‹ Fragments d'études pathologiques et cliniquesChapitre 2 sur 56 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

I. — Appréciation historique des idées formulées sur l'hystérie, considérée comme individualité nosologique.

L'ensemble phénoménal par lequel se révèlent certaines perturbations nerveuses chez les femmes, le mode de développement, la succession, l'enchaînement des symptômes, offrent quelque chose de si particulier, et l'on peut dire de si bizarre, que le vulgaire lui-même y voit l'expression d'une maladie dont les hommes paraissent généralement affranchis.

Cette spécialité de la forme phénoménale, son apparition à peu près exclusive chez les femmes, ses rapports évidents avec les fonctions de la génération, résument les premières notions expérimentales acquises sur l'état pathologique qui nous occupe. Pour peu qu'on y réfléchisse, on reconnaîtra qu'elles représentent aussi le point de départ des idées fondamentales dont le développement constitue l'histoire de la science sur ce point de pathologie spéciale.

Ici, comme pour la plupart des maladies, la spécialité de la forme symptoraatique a conduit à la spécification de Vindividualité nosologique. Mais tout aussitôt un second fait d'observation est entré en ligne de compte. De l'exclusive apparition de cette forme phénoménale chez les femmes, le génie antique a logiquement conclu à l'existence d'une cause particulière, inhérente à l'organisation féminine: cette cause, il a

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cru l'entrevoir dans ce qu'il y a de plus spécial, de plus distinctif dans l'autre sexe. Or, comme rien ne l'est davantage que les organes mêmes de la génération, et qu'un rapport évident paraissait exister entre les phénomènes pathologiques observés et les fonctions utérines, cette cause fut placée d'emblée dans l'utérus lui-même.

Dès les premiers pas, l'observation a donc conduit à une conception théorique sur la cause organique des phénomènes. C'est à cette idée que l'individualité nosologique, symptomatiquement constituée, emprunta son nom. La dénomination dliystérie n'a pas d'autre signification que celle de maladie de l'utérus. Ce nom, avec les variantes que tout le monde connaît, s'est transmis à travers les siècles, et la langue scientifique l'a conservé jusqu'à nos jours.

Etablie comme une forme morbide spéciale dès la plus haute antiquité, conservée dans les cadres nosologiques à travers toutes les révolutions scientifiques, l'hystérie se présente donc avec toutes les apparences historiques d'une affection rigoureusement déterminée. Malheureusement il n'en est pas ainsi en réalité.

Quand, dans le but d'étudier l'évolution des notions scientifiques et des idées formulées sur cette affection, on cherche dans l'histoire du passé ce qui a été dit et pensé sur V hystérie, l'esprit est frappé, moins encore de la divergence des opinions théoriques que de la confusion introduite dans la science positive elle-même. On comprend très-bien, on s'attend même a ce que l'interprétation des phénomènes pathologiques éprouve des variations en rapport avec les doctrines régnantes, et suive le développement des connaissances expérimentales, anatomiques et physiologiques nécessaires à une compréhension scientifique de plus en plus exacte ; mais on espère trouver du moins l'idée phénoménale, formulée sur l'individualité

HYSTÉIUE. APrilJÉCIATlOWS HlSTOlUQUES. 5

nosologique, en dehors des discussions, et rigoureusement déterminée. Il n'en est pas ainsi pour l'iiystérie. Les oscillations, les fluctuations de cette idée première constituent, sans contredit, un des points fondamentaux de l'histoire de cette affection, et à ce titre méritent de nous occuper d'abord. Nous essayerons de les apprécier du point de vue expérimental auquel nous sommes nous-même placé, et de les comprendre philosophiquement dans leurs causes productrices.

Si nous attachons quelque importance à cette étude, c'est que, de toute évidence, la première mission de la science consiste dans une détermination aussi exacte que possible des états pathologiques. Une détermination fausse, vicieuse, incomplète, entraîne la confusion dans toutes les notions expérimentales ultérieures. Que la science confonde des affections essentiellement différentes, ou qu'elle méconnaisse l'identité de nature (c'est-à-dire de cause première), de formes pathologiques dissemblables, et tout aussitôt les observations étiologiques et thérapeutiques seront entachées d'un vice radical. La critique historique doit donc soigneusement relever les erreurs de ce genre. Voyons si elles n'ont pas été commises pour l'hystérie. Il est incontestable que la dénomination d'hystérie fut réservée dans l'origine à une forme symptomatique assez tranchée, à une forme caractérisée par des sensations anormales, analogues à celles que pourrait produire un corps qui, partant de la partie inférieure du ventre, viendrait s'élever à l'épigastre, de là au col, interceptant le passage de l'air et donnant lieu à des accès de suffocation, de strangulation, bientôt suivis de convulsions généralisées, avec ou sans perte de connaissance. Indépendamment des descriptions nosologiques qui s'accordent à reconnaître dans ces phénomènes les caractères symptomatiques de l'hystérie, la première idée émise pour rendre compte de l'affection hystérique le prouve.

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Démocrite, Hippocrate^ yVrétée, n'eussent pu songer a invoquer le déplacement matériel de l'ulérus et son ascension, s'il ne s'était pas agi d'interpréter des phénomènes en ra[)port logique avec cette hypothèse. Quand on eut reconnu l'erreur de cette première théorie naïve, quand Galien eut démontré son impossibilité physique, on ne cessa pas pour cela de mettre sous la dépendance de l'utérus les phénomènes particuliers et caractéristiques qui avaient fait croire à son ascension, à son déplacement matériel. On ne renonça pas à cette idée fondamentale, parce que les faits d'observation qui l'avaient fait naître subsistaient toujours; la théorie ne se modifia que dans ce qu'elle avait de trop évidemment faux.

Or la puissance de produire, n'importe par quel mécanisme, des accidents pathologiques dans des organes fort éloignés, une fois concédée à l'utérus, cette idée théorique réagit sur toute la systématisation scientifique. On trouva tout naturel de ramener à la même cause d'autres phénomènes morbides, d'autres sensations, d'autres formes symptomatiques nerveuses; on le fit sans esprit critique suffisant, purement et simplement en vue d'une théorie en faveur. Dès lors, l'image symptomatique primitive, qui d'abord paraissait si tranchée, disparut peu à peu pour faire place à une unité étiologif/ue théoriquement ou plutôt hijpotliétiquement établie.

L'hystérie devint une affection à formes multiples et complexes, tellement complexes et multiples, qu'elle finit par absorber la plupart des perturbations nerveuses observées chez les femmes.

