DEUXIÈME PARTIE
Les phénomènes qui, symptomatiquement, caractérisent ce que la langue scientifique actuelle appelle hystérie consistent dans certains changements survenus dans les manifestations fonctionnelles du système nerveux. Le démontrer est inutile : c'est un fait évident pour quiconque possède les notions pathologiques et physiologiques les plus élémentaires. Aussi presque tous les auteurs modernes considèrent-ils l'hystérie comme une névrose, dénomination qui, réduite à sa signification réelle et expérimentale, est synonyme de perturbation fonctionnelle de l'innervation
Les phénomènes sensitifs et moteurs, les seuls' dont nous ayons à nous occuper d'une manière plus spéciale, sont toujours l'expression d'un acte fonctionnel des organes nerveux. Cet acte est essentiellement le même, quelles que soient d'ailleurs ses causes productrices plus éloignées ou les circonstances dans lesquelles il se manifeste. En effet, entre les mouvements et les sensations que nous appelons communément physiologiques et ceux que nous considérons comme pathologiques ou morbides, il n y a pas de différence essen-
1 Nous savons parfaitement que la dénomination de ndvrose est gënéralemcnt employée dans un sens plus restreint, et appliquée seulement aux perturbations fonctionnelles de l'innervation, dont la cause inconnue ne consiste pas dans une lésion appréciable des organes; mais c'est Yk précisément un point de vue qui nous paraît forcé; car il fait croire à l'existence d'une différence essentielle là où il n'y a qu'une différence de notions acquises. La douleur du névrome et de la névralgie, la convulsion, suite de méningite, de vers intestinaux ou de dentition, et celle qui se manifeste sans cause connue,. sont des phénomènes identiques dont la cause prochaine est la même, mais dont les conditions de développement et les causes éloignées peuvent rtro trî"^yariables.
HYSTÉRIE. — lîTUDE CLINIQUE. 35
tielle. En tant que sensation et mouvement, le phénomène est toujours identique; sa cause organique immédiate, prochaine, doit donc être aussi la même. Cette cause, inconnue dans son élément matériel, mais qui généralement est assimilée au transport ou à l'oscillation d'un agent spécial impondérable, en un mot à un mouvement, nous l'appelons tout simplement , avec la plupart des physiologistes , excitation fonctionnelle. Cette dénomination comprend et le fait empirique et sa cause, sans rien préjuger sur la nature de cette dernière.
L'excitabilité n'est que la disposition, inhérente à l'organe, de produire ce mouvement sous l'influence des agents excitants. La série de contractions musculaires que nous appelons convulsion hystérique et les contractions musculaires physiologiques représentent le même phénomène; rien ne nous autorise à l'attribuer à des causes immédiates différentes. Dans les deux cas, Vexcitation des nerfs moteurs, quoique variable d'intensité et différente dans l'association des mouvements, est la même au fond; les conditions de production, les causes d'excitation seules, peuvent et doivent être dissemblables, car elles seules différencient le mouvement voulu et la convulsion, ou le mouvement involontaire.
Il en est de même des sensations qui surgissent avant et pendant les attaques hystériques; comme phénomène fonctionnel des nerfs sensitifs, elles sont l'expression d'une excitation qui ne diffère de l'excitation physiologique ou normale que parce que les conditions éloignées du phénomène sont anormales, et la sensation elle-même, développée sous l'influence de circonstances insolites, ne prend le caractère de la perturbation qu'en paraissant contraire à l'idée du but que toute manifestation fonctionnelle doit réaliser dans le jeu harmonique des organes.
NliVROP/miTES.
Pour comprendre scientiliquement les perturbations fonctionnelles, il n'est donc pas nécessaire de savoir ce qui se passe matériellement dans les nerfs au moment des sensations et des mouvements pathologiques, et rien ne nous autorise à remplacer les notions expérimentales qui nous font défaut par de vagues spéculations sur l'altération des organes ou de l'agent nerveux, comme si la perturbation fonctionnelle était quelque chose d'essentiellement différent du fonctionnement physiologique. Mais il s'agit de déterminer scientifiquement, expérimentalement, si faire se peut, le point de départ, les causes et les conditions organiques de manifestations fonctionnelles quij quoique contraires à l'idée d'harmonie d'action, sont néanmoins entièrement soumises, dans leur mode de production, aux lois qui régissent physiologiquement la dynamique nerveuse.
A. — Détermination du point de départ , des causes excitantes et du mode de production des perturbations fonctionnelles dites hystériques.
Nous avons vu, dans l'appréciation des théories formulées sur l'hystérie, que, depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, une foule de pathologistes ont placé dans l'utérus la cause excitante et le point de départ de la perturbation fonctionnelle hystérique.
