailles. Au fond de sa vie artificielle, il lui était resté un cœur de jeune homme, des tendresses, et même des convictions devant lesquelles notre civilisation perfectionnée reculerait de mépris. Il s’occupait des enfans ;

il aimait les femmes ; il respectait les cheveux blancs; il honorait la piété ; il croyait , ce qui est bien plus fort , au respect des ancêtres et au culte des sentimens. Je 1 ai vu pleurer d’indignation et de rage, au milieu de la Société populaire de Strasbourg, lui qui ne pleurait pas souvent, et qui ne pleurait jamais en vain, d^un outrage à la liberté de la foi et à la divinité du Saint-Sacrement. G était un philosophe extrêmement arriéré au prix de notre siècle.

Si cela ne vous rebute pas, lisez-le, car vous êtes encore digne de le lire , et même de le plaindre. Donnez-lui, selon l’effet qu’il produit sur vous , un sourire amer ou une larme ; et puis, cachez-le dans votre bibliothèque, fort audessous des Rêveries du bon Platon , derrière le roman politique de Thomas Morus, et tout près des V oyages de Sindbad le marin. L’impression en vaut la peine.

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