Ainsi dépouillée peu à peu de toute physionomie caractéristique, il devint successivement difficile, impossible même, de distinguer l'hystérie d'autres formes morbides. Le désordre s'introduisit dans le cadre nosologique; car l'hystérie telle qu'elle apparaissait aux esprits dominés par une idée théo-

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rique démesurément étendue, était devenue un véritable Protée, et l'on finit par arriver à ce paradoxe, h savoir que le caractère de l'hystérie est de ne pas en avoir, mais d'apparaître avec les formes les plus variées ; paradoxe scientifique très-commode pour les esprits paresseux qui s'habituèrent facilement à voir l'hystérie dans toutes les affections obscures. Le hystericum quid! en effet, les dispensait de toutes les recherches par trop pénibles, tout en laissant la conscience en repos à l'endroit du diagnostic.

Cette confusion, lentement préparée, fut encore étendue par l'autorité d'un des plus grands médecins du dix-septième siècle. Thomas Sydenham, en comparant certaines affections nerveuses de l'homme avec cette hystérie protéiforme, à laquelle on avait fait peu à peu la part si large, reconnut plus d'analogies que de différences. Au lieu de remonter à la source de la confusion première, il l'étendit et la consacra en déclarant de même nature, en considérant comme dues à une même cause première toutes ces affections nerveuses si différentes de formes ; seulement Sydenham dut par cela même renoncer à placer cette cause première dans l'utérus. Il changea le principe de la systématisation en accusant comme cause organique V intempérie de V innervation en général, ou, suivant les idées du temps, ce qu'il appelle ataxia spirituum animalium. La dénomination d'affection hystérique devint ainsi synonyme A'affection nerveuse, et l'hystérie ainsi comprise absorba, de l'aveu de Sydenham, la moitié des affections chroniques; Thypocondrie chez l'homme comme la plupart des perturbations nerveuses observées chez les femmes, les phénomènes de la chlorose comme ceux de l'hystérie franche, furent rattachés à la même cause, confondus sous une même dénomination.

Cette confusion malheureuse, désormais couverte du près-

NÉVKOI'.ITUIES.

tige d'un grand nom, lut accueillie et suivie par une loule d'auteurs et de uiédecins des siècles passés. Jioerhaave, Van Swieten, With, Tissot, l'ont appuyée de leur autorité. Pomme rejeta jusqu'au nom d'hystérie que Sydenliam avait conservé par respect pour la tradition. Sous le nom d'all'ections vaporeuses, il essaya de tracer l'histoire de celte entité morbide composée de toutes les affections de ce qu'il appelle le genre nerveux, — Veut-on savoir ce qu'était devenue la science en suivant cette direction, que l'on ouvre Pomme. «J'appelle affections vaporeuses, dit-il, celte affection générale particulière du genre nerveux: qui en produit l'irritabilité et le racornissement. » « L'énuméralion des symptômes, c'est Pomme lui-même qui s'exprime ainsi, est aussi vague qu'elle est étendue. Le Protée dans ses métamorphoses, suivant l'expression de Sydenham, et le caméléon avec ses différentes couleurs, n'expriment que faiblement leur variété et leur bizarrerie. »

La description est digne de ce début; elle se compose, en effet, des antithèses les plus singulières, qui permettent incontestablement de voir le genre nerveux partout et toujours.

Si la science n'avait pas démesurément étendu l'influence de l'utérus et ramené sous sa dépendance les formes morbides les plus variées, Sydenham aurait sans doute montré plus de respect pour la spécification ancienne de l'hystérie. Des esprits comme le sien, comme ceux de Boerhaave et Van Swieten, eussent difficilement prêté l'autorité de leur grand nom à une confusion nosologique qui eût paru évidente.

Rarement, du reste, le génie s'égare tout à fait. Il y a, dans la confusion même que nous venons de signaler, une cause plus profonde qui permet de la comprendre et même de l'excuser jusqu'à un certain point. Sans doute l'hystérie est une forme pathologique distincte digne d'être conservée;

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mais il est iacontestable aussi que cette forme spéciale procède quelquefois et se rattache à une certaine manière d'être et d'agir du système nerveux en général. C'est cette cause première générale, cet élément commun que Sydenham érigea en principe de systématisation. C'est là évidemment ce qu'il avait en vue en parlant de Vataxia spirituum animalium.

La confusion que nous venons de signaler n'a, du reste, jamais été admise d'une manière générale. Hoffmann, Astruc, Cullen, plus récemment Louyer-Villermay, essayèrent de maintenir l'ancien principe de spécification, en insistant sur la forme spéciale et caractéristique de l'affection hystérique. Malgré cette réaction, la confusion consacrée par Sydenham s'est maintenue jusqu'à une époque peu éloignée de la nôtre; car en 1830 la Société de médecine de Bordeaux demandait encore, dans une question mise au concours, de faire ressortir l'identité ou les différences entre l'hystérie et l'hypocondrie. C'est à ce concours que nous devons le travail remarquable par lequel M. Dubois (d'Amiens) a cherché à mieux déterminer les caractères nosologiques de l'hystérie.

« L'hystérie, dit M. Dubois, pour être bien appréciée, doit être suivie dans tous ses accidents symptomatiques. Il est très-difficile d'en donner une idée à la fois générale et précise; toutefois nous pouvons dire que nous ne voyons dans cette maladie, comme caractère fondamental, qu'une perturbation violente, ordinairement brusque, toujours intermittente, de l'innervation générale, déterminée par une surexcitation ou irritation nerveuse locale (de l'utérus), que nous ferons connaître plus particulièrement dans la suite, mais qui, dans tous les cas, est bien différente des irritations vasculaires. ;>

Romberg reconnaît à l'hystérie le même caractère fondamental. «On donne cette dénomination, dit l'auteur allemand.

iNÉVllOl'AïlJlES.

à une allectiou caractérisée par des phénomènes nerveux réfledifs, suscités par l'excitation des organes de la génération. »

Il est incontestable que cette idée se rapporte a un état pathologique rigoureusement déterminé ; mais pour que celle idée pût être considérée comme le caractère d'une maladie cliniquement observée, il faudrait pouvoir démontrer sa réalité au lit des malades. Or, dans l'ouvrage de M. Dubois comme dans celui de Romberg, rien ne dénote une tentative de ce genre. Il y a plus : en acceptant l'idée théorique comme vraie, la spécification qui n'a pas d'autre point d'appui ne laisse-t-elle pas ici à l'arbitraire une latitude tout aussi grande que celle qui, dans les siècles passés, avait fait comprendre dans l'hystérie la moitié des affections chroniques? Si l'on reconnaît en effet, et c'est un fait, que la physionomie symptomatique de l'hystérie, ainsi spécifiée, est variable, et qu'indépendamment de la forme la plus fréquente, il en est d'autres très-différentes et rien moins que caractéristiques, n'est-il pas évident que pour savoir ce qui appartient à l'hystérie et ce qui ne lui appartient pas, il faudrait, avant toute chose, pouvoir expérimentalement reconnaître l'existence ou la non-existence de la cause organique initiale qui seule constitue Y élément déterminant di^V éidX pathologique? Il faudrait, non plus seulement entrevoir l'existence de cette cause comme une probabilité d'induction, mais pouvoir la démontrer comme un fait positif, indiquer enfin des moyens d'investigation propres à la faire reconnaître au lit du malade. Jusque-là, en effet, rien ne prouve que l'on n'a pas pris pour de l'hystérie ce qui est tout autre chose, et rien ne saurait empêcher Vhijsteriim fjuid des anciens de jouer son rôle dans toutes les affections nerveuses dont on ne reconnaîtra pas la cause.