Nous croyons inutile de revenir longuement sur chacun des faits invoqués à l'appui de cette idée. La valeur de plusieurs d'entre eux est contestable : tous ont été contestés. Dans leur ensemble, ils ne donnent qu'une probabilité plus ou moins grande; mais, de l'aveu de tous, ils ne constituent pas de démonstration irréfragable. Cette démonstration, nous nous croyons en mesure de la fournir. Mais, disons-le de suite, s'il ressort de nos recherches que les organes de la génération
UYSTÉlllli;.
— ÉTUDJi CLINIQUE.
chez les femmes représentent incontestablement et fréquemment le point de départ des perturbations fonctionnelles appelées hystériques, il est incontestable aussi que des perturbations fonctionnelles, analogues quant à la forme, peuvent être reproduites, sous l'influence de certaines conditions organiques, par des causes excitantes très-ditférentes de siège et même de nature.
En second lieu, dans les cas oii les organes de la génération sont le point de départ des attaques dites hystériques, la cause excitante ne réside cependant pas le plus souvent, comme l'avaient pensé les anciens et la plupart des modernes, dans l'utérus lui-même, mais bien dans les ovaires.
Ces réserves faites, passons à la démonstration expérimentale du point de départ de certaines affections hystériques.
1^ Point de départ ovarïque. — Quand on fait coucher sur le dos certaines femmes atteintes d'hystérie franche, la tête et la poitrine un peu élevées, les cuisses fléchies vers le bassin et les jambes fléchies sur les cuisses, de manière à mettre les mucles abdominaux dans le plus grand relâchement possible, et que l'on comprime profondément les parois du ventre entre la région hypogastrique et la partie inférieure de l'une ou de l'autre fosse iliaque dans la direction de l'ovaire droit ou gauche, les malades ne tardent pas à accuser une douleur plus ou moins intense de l'un ou de l'autre côté. Le point douloureux étant déterminé par une pression profonde, si on la continue et si on l'augmente, la douleur augmente avec elle, irradie vers la région épigastrique et s'y concentre. Si la pression est continuée encore, la plupart des malades se raidissent, et quelquefois tombent immédiatement soit dans des convulsions, soit dans des lypothimies hystériques. D'autres éprouvent la sensation d'une boule qui monte vers
NÉVllOPATlllES.
le pharynx ; des phénomènes de strangulation spasmodique se développent, et finalement les convulsions hystériques éclatent avec des formes variables. Il est aussi des malades chez lesquelles la pression ovarique reproduit constamment les attaques; chez d'autres, mais c'est le plus petit nombre, tout se borne à la douleur et l'irradiation ne s'effectue qu'à certains moments.
Ce que nous avançons est l'expression rigoureuse d'une série de recherches cliniques faites sur des hystériques, tant par nous-même que par nos élèves. Nous croyons utile de rapporter avec plus de détails quelques-uns des faits que nous avons recueillis.
Notre première idée d'employer dans l'hystérie le mode d'exploration que nous venons de mentionner date de 18/|.3. Chargé à cette époque du service des femmes syphilitiques, nous observâmes le cas suivant qui devint le point de départ de nos recherches expérimentales.
Observation I.
Le 12 avril 1843 entra dans la salle des syphilitiques une fille de 22 ans, blonde, de bonne constitution, lymphatique, n'ayant jamais eu d'attaques nerveuses. Atteinte d'un écoulement blennorrhagique urétro-vaginal, elle ressentait depuis quelques jours, à la partie inférieure de la fosse iliaque droite, une douleur fixe augmentant par intervalle, irradiant alors du côté droit vers la cuisse et la région lombaire. Du côté gauche, sensibilité aussi, mais beaucoup moins vive qu'à droite. A l'exploration on constate, dans la région ovarique droite, l'existence d'une tumeur arrondie, de la grosseur d'un petit œuf, assez dure et très -douloureuse au toucher. Léger mouvement fébrile.
Deux jours après, malgré deux applications de sangsues, l'emploi de bains et de cataplasmes émollients, la douleur était devenue plus vive encore; elle irradiait vers l'épigastre, s'y concentrait pour ainsi dire, et s'accompagnait d'éructations fréquentes.
UÏSTÉIUE. — ÉTUDE GLmiQUE.
Dans la journée du 15, à Ja suite d'une exaspération de la douleur ovarique, éructations plus fréquentes, et enfin mouvements convulsifs généralisés, avec spasmes de la glotte et du pharynx. Perte incomplète de connaissance.
