DIFFICULTÉ DE LES APPRÉCIER
cette affection n'ait pas encore été signalée dans nos campagnes. Peut-être pourrait-on l'observer chez les dames de théâtre. Quant à nous, sans nier son existence possible, nous n'avons pas encore pu l'observer.
L'existence des sueurs bleues, des sueurs rouges et des urines bleues, est un fait biologique incontestable quoique rare. Mais que de fois l'encre, l'indigo et le bleu de Prusse n'ont-iis pas été les agents d'une mystification préméditée, quoique sans but et sans intérêt apparents !
L'histoire de la science a enregistré des faits réellement monstrueux qui dérivent de l'aberration psychique qui nous occupe, et qui touchent de si près k la perversité, que l'on ne sait plus si l'on a affaire à des femmes criminelles ou à des folles.
Nous trouvons dans les Annales dliygiène et de médecine légale (t. XXII, p. I/1.I) une note du docteur Merland, de Napoléon- Vendée, sur une affaire des plus singulières et des plus graves; car la simulation d'une malade a failli entraîner la condamnation infamante de deux accusés innocents.
Dans une petite commune du département de la Vendée vivait une pauvre fille que les malheurs et la résignation avec laquelle elle les supportait, recommandaient à la pitié de tous ceux qui la connaissaient. Depuis dix-huit mois. Rose N. était complètement paralysée et aveugle. Personne n'en doutait dans le pays, et deux filles du village s'étaient dévouées pour lui donner des soins.
Cependant cette malheureuse avait des ennemis. Un matin on l'avait trouvée étendue sur un fumier, et elle avait déclaré qu'elle y avait été portée par une femme qu'elle n'avait point reconnue. Un autre jour, le feu avait été mis à des guenilles qui remplaçaient une vitre brisée à l'imposte de la porte d'entrée. Un autre jour encore, un homme s'était introduit chez elle et lui avait donné un soufflet.
FAITS EXTRi\.OllDINA.ri\ES lî.\ MÉDECINE.
Tels étaient les préliminaires de l'oJieux attentat dont elle allait être victime dans la nuit du 9 mai 1852. Cet attentat, longuement raconté, avait été exécuté avec une rare férocité par deux individus du village désignés par la victime.
On l'avait prise par les seins, soulevée et renversée la face en bas. On lui avait introduit dans le vagin un corps brûlant. Ces violences avaient produit (toujours au dire de la malade) un évanouissement, à la suite duquel la malheureuse victime, dont la connaissance était revenue, avait entendu ses bourreaux discuter sur la probabilité de sa mort.
Quatre jours après, le 13, un premier rapport médico-légal est dressé. Il constate que les femmes qui ont coutume de donner des soins à la malade, la plaçant sur un vase de nuit, entendirent la chute de corps étrangers, et qu'elles ont pu, h différentes reprises, en extraire plusieurs du vagin ; mais il en restait encore dont l'extraction ne leur avait pas été possible. En effet, dit le docteur X., nous en avons amené deux au dehors. Ce sont de vieux morceaux de fer rouillé, au nombre de treize, douze dans le vagin, un seul dans le rectum ; mais on ne constate ni ecchymose ni trace de contusion.
Un second rapport est dressé. Un second médecin avait été adjoint au premier ; les conclusions du rapport sont :
1° Que la fille N. est dans un état tel qu'il lui est impossible, quelle que soit la force de sa volonté, de vaincre la contracture musculaire qui existe chez elle. Il lui est impossible de se lever, de marcher, ni de saisir avec les mains aucun objet. Elle n'aurait pas pu introduire elle-même les corps étrangers dans le vagin et le rectum. Par suite, il lui est impossible d'offrir la moindre résistance aux tentatives de violence commises à son égard. Son aphonie la met également dans l'impossibilité d'appeler les voisins à son secours.
2° L'état de cécité est complet et permanent.
DIFFICULTÉ DE LES ArrRÉCIEfi.
3" Il n'y a pas trace de contusion sur le corps.
4° Il n'existe aucune déchirure ni du vagin ni du rectum.
S'' La vie de la fille N. n'a pas été mise en danger par l'inlroduclion des corps étrangers dans les cavités vaginale et rectale.
Le 18 mai, le médecin qui le premier avait visité Rose N. est prié de l'examiner de nouveau. Son confrère avait encore extrait un morceau de fer du vagin, et cependant à la visite précédente il n'en avait plus trouvé. Les jours suivants, un clou et plusieurs morceaux de fer sont encore rendus. Ces faits, tout étranges qu'ils sont, ne modifient pas les conclusions. Une instruction judiciaire se poursuit, les accusés sont incarcérés, la fille N. est envoyée à Tliopital de Napoléon- Yendée.