UYSTÉRlli. — AL'L'llÉCIATlONS lllSTOlUQUES. 11

Nous croyons être à même, sinon de faire franchir à la science ce pas difficile, du moins de la pousser dans cette direction. D'autres achèveront ce que nous avons commencé, comme nous-même ne ferons que compléter en partie l'œuvre de nos devanciers, en essayant de confirmer en fait les vérités d'induction que leur génie avait plus ou moins distinctement entrevues.

Pour déterminer plus nettement notre point de départ, pour rattacher aux théories du passé ce que nous aurons à dire nous-même, nous avons à examiner de plus près les idées émises sur la cause organique de l'hystérie; car jusqu'à présent nous n'avons fait que les effleurer autant qu'il était nécessaire pour faire comprendre la marche que la science a suivie dans la détermination de l'état pathologique qui nous occupe.

II. — Appréciation des idées formulées sur la cause organique et le mode de production des phénomènes dits hystériques.

Les idées émises sur l'hystérie se rattachent à trois grands groupes distincts :

1° Dans une première théorie, la plus ancienne, la cause organique de la perturbation fonctionnelle est placée dans l'utérus;

2° Une seconde fixe le point de départ des accidents hystériques dans les organes centraux de l'innervation;

3*^ Une troisième invoque un état morbide général du système nerveux.

L'histoire des idées offre un puissant intérêt; mais c'est à condition d'être philosophiquement exposée, comprise et jugée d'un point de vue supérieur. Rien n'est plus fastidieux, au

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contraire, que ces exposés clironologi(iues des opinions dont l'esprit ne saisit ni la raison d'être ni la portée. Ridicules dans leur isolement, les idées de nos devanciers ne paraissent reproduites dans certains historiques que pour exciter le sourire des demi-savants du jour. Elles sont admirables de sagacité quelquefois, respectables presque toujours, quand l'esprit, les dominant dans leur enchaînement logique, saisit leurs rapports avec les notions expérimentales acquises. C'est là ce que nous essayerons de ne pas perdre de vue en appréciant les idées émises sur la cause de l'hystérie.

Nous avons déjà vu sur quelle base expérimentale les anciens s'étaient appuyés pour établir l'individualité nosologique qu'ils ont appelée hystérie; nous avons fait connaître aussi l'enchaînement logique qui avait conduit à placer dans l'utérus la cause première de l'ensemble phénoménal. Il est incontestable que cette idée d'induction s'appuie sur des faits de quelque valeur. L'apparition d'une forme spéciale de perturbation fonctionnelle chez les femmes pendant la période de la vie utérine; l'influence des fonctions de la génération sur le développement des attaques, et, par-dessus tout, le mode de succession des phénomènes, leur apparition sous forme de sensations qui, partant de la région utérine, montent vers l'épigastre , vers le col , et finissent par des roidissements convulsifs, et enfin par des convulsions généralisées ou des lypothimies ; tels sont les résultats de l'observation qui ont conduit le génie inductif de l'antiquité à l'idée du point de départ utérin des attaques hystériques.

Quand on songe à l'état des sciences anatomique et physiologique de cette époque reculée, à l'impossibilité de s'appuyer sur des notions qui font la gloire des temps modernes, aura-t-on le courage de ridiculiser l'idée naïve de Démocrite, d'Hippocrate, d'Arétée, sur le déplacement ascensionnel de

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ruLérus? Songera-t-on à incriminer Galien qui, relevant une erreur anatomique, la remplaça par une hypothèse non moins erronée sur la corruption de la matière spermatique et du sang renfermés dans la matrice ? A cette époque crépusculaire de la science, le besoin de remonter à la cause organique des phénomènes ne pouvait être satisfait que par des hypothèses. Et cependant, déjà à cette époque reculée le fait expérimental général du consensus est clairement entrevu. Sans connaître positivement encore ni ses lois, ni son mécanisme, quelques esprits d'élite invoquent ce fait général comme principe d'interprétation, de préférence aux hypothèses plus grossières.

caUteri strangulaiio, dit Aétius, ah utero quidem infernè oritur, veriim supernœ partes j, et principales prœsertim, per consensum afficiuntur, nam ad cerebrum per nervos affectio transit; videlurque utérus velut ad supernas partes ascendisse. »

Nous souscrivons pleinement aux réflexions dont M. Dubois (d'Amiens) fait suivre la citation de ce passage remarquable. «Aétius, dit-il, a exprimé, à une époque où l'anatomie n'était pas même encore dans l'enfance, ce qu'on lit dans les ouvrages les plus récents. »

L'esprit humain ne se contente pas facilement d'une vérité générale; il veut tout connaître, tout comprendre, et quand les faits d'observation font défaut, il se paye d'hypothèses. C'est là ce qui arriva à la plupart des anciens, quand ils voulurent se faire une idée plus spéciale sur la nature de l'état pathologique initial de l'utérus, et sur le mécanisme à l'aide duquel cet état provoque les phénomènes éloignés, les spasmes du cou, les convulsions etc., etc. Toutes les données nécessaires à une induction légitime faisaient défaut, il ne restait que la ressource de l'hypothèse. On ne s'en fit pas faute. La rétention , dans l'utérus, de la semence et du sang, la cor-

lll NÉVROPATIIIES.

ruption de ces liquides, furenl invoquées et représentent l'idée favorite sur l'état pathologique initial de la matrice.

Quant au mécanisme de production des accidents éloignés, on crut le comprendre en supposant l'existence d'une vapeur maligne dégagée par ces humeurs corrompues, et s'élevant vers les autres organes. nAura quœ dam maligna, dit Paul d'Egine, ad superiora transit. » Ces idées, qui firent naître les dénominations de vapeurs, d'affections vaporeuses^ occupèrent longtemps la place d'une compréhension scientifique plus positive. Nous les retrouvons à l'époque de la renaissance, et si Fernel croit encore au déplacement matériel de l'utérus et accuse Galien^ de l'avoir induit en erreur, Sennert expose avec détail le mécanisme plus subtil admis par la plupart des médecins de son temps.