Le lendemain à la visite, pendant l'exploration de la fosse iliaque, seconde attaque de forme hystérique, la pression nous parut avoir exaspéré les douleurs et provoqué les mouvements convulsifs.
Sous l'influence d'émissions sanguines locales répétées, de cataplasmes et de bains, la douleur ovarique et la tumeur disparurent peu à peu. En même temps les attaques hystériformes qui s'étaient plusieurs fois reproduites, et contre lesquelles des lavements d'assa-fœtida avaient été prescrits, cessèrent avec les phénomènes d'irritation locale. Nous avons revu la malade plus d'un an après sa guérison, jamais les attaques convulsives ne se sont reproduites.
Le point de départ des attaques convulsives hystériformes et leur cause excitante nous ont paru également évidents dans le cas rapporté. Ce point de départ était évidemment l'ovaire, et l'affection de l'ovaire, évidemment aussi, c'était une inflammation bien caractérisée.
Pour peu que l'on y réfléchisse, l'enchaînement étiologique et le mécanisme de développement des accidents nerveux sera facile à saisir. De même que l'irritation inflammatoire des bronches et du larynx produit la toux ; celle de l'estomac, du péritoine, des reins, le vomissement; ceUe de la vessie, le ténesme, etc., etc., tous phénomènes spasmodiques ou perturbations fonctionnelles nerveuses, de même aussi l'inflammation de l'ovaire a produit, dans le cas spécial, et peut sans doute produire chez d'autres malades une forme convulsive spéciale en rapport avec l'organe excité. La loi de développement de tous ces accidents est évidemment la même. Cette loi générale de dynamique nerveuse est celle de la réflexion ou de l'excitation périphérique transmise aux
NJÉVllOrATlJlES.
organes centraux, et réiléchie par eux sur certaines séries de nerfs sensitifs ou moteurs.
Telle est l'interprétation physiologique que nous crûmes devoir appliquer à l'observation que nous venons de rapporter, à l'époque où elle fut recueillie; mais en même temps une question bien digne d'être examinée surgit dans notre esprit : c'était celle de savoir si la forme convulsive hystérique était plus spécialement en rapport avec l'excitation ovarique, comme la toux est plus spécialement en rapport avec l'excitation des nerfs de la muqueuse aérienne, le vomissement avec celle de la muqueuse gastrique, etc., etc.
Je résolus en conséquence d'examiner avec soin les ovaires chez toutes les femmes hystériques qui se présenteraient à mon observation. Je ne m'attendais nullement à retrouver partout des inflammations ni même des congestions ovariques; mais songeant aux points douloureux que l'on observe si souvent dans les névralgies, je me demandai si, même dans le cas d'une excitation purement nerveuse, il ne serait pas possible de constater des phénomènes de sensibilité anormale par la pression exercée sur la région ovarique.
C'est en cherchant à constater cette sensibilité que je trouvai le moyen de déterminer, pour ainsi dire à volonté, chez la plupart des malades, l'attaque hystérique dépendante de l'excitation ovarique ; de distinguer les perturbations nerveuses attribuables à cette cause de celles qui ont un autre point de départ, et se rattachent, tout en portant le même nom^ à des conditions organiques différentes; de fournir enfin la preuve expérimentale d'une théorie qui renferme une vérité partielle incontestable.
Voici maintenant quelques extraits d'observations propres à donner la démonstration de ce que j'avance.
IlïSTÉlUE. — ÉTUDE CLIJNIQUE.
Observation II.
Richert (Élise), âgée de 17 ans^ servante, bien constituée, sanguine, réglée depuis huit mois, a été atteinte dix mois déjà avant sa première menstruation, et sans cause connue, d'attaques convulsives avec perte de connaissance. L'apparition des règles n'exerça que peu d'influence sur les accidents nerveux, et la menstruation, régulière et abondante pendant six mois, se supprima il y a deux mois sans que les attaques en parussent influencées. Ces dernières étaient fréquentes, revenant régulièrement tous les quelques jours.
Entrée à l'hôpital depuis plusieurs mois, considérée comme épileptique, et soumise à des traitements divers qu'il serait trop long de mentionner, cette jeune fille, bien portante et très-vivace dans l'intervalle des attaques, fut confiée à notre traitement au commencement de novembre 1844.