Là une nouvelle série d'accidents se produisent : ce sont, outre la contracture, l'aphonie, la cécité, une constipation qui, selon la malade, daterait de seize mois, ce sont bientôt des vomissements stercoraux répétés tous les jours, etc.
Eh bien. Messieurs, toute cette longue histoire pathologique était simulée, l'accusation était fausse. La fille N. était le seul et unique auteur de tous ces méfaits. Avec une sagacité et une persévérance dignes d'éloge, le docteur Merland mit k découvert cette longue série de fraudes, et fut assez heureux pour sauver l'honneur, peut-être la vie de deux accusés. Il faut lire dans les Annales cVhygiène les détails de cette intéressante observation; elle prouve jusqu'à quel degré de monstruosité et de perversion morale la passion, de jouer un rôle et de se rendre intéressante, peut pousser la femme.
Nous avons eu à traiter à la clinique, pendant le semestre d'hiver dernier, une fille hystérique venant de la campagne. Je ne veux pas rapporter tout au long l'histoire de sa maladie.
57/|. 1 IITS E.VTKAORDIN.VIRES EN MÉDECINE.
Elle aussi était aphone el semblait ne pas pouvoir remuer; elle se feisait sonder depuis plusieurs mois par son médecin. Elle prétendait souffrir d'une constipation incoercible et vomissait des matières stercorales tantôt dures, tantôt ramollies et en quantité considérable. Son embonpoint cependant était normal, son pouls régulier, elle n'avait point de lièvre. Une tympanite assez accentuée était le seul symptôme physique appréciable. J'étais convaincu d'emblée que les vomissements stercorauK étaient, non le résultat d'un mouvement antipéristaltique, mais dus, Iiorresco referens, à l'introduction préalable et volontaire de matière stercorale dans la bouche et dans l'estomac. I^a camisole de force cachetée, avec pantalon idem, mit soudainement fin, non-seulement aux vomissements stercoraux, mais encore à la paralysie de la vessie et à l'aphonie. La malade est sortie depuis ; l'hystérie cependant a persisté, mais sans symptôme extraordinaire. Dès les premiers jours et sans que j'aie jamais énoncé de soupçon injurieux, la malade avait compris que je n'étais pas sa dupe. Aussi la lutte n'a-t-elle pas été longue et la guérison rapide.
Messieurs, si j'ai saisi l'occasion de cette réunion pour communiquer à la Société le résumé de quelques faits biologiques extraordinaires, c'est que j'ai pensé qu'ils pourraient être utilement invoqués à l'appui de quelques principes qu'il ne faut jamais oublier en médecine. Ces principes intéressent la dignité de la profession, autant que celle de la science médicale. Je les formulerai dans les conclusions suivantes :
1° Les lois de l'organisation vivante sont aussi immuables, quoique infiniment plus complexes; que les lois de la physique et de la chimie.
2° Quoique la science et l'art n'aient pas encore atteint leur entier développement, ils possèdent bon nombre de lois et de principes solidement établis.
Dll'FICULTÉ DE LES ArPRÉGIEll.
3° Quand un lait loédical est directement en opposition avec ces lois et ces principes, le fait doit être d'emblée considéré comme faux. L'art et la science ne peuvent pas admettre ce qui lèse le sens commun.
4" II ne su Ait pas d'établir en principe la fausseté d'un tel fait, il faut encore autant que possible, dans l'intérêt de la dignité de la science, en fournir la démonstration rationnelle et expérimentale.
5° Quand un fait est simplement extraordinaire et n'est pas absolument contraire aux lois de la vie, il importe de ne l'admettre que sous bénéfice d'inventaire.
6° Un fait de ce genre peut être faux en tous points. Il peut être produit par la simulation des malades ou n'importe par quelle cause d'illusion. Ces causes d'erreur doivent être mises en évidence par tous les moyens qui sont à la disposition du médecin et de son esprit d'observation.
7° Un fait peut être vrai en lui-même, mais erroné dans la cause qu'on lui attribue. Toute cause mystérieuse, occulte, extraordinaire, doit inspirer une suspicion légitime.
8° Le médecin qui s'abandonne au mysticisme artistique ou scientifique est dupe, et ne tarde d'ordinaire pas à devenir autre chose.
MALADIES IIÉGNANTES.