(( Nos , dit-il , unicam et proximam causam esse statuimus vaporem malignum et venenatum, per arterias, venas et nervorum genus ad superiores partes elevatum, earumque actiones varié laudentem. Vapor autem ille ortum habet a sanguine aut semine in utero corruptis. »

Tant que l'état précaire de l'anatomie et de la physiologie laissa la pathologie privée de ses éléments de compréhension les plus positifs, il était impossible de vérifier l'exactitude des hypothèses accessoires, ou de leur substituer des idées d'induction moins hasardées. Il faut donc arriver à cette grande époque d'évolution des sciences susmentionnées, pour retrouver un progrès réel et positif. Malheureusement les vérités nouvelles sont souvent trop incomplètes d'abord pour éclaircir l'ensemble des faits; leur lumière partielle ne permet de mieux apprécier qu'une de leurs faces, et laisse tout le reste dans l'ombre. C'est là ce qui est arrivé quand des notions physiologiques plus positives commencèrent à exercer leur inilucnce sur la théorie de l'hystérie.

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Le Pois, et après lui Willis, frappés surtout des phénomènes convulsifs généralisés, et s'appuyant sur des données physiologiques incontestables, démontrèrent que ces phénomènes ne pouvaient être directement produits que par l'encéphale, le cerveau et la moelle épinière. La perturbation, dans les actes fonctionnels de l'organe central de l'innervation, leur apparut avec raison comme le point de départ immédiat de ces formidables symptômes. Méconnaissant le grand fait physiologique des excitations de l'organe central, consécutives à des excitations périphériques ; ne comprenant par conséquent pas comment l'utérus pouvait réagir sur l'encéphale, ils nièrent d'une manière absolue l'influence des organes de la génération, et se contentèrent de. cette vérité partielle, à savoir que les convulsions dites hystériques sont produites par l'encéphale. Cette vérité devint leur principe, leur théorie générale; dès lors V hystérie se transforma en une affection de l'encéphale.

Georget, dans les temps modernes, a adopté et développé l'idée fondamentale de Willis ; comme ses prédécesseurs, plus nettement qu'eux, il a compris que les phénomènes convulsifs généralisés de l'accès hystérique ne peuvent émaner que de l'appareil cérébro-spinal. L'analyse physiologique entreprise par Georget ne va pas plus loin. « Les phénomènes caractéristiques de l'hystérie, dit-il, sont les attaques convulsives. » Après avoir rattaché ces phénomènes à l'appareil nerveux central, Georget s'arrête. Il ne dit pas, il ne cherche pas d'oii vient l'aff'ection de la moelle, comment elle se produit, en vertu de quoi elle se développe, en quoi elle consiste. Salisfait de la vérité fragmentaire, il cherche à y ramener tout l'ensemble phénoménal de l'hystérie, qu'il prétend nommer cncéphalée spasmodique. Il résulte de là que Georget ne voit plus les faits tels qu'ils sont en réalité, mais tels qu'ils devraient

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être si sa manière de voir était exacte. Il intervertit l'ordre, la succession^ l'enchaînement des autres phénomènes pathologiques; il en méconnaît l'importance et la portée. Ce n'est plus que consécutivement et dans la suite que les appareils nerveux des viscères du thorax et de l'abdomen sont fréquemment le siège de lésions qui méritent de fixer l'attention. Il en est de même des rapports qui existent entre l'hystérie et les fonctions utérines : Georget les nie, car il ne sait trop qu'en faire dans sa théorie.

En résumé, l'induction qui fit rattacher à Le Pois, à Willis et à Georget les convulsions généralisées de l'hystérie à l'afTection du centre cérébro-spinal est juste, légitime, scientifique, parfaitement en rapport avec les données les plus positives de la physiologie. Mais si la détermination de ce point de départ immédiat des convulsions est exacte, cette théorie appliquée à la maladie tout entière ne l'est pas; car l'essentiel, dans la maladie qui porte le nom d'hystérie, ce n'est ni la convulsion généralisée, ni l'excitation centrale qui la provoque directement. Cette encéphalée spasmodique n'est elle-même le plus souvent qu'un phénomène consécutif, qu'un effet qui s'enchaîne à une cause organique plus éloignée. Cette cause, Willis a précisément voulu la remplacer par la corruption des esprits animaux, ou, pour parler le langage de quelques modernes, par l'altération de l'impondérable ou de l'agent nerveux lui-même, et Georget n'a pu formuler sur elle absolument aucune idée précise.

Un grand nombre de palhologistes du dix-septième et du dix-huitième siècle, tout en rattachant l'hystérie à une affection du système nerveux, n'admirent cependant pas la localisation proposée par Willis. Frappés de la mobililé, de la diversité, de la généralisation même des perturbations fonctionnelles nerveuses, perdant complètement de vue leur mode

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de succession et confondant par cela même l'hystérie avec d'autres formes symptomatiques, ils cherchèrent dans l'état général du système nerveux la cause organique des phénomènes. Sydenham, qui exerça sur les idées de son temps une influence immense, s'exprime en ces termes sur le développement des phénomènes nerveux qu'il englobe sous la dénomination àliystéricjues :

« Pendent ergo a/Jectiones istœ, quas in fœminis hjstericaSf in maribus hypochondriacas insignire lihet , quantum ego judico, a spirituum animalium avaria, unde facto impelu in liane illamve partem, plus quam pro rata, densi nimîique feruntur, spasma uti et dolorem excitantes ubi in partes sensu exquisito prœditas irruunt atque organorum, twn ejus in quod se ingerunt, tum istius à quo abscedunt, functiones pervertentes ; cum utrumque ab hâc tam iniquà partitione, quœ naturœ œcononiiœ penitus adversatur, haud parum detrimenti capiat. »

Sydenham ne s'arrête pas là, comme le dit par erreur M. Dubois, il cherche la cause de cette a taxie elle-même, et voici ce qu'il en dit : « Cujus quidem àva^laç origo atque causa antecedens est debilior dictorum spirituam crasis, sive nativa ea fiierit, sive adventitia, undequâvis jtQocpdaei dissipatufaciles sunt et eorumdem systema nullo ferè negotio dirimitur. »

Cette théorie de l'ataxie de l'agent nerveux ou des esprits animaux fut admise par un grand nombre d'auteurs du siècle dernier. Gorter est un de ceux qui ont le plus nettement formulé ridée qu'elle représente. « Quand, dit Gorter, la disposition des organes est changée au point que la cause la plus légère, qui ne serait pas capable de faire naître quelque mouvement dans un homme en santé, en occasionne et excite du trouble; quand une cause qui agit habituellement et insensiblement sur lui y produit plus de dérangement qu'elle n'a

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coutume; ou enfin quand, sans nouvelle cause, du moins sensible pour nous, ces organes éprouvent un mouvement violent et déréglé, cette disposition ou altéralion des organes dans leur manière d'être s'appelle motililé; d'autres la nomment irritabilité, orgasme des esprits, ataxie, oscillation, crispation trop violente. Un tel état est naturel ou il s'acquiert. »

(( On voit quelquefois, dit Tissot, des personnes chez lesquelles la plus petite cause mouvante occasionne des mouvements beaucoup plus considérables que ceux qu'elle produit chez des personnes bien portantes. Cet état s'appelle irritabilité.

Si maintenant l'on se demande consciencieusement quelle est la valeur de cette théorie de l'ataxie et de la motilité, si souvent invoquée par les auteurs du dernier siècle pour rendre compte des phénomènes nerveux; si on la dépouille des expressions bizarres, des idées accessoires qui l'obscurcissent, elle n'apparaît plus que comme l'expression d'un fait d'observation profondément vrai. Ce fait est l'excessive impressionnabilité du système nerveux en général, la facilité extrême avec laquelle les excitations locales retentissent au loin, se propagent à d'autres parties du système nerveux, aux organes centraux de l'innervation, entraînant à leur suite des phénomènes sympathiques ou réflectifs insolites, nullement en rapport avec la cause excitante première. Cet état du système nerveux, lié à la constitution primitive ou acquise des organes, cette excitabilité plus grande, cette puissance sympathique ou réflective exagérée, voilà ce que Sydenham appelait l'ataxie des esprits animaux, ce qui constitue la motilité de Gorter, l'irritabilité de Tissot. Le fond de l'idée n'est rien moins qu'une hypothèse; elle représente, au contraire, un fait positif, un fait d'observation, un état réel de la manière d'être et d'agir du système nerveux. Cet état, Sydenham 1 a observé dans un

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grand nombre d'affections dites nerveuses. A-t-il mal vu ? Qui oserait le soutenir ? Chez beaucoup d'hystériques, chez quelques hypochondriaques, dans la chlorose, on retrouve incontestablement cet élément organique. Il représente souvent, comme le terrain commun sur lequel se développent avec facilité des formes nerveuses différentes, des névralgies, des palpitations, des phénomènes convulsifs; il prédispose incontestablement aux attaques hystériques proprement dites. Il précède souvent l'invasion de cette forme spéciale de perturbation, l'accompagne ordinairement et quelquefois lui succède. Sydenham a très-bien saisi cet élément commun. Certes, sans cet état organique antécédent, l'hystérie convulsive ne se développerait pas dans une foule de cas; c'est ce que tous les observateurs consciencieux accorderont à la théorie de Sydenham ; je n'en veux pour preuve que le passage suivant de M. Dubois (d'Amiens) : « Pour que les causes occasionnelles puissent réellement agir, il faut en effet, dit-il, que la susceptibilité ou l'aptitude existe déjà. Tantôt elle est originaire, et tantôt amenée par l'influence des causes prédisposantes que nous avons examinées. Il ne s'agit donc plus ici, en quelque sorte, de causes prédisposantes, mais du résultat de ces causes : car ce résultat constitue la susceptibilité. » Eh bien ! la susceptibilité de M. Dubois qu'est-elle autre chose, si ce n'est l'état général que Sydenham avait en vue ? Or, si cet état peut jouer un si grand rôle dans la production des phénomènes appelés hystériques, ne doit-il pas être considéré comme un élément important, sinon essentiel, de l'état pathologique ? Ne faut-il pas en tenir compte, et grand compte, quand il s'agit de la théorie, c'est-à-dire de l'appréciation des causes organiques et du mécanisme de production des phénomènes hystériques ? C'est là l'idée vraie, l'idée expérinientale enfouie dans la théorie et la systémati-

NlîVROrATniES.

sation de Sydenham. Mais si l'alaxie, la motilité, la susceptibilité nerveuse, se retrouvent chez une foule d'hystériques, si cet état pathologique concourt au développement de la perturbation fonctionnelle, il ne constitue cependant pas à lui seul Thystérie, pas plus qu'il ne constitue la chlorose. Il ne représente qu'un des éléments de ces affections complexes qui, pour se développer, exigent d'autres conditions encore, conditions organiques qui souvent influent à elles seules pour produire la perturbation fonctionnelle hystérique. L'attaque hystériforme, en effet, ne suppose pas nécessairement la motilité ou l'ataxie de tout le système, pas plus que la chlorose ne produit toujours l'excitabilité nerveuse exagérée que l'on observe si souvent dans cette affection. C'est là ce que Sydenham a méconnu. Mais trop souvent aussi ceux qui ont formulé sur l'hystérie des idées diff'érentes ont mal apprécié l'élément organique que nous venons de signaler; d'autres (M. Dubois, par exemple)^ l'ont perdu de vue après l'avoir mentionné en passant parmi les causes prédisposantes.

Dans ce qui précède, nous avons apprécié les idées émises sur l'hystérie dans les deux directions que leur développement a suivies en abandonnant l'ancienne théorie de l'influence de l'utérus. Revenons à cette dernière et voyons ce qu'elle est devenue au contact de notions anatomiques et physiologiques plus positives. La théorie ancienne, nous l'avons déjà dit et nous le répétons, avait son point de départ dans des faits. Aussi le principe de l'influence des organes de la génération fut-il toujours défendu contre les plus graves autorités ; mais les idées formulées sur l'état initial de l'utérus et sur le mode de production des phénomènes nerveux durent se modifier sous l'influence de notions expérimentales nouvelles. En elfet, dès que l'on put mieux apprécier les fonctions du système nerveux et les rapports physiologiquement

UYSTÉRIE.

— APPRÉCIATIONS UISTORIQUES.

établis entre les différentes parties de ce système, on dut abandonner l'opinion des anciens sur le dégagement de vapeurs malignes et leur ascension par les veines, les artères et les nerfs.

Un état morbide spécial du système nerveux utérin, la transmission de cet état par la voie des communications nerveuses, telle est l'idée introduite dans la science par l'application delà physiologie à l'interprétation des phénomènes hystériques. A côté de cette idée, nous en trouvons plusieurs autres sur la cause organique même de l'état nerveux de l'utérus. Quelques-unes de ces opinions ont déjà été mentionnées, d'autres sont le résultat de l'application des données fournies par les autopsies, ou des principes dogmatiques sortis des recherches anatomo-pathologiques.

Frédéric Hoffmann^ déjà, voit dans l'hystérie une perturbation nerveuse utérine, un spasme utérin propagé aux autres parties du système nerveux. Voici comment il s'exprime :

« Nos vero, cum antiquissimis medicis, symptomatum hystericorum primam originem ab utero^ ejusque membranosâ et vascidosâ substantiâ et variis ad illum spectantibus , imprimis spermaticis, petendam esse, firmûer persuasi sumus ; quarum partium spasmodicœ coîistrictiones posteà in nervos vicinos ossis sacri et lumborum sese insinuant, et\ ob consenswn totius meduUœ spinalis , nerveas membranas gradatim occupant à partibus inferioribus ad superiores sensim paulatimque se propagando. »

Il y a , dans la théorie de Hoffmann , deux idées qu'il faut soigneusement distinguer. L'une, celle qui assimile le spasme utérin à une contraction propagée aux enveloppes de la moelle et des nerfs, est une hypothèse de physiologie pathologique évidemment fausse ; l'autre, celle de la transmission de l'état local utérin à la moelle par son intermédiaire à d'autres par-

NÉVllOrATUlES.

lies du système nerveux, renferme les rudiments d'une compréhension scientifique qui se développeront bientôt sous l'influence des progrès des notions physiologiques.

Gullen a tout aussi clairement attribué à un état nerveux local qui se propage les phénomènes de l'hystérie; et s'il hésite un instant sur le point de départ, il finit cependant par se ranger du côté de l'opinion ancienne, en considération des connexions qui lient si souvent les attaques aux fonctions utérines.

(( Il me paraît évident, dit Gullen, que les paroxysmes de l'hystérie commencent par une affection spasmodique et convulsive du canal alimentaire, qui de là se communique au cerveau et à une grande partie du système nerveux. Cependant les accès ont si souvent une telle connexion avec le flux menstruel et avec toutes les maladies qui dépendent de l'état des parties de la génération, que c'est avec raison que les médecins ont de tout temps considéré l'hystéricisme comme une affection de l'utérus. »

Nous croyons inutile d'accumuler les citations propres à mettre en évidence ce fait historique de l'hystérie envisagée comme une affection nerveuse utérine, propagée à d'autres parties du système nerveux. C'était la manière de voir d'Astruc, de Pinel, de Louyer-Villermay et d'une foule d'auteurs plus modernes. Mais si ce fait est incontestable, il ne l'est pas moins que, jusque dans ces derniers temps, les idées sur la nature même et les lois de transmission de la névrose utérine sont restées très- vagues, très-incomplètes et souvent fausses. C'est sous forme ^'assertion très-laconiquement formulée que cette idée est généralement présentée. iVussi la théorie a-t-elle pu sans difficulté être renversée par une assertion contraire; non-seulement la vérité théorique n'était pas démontrée, mais elle n'était pas même appuyée sur des don-

IIÏSTÉIUE. — APPRÉCIATIONS lllSTOlUQUES. 23

nées physiologiques propres à rendre ce mode d'enchaînement probable.

M. Dubois (d'Amiens) a incontestablement le mérite d'avoir accompli cette dernière tâche; non- seulement il a saisi avec un esprit remarquable d'observation tous les faits connus qui militent en faveur de l'opinion ancienne, mais il s'est servi, avec un grand talent d'induction, d'un certain nombre de données physiologiques pour mettre en évidence le mode de production des phénomènes convulsifs hystériques.

Les idées de M. Dubois représentent incontestablement un point de vue supérieur; aussi relient-elles ce que la théorie de Lepoiz, de Willis et de Georget avait de compatible avec les vérités de la doctrine ancienne.

Les convulsions hystériques, pour M. Dubois comme pour Georget, sont produites par l'encéphale ou plutôt par la moelle allongée et spinale; mais l'état d'excitation spinale, qui constitue l'élément initial des convulsions, est lui-même produit par une excitation nerveuse locale du système nerveux utérin. C'est l'excitation nerveuse utérine qui représente par conséquent la cause organique première de tout l'enchaînement phénoménal.

« L'influx nerveux, dit M. Dubois, agent unique des mouvements, ne part pas du cerveau, il ne lui appartient pas, il vient de la moelle allongée et de la moelle épinière; les organes de la vie animale ne peuvent le puiser que dans ces parties. Cet influx est donc comme un premier levier situé dans la moelle allongée et dans la moelle épinière. Il faut maintenant une puissance pour mouvoir ce levier, et il y en a deux : l'une est la volonté ou la puissance intellectuelle; elle réside dans le cerveau, et lorsque les besoins de la vie animale l'exigent, lorsqu'elle a senti la possibilité de satisfaire ces besoins, elle agit sur ce premier levier, l'influx part aussitôt et les mouvements volon-

NIÎVHOPATIOES.

taires ont lieu ; l'autre est une puissance qui réside dans les centres nerveux de la vie organique, puissance que nous appelons vitale, parce qu'elle est commune à tout ce qui a vie dans la nature, tandis que l'autre n'appartient qu'aux classes élevées. La puissance vitale peut aussi, en quelque sorte, agir sur ce levier, et elle le fait quelquefois sans aller chercher l'intermédiaire du cerveauj, comme nous allons le prouver : elle le fait d'abord dans l'état de santé , et alors les mouvements qu'elle détermine , reconnaissables à un certain cachet de spécialité, ne trompent personne : on les appelle mouvements instinctifs ou sympathiques. »

Nous ne relèverons ni le langage plus figuré que physiologique qui personnifie les causes excitantes , ni les erreurs de physiologie positive faciles à découvrir. M. Dubois se trompe quand il locahse exclusivement dans les centres nerveux de la vie organique la cause capable de provoquer des mouvements sympathiques. Cette puissance, qui n'est pas spéciale et qui, dans tous les cas, ne mérite pas le nom vague de vitale, appartient à tous les nerfs sensitifs ou centripètes, à ceux des membres aussi bien qu'à ceux des appareils de la vie organique. La physiologie moderne l'a surabondamment démontré. Mais qu'importent ces méprises de détail ! Le fait essentiel clairement entrevu par M. Dubois, c'est la loi si lumineusement mise en évidence par Marshall-Hall et Miiller, loi générale liée à l'organisation nerveuse en vertu de laquelle des excitations périphériques sont susceptibles de produire des mouvements involontaires instinctifs, des mouvements et des sensations sijmpathiques , ou , selon la terminologie moderne, réflectifs; le nom importe peu : c'est l'idée générale, c'est la loi, qui pour l'historien est l'essentiel. Eh bien! ce principe, cette loij M. Dubois l'a partiellement reconnue et appUquëe à l'interprétation des phénomènes convulsifs hystériques. Nous

UYSTÉIUE. — APPRÉCIATIONS IIISTOlUQUES. 25

le répétons, c'est là le mérite de cet auteur ; car, en le faisant, il a donné, autant qu'il l'a pu, une base réellement scientifique à la théorie ancienne de l'influence de l'utérus.

Si M. Dubois, comme nous le démontrerons, a formulé le vrai principe d'interprétation des phénomènes convulsifs développés dans une foule de cas d'hystérie, il nous paraît avoir méconnu celui des phénomènes spasmodiques qui ont lieu dans les viscères. Voici à cet égard la pensée de M. Dubois : « Il n'y a, dit-il, qu'une cause prochaine pour tous les phénomènes de l'hystérie : c'est cette excitation primitive que nous avons indiquée; il n'y a aussi qu'un seul siège dans le principe^ et ce siège doit être placé dans l'utérus. Mais il y a deux ordres de symptômes : ceux qui sont produits idiopathiquement et ceux qui le sont sympathiquement. On doit rapporter aux premiers tous les phénomènes spasmodiques qui ont lieu dans les viscères, et aux seconds les phénomènes qui se développent dans le domaine de la vie animale. »

Ceci est une erreur : les douleurs épigastriques, la sensation de boule qui roule dans l'abdomen et s'étend au pharynx, la sensation de constriction pectorale, etc., etc., tous ces phénomènes qui se passent du côté des viscères ne sauraient être idiopathiquement produits par l'excitation utérine : ils sont évidemment sympathiques au même titre que les convulsions des muscles volontaires. Nous sommes étonné que M. Dubois, après avoir si bien compris la loi de Yirradiation sympathique^, ait cru devoir considérer comme indépendants de ce principe les phénomènes en question.

Depuis la publication du travail de M. Dubois , la théorie des sympathies nerveuses est devenue l'objet d'une étude expérimentale suivie et de découvertes importantes. C'est à la tendance d'élever la pathologie des névroses au niveau des connaissances physiologiques acquises que nous devons le

MIÎVUOI'ATUIIÎS.

traité de M. Romberg sur les affections nerveuses. Les idées du pathologiste allemand méritent une mention spéciale, car elles sont partagées par un grand nombre de médecins sortis de l'école physiologique de Mûller.

Les idées de M. Romberg, émises d'une manière aphoristique, coïncident en partie avec celles de M. Dubois. Gomme ce dernier, le docteur Romberg admet que le point de départ de l'hystérie existe dans l'utérus et consiste dans une excitation locale des nerfs de la génération. La théorie des attaques est une application de la loi de la réflexion nerveuse ; l'hystérie est un spasme réflectif produit par l'excitation utérine. Le mécanisme de production est analogue à celui de la toux, du vomissement et de tous les phénomènes nerveux qui rentrent dans cette catégorie.

Néanmoins Romberg insiste sur un second élément pathologique. Il admet que la puissance réflective de la moelle est plus souvent exagérée dans l'hystérie. Cet état pathologique n'avait pas échappé tout à fait à M. Dubois, car il le mentionne parmi les causes prédisposantes, sous le nom de susceptibilité-, mais il le perd complètement de vue dans l'appréciation des causes organiques et du mécanisme de production des phénomènes.

Il est évident aussi que Vexagération de la puissance réflective de Romberg représente l'état pathologique général que les auteurs des deux derniers siècles ont décrits sous le nom de motilité et à'ataxie. Seulement l'idée moderne est plus précise, car elle exprime l'exaltation d'une propriété bien spécifiée, attributs des organes centraux de l'innervation.

Romberg pas plus que M. Dubois ne fournit du reste la preuve expérimentale de la vérité des idées formulées sur le point de départ et le mode de production des phénomènes hystériques. C'est inductivement, par raisonnement, en s'ap-

piiyant sur l'ensemble, la succession la plus fréquente des phénomènes et les données physiologiques acquises qu'ils établissent la théorie de l'hystérie. Ce n'est certes pas là une base fragile. Ainsi appuyée et élevée au niveau des notions physiologiques les plus avancées, l'idée ancienne de l'influence de l'utérus avait acquis un haut degré de probabilité. Mais quelque précieuses que soient les probabihtés d'induction, elles ne suffisent pas dans les sciences expérimentales. La vérité n'est pas universellement admise, elle ne fait loi que quand elle est démontrée, et ce qui le prouve, c'est le jugement même porté sur le travail de M. Dubois au nom de la société de médecine qui l a couronné.

«Cependant, dit M. le rapporteur, comme nous l'avons déjà remarqué, l'auteur n'a pas prouvé d'une manière irréfragable que l'utérus soit le siège de l'hystérie. Quelle que soit l'assurance avec laquelle il a parlé dans certains passages, il ne paraît pasconvaincu lui-même des preuves qu'il a administrées. » Après avoir cité différents passages, M. le rapporteur continue ainsi : « On voit par ces différents rapprochements que l'auteur a été loin de démontrer son opinion et qu'il s'est borné à un simple énoncé. 11 faut que ce point de la question offre de grandes difficultés pour qu'un homme d'un esprit aussi sévère n'ait pas osé en aborder la discussion. »

Telle a été l'évolution de la science en ce qui touche Tidée ancienne du point de départ utérin de l'hystérie. Il faut le dire néanmoins, car c'est un fait, un grand nombre de pathologistes français, subjugués par le dogme anatomique, sont restés à peu près étrangers au mouvement scientifique développé au contact de la physiologie expérimentale moderne. Tl nous reste donc encore à poursuivre dans une dernière direction la marche des idées fbrnmlées sur l'hystérie : nous voulons parler de la direction suivie par l'école anatomique.

NlîVUOrATUlliS.

L'aiiatomisme en lace des névroses s'était llatté d'abord d'un succès facile; ses premières tentatives sur quelques aflections, considérées comme de simples perturuations nerveuses, semblaient légitimer ces espérances ; mais bientôt les données tirent défaut; incapable de comprendre et de rendre compte, il n'a rien trouvé de mieux, pour cacher l'impuissance de son dogme, que d'accuser d'une manière banale la faiblesse de nos moyens d'investigation. Les uns s'en sont remis tranquillement au temps pour la conquête des instruments, des procédés et des méthodes qui devaient faire découvrir les lésions trop subtiles du système nerveux. D'autres ont admis hypothétiquement des altérations de l'agent nerveux ou de Vimpondérable qui, expliquant tout, n'expliquent rien. Quelques-uns enfin ont essayé de rattacher l'hystérie à certaines lésions matérielles des organes digestifs, de l'utérus et de ses annexes, sans cependant formuler sur le mode de production des phénomènes nerveux autre chose que la vague dénomination expression symptomatique de telle ou telle affection terminée en ite ; gastro-entérite d'abord, et plus tard métrite.

L'opinion qui fait de l'hystérie un symptôme de métrite mérite seule ici une discussion sérieuse.

L'idée d'une affection matérielle de l'utérus, comme élément initial des phénomènes hystériques, est fort ancienne.

La rétention de la liqueur spermatique et du sang, la corruption de ces fluides ont été, comme nous l'avons vu, invoquées autrefois pour rendre compte de la production des vapeurs malignes. C'était une hypothèse' créée en vue d'en étayer une autre; car on n'avait démontré ni les vapeurs ni leur cause. Sans doute quelques faits étaient invoqués pour servir de point d'appui à ces idées : c'était, pour la rétention ou la surabondance spermatique, le développement plus fréquent de l'hystérie chez les femmes non mariées, la cessation

des accidents survenus quelquefois à la suite de l'union sexuelle; pour l'engorgement sanguin, on s'appuyait sur l'apparition des accidents hystériques observés parfois à la suite de la suppression de la menstruation et sur la plus grande fréquence des attaques aux approches de l'époque menstruelle. Mais si ces faits donnaient une apparence de probabilité à l'idée, il faut avouer qu'ils étaient eux-mêmes contestables et tout à fait insuffisants pour servir de démonstration scientifique.

Quand l'anatomie pathologique commença à être cultivée, quelques données plus positives furent recueillies. Quelques autopsies de femmes hystériques avaient révélé des altérations incontestables dans la matrice et surtout dans les ovaires. Riolan, Binninger, Vésale, Morgagni, rapportent des faits de ce genre. Mais à côté de ces faits sont venus s'en grouper d'autres ou l'autopsie a trouvé les organes intacts, exempts d'altération appréciable. Morgagni lui-même, sur quatre autopsies, n'a deux fois rien trouvé d'anormal et deux fois des lésions dans les ovaires. Les recherches plus modernes, assez rares du reste, n'ont rien changé à ce résultat contradictoire. L'appréciation de ces données, que nous considérons volontiers comme incomplètes encore , a généralement été mal faite par les adversaires de l'école anatomique aussi bien que par ses propres partisans.

La première cause d'erreur vient, sans contredit, de l'école anatomique elle-même. Il y a dans son dogme une prétention qui, avant tout, doit être réduite à sa juste valeur. Plus que qui que ce soit, nous reconnaissons tout ce que l'influence de l'anatomie pathologique a eu de favorable, tout ce qu'elle peut avoir de favorable encore sur la marche et le développement de la science ; mais il ne faut pas exagérer sa portée au point de ne réserver à tout autre principe que l'altération

30 NÉVROPATHIRS.

matérielle des organes. Sans cela on risque non-seulement d'aboutir bientôt à l'impuissance, mais encore de faire méconnaître la valeur des faits anatomiques eux-mêmes.

C'est une illusion commune à beaucoup de partisans de cette école que de croire qu'ils sont arrivés au dernier terme des desiderata scientifiques, quand ils sont parvenus à établir un rapport empirique de coïncidence entre certains troubles fonctionnels et certaines altérations matérielles.

Quand cette coïncidence est constante, ils proclament l'élément matériel la cause organique des phénomènes, et, n'allant pas plus loin, méconnaissent le plus souvent le chaînon intermédiaire, l'effet organique qui résulte immédiatement de la lésion, et qui lui-même est souvent la cause organique des phénomènes éloignés que l'on rapporte ainsi directement, mais faussement à la lésion.

Quand cette constance du rapport empirique entre les lésions anatomiques et fonctionnelles n'existe pas, les plus sages s'abstiennent, car le dogme s'oppose à tout autre élément de compréhension ; les plus hardis enfin supposent tout simplement, pour tous les cas, un rapport de causalité qui n'est vrai que pour quelques-uns ; c'est là aussi ce que l'école anatomique a tout d'abord fait pour V hystérie. « Les maladies hystériques des femmes, dit Pujol, sont une production et un effet symptomatique des inflammations lentes de la matrice. » A l'appui de cette assertion, Pujol invoque des preuves expérimentales dont l'insufFisance a déjà été amplement démontrée par Georget. Nous croyons inutile d'entrer de nouveau dans une réfutation plus complète. Nous ne prétendons ici que démontrer la prétention exagérée du dogme anatomique lui-même. Concédons momentanément le fait : supposez que l'existence de la métrite soit prouvée, comment rendra-t-elle compte des phénomènes hystériques? Croit-on

sérieusement avoir fait de la science en déclarant les maladies hystériques des femmes un effet symptomatique de métrite? Est-ce posséder les éléments d'une compréhension scientifique quand on n'a devant soi que la cause éloignée des phénomènes? car évidemment la métrite ne produit pas directement les spasmes, les convulsions. Or c'est Ik précisément l'illusion fondamentale de l'école anatomique, qui croit comprendre les lésions fonctionnelles quand elle a découvert ou supposé leur cause organique éloignée.

S'imaginer que l'on comprend quelque chose aux phénomènes hystériques parce qu'on les a rattachés à une inflammation utérine, est tout aussi scientifique que de croire que l'on comprend les convulsions quand on constate l'existence de vers dans l'intestin, ou le spasme tétanique quand on connaît la forme et l'étendue de la blessure qui l'a provoqué.

Dans toutes ces tentatives, l'école anatomique a confondu la cause organique prochaine avec la cause éloignée. Si elle avait demandé : La congestion des organes de la génération, l'inflammation de la matrice ou des ovaires peuvent-elles devenir causes éloignées des phénomènes nerveux hystériques? elle eût posé la question scientifiquement, et sans doute n'eût pas provoqué la négation absolue de l'influence très-réelie que ces états pathologiques exercent incontestablement quelquefois. La prétention de ramener directement tous les phénomènes à la lésion inflammatoire a provoqué une réaction en sens inverse. La métrite, l'ovarite, ne sauraient ni représenter la cause organique prochaine ni rendre compte des phénomènes hystériques; mais c'est aller trop loin que de soutenir, comme l'a fait M. Dubois (d'Amiens), qu'elles ne soient jamais pour rien dans le développement de ces accidents nerveux. Encore une fois, il ne suffit pas plus de faire de l'hystérie un symptôme de métrite qu'il suffit pour la théorie scien-

NÉVROPATHIES.

tifique de la toux de savoir quel peut être le résultat d'une bronchite ou d'une pneumonie. Pujol , qui s'est fait l'éditeur responsable de cette idée, a non-seulement annoncé un fait faux dans sa généralité, mais il n'a pas même compris les exigences d'une théorie scientifique de l'hystérie.

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