Interrogée avec soin, la malade prétend qu'avant les attaques elle ressent des douleurs dans la partie inférieure droite de l'abdomen ; de là ces douleurs irradient vers l'estomac et y produisent la sensation d'une constriction pénible, puis elles s'étendent au cou, qui se resserre ; enfin il survient des attaques de perte de connaissance complète avec phénomènes convulsifs généralisés. Ces attaques durent de quinze minutes à une demi-heure. La succession des phénomènes est tantôt plus lente, tantôt plus rapide ; mais les sensations douloureuses se terminent presque toujours par des pertes de connaissance convulsives,
A l'exploration, nous ne trouvons nulle trace d'hyperesthésie ni au dos ni dans l'abdomen, si ce n'est dans la région ovarique droite. Une pression même légère dans la direction de l'ovaire provoque une sensibilité très-vive ; mais la palpation ne découvre aucune tuméfaction. La douleur provoquée par la pression irradie, comme la douleur spontanée, vers l'épigastre. En continuant la pression, raidissement du tronc, mouvements convulsifs du diaphragme, spasme de la glotte, perte de connaissance et convulsions généralisées qui durent dix minutes.
Traitée par quelques applications de sangsues et des vésicaloires volants dans la région iliaque en môme temps que par des lavements
NÉVlVOi'ATlllliS.
d'assa-fœtida à haute dose, la sensibilité de l'ovaire disparut peu à peu, et avec elle les attaques convulsives. Se trouvant pendant plus de quinze jours sans attaques et n'offrant plus absolument rien de morbide, cette jeune fille quitte le service à la fin de novembre 1844. Parfaitement bien portante pendant les mois de décembre; janvier et février qu'elle passe en condition, elle rentre à l'hôpital au mois d'avril 1845. Six semaines avant son entrée, se trouvant au premier jour de la menstruation, elle eut une frayeur. L'écoulement s'arrêta aussitôt^ et dès le lendemain, la malade éprouva des douleurs vers la partie inférieure du ventre, irradiant dans le dos et accompagnées de constriction du pharynx. Les accidents se calmèrent sans amener d'at taque.
Quatre jours avant son entrée, le 15 avril, reproduction des mêmes phénomènes; douleurs à la partie inférieure droite du ventre, cette fois suivies d'attaques hystériques convulsives avec perte complète de connaissance, dont la durée dépasse deux heures. Depuis, les attaques reviennent tous les jours à plusieurs reprises avec une grande intensité.
A l'examen on retrouve la région ovarique gauche insensible, tout le reste du ventre indolent et souple, à l'exception de la région ovarique droite, qui est très-douloureuse à la pression. En continuant la compression, sensation de constriction épigastrique, spasme de la glotte et du pharynx, raidissement, perte de connaissance et convulsions générales intenses.
Les phénomènes nerveux se reproduisent à plusieurs reprises spontanément les jours suivants, tantôt sous forme d'attaques généralisées, tantôt sous forme de constrictions épigastrique et pharyngienne seulement.
Nous pouvons faire naître à volonté les phénomènes en agissant sur l'ovaire, comme on produit à volonté l'éternuement en agissant sur la muqueuse nasale. Si la pression est modérée et dure peu, il ne survient pas toujours de perte de connaissance convulsive; mais on provoque sûrement cette dernière par une pression un peu prolongée. Nous avons répété cette expérience en présence de nombreux élèves, en présence de notre collègue M. le professeur Tourdes fils; jamais la pression exercée ailleurs ne produisait rien de semblable, einulle part il n'existait d'autre foyer de sensibilité que dans l'ovaire droit.
lIYSTÉlllli:.
Soumise au même traitement que la première fois, la sensibilité ovarique disparut de nouveau, et avec elle les attaques convulsives.
Le 23 mai, la malade sortit guérie. Nous ne l'avons plus revue depuis.
Bien évidemment, dans ce fait, le point de départ de la perturbation fonctionnelle nerveuse existait encore dans l'ovaire. L'affection de l'ovaire représente la seule cause organique appréciable des attaques convulsives qui paraissent et disparaissent avec elle. Rien, dans ce cas spécial, n'annonçait l'existence d'un état morbide général du système nerveux, ou des organes centraux de l'innervation : il n'y avait ni excitabilité, ni phénomène nerveux dans l'intervalle des attaques. Ce cas prouve donc, à notre avis, que, sans autre état organique 'prédisposant appréciable, l'affection de l'ovaire peut produire l'hystérie et par conséquent représente quelquefois à elle seule la cause organique de la perturbation nerveuse appelée hystérique, absolument comme l'excitation des nerfs laryngiens représente quelquefois à elle seule la cause organique de la toux. Quant à la nature de l'affection de l'ovaire, rien ne prouve que c'était, comme dans la première observation, une inflammation. La douleur peut exister sans phlegmasie, comme le prouvent jusqu'à l'évidence les points douloureux des névralgies.
L'affection de l'ovaire pouvait donc être une ovaralgie aussi bien qu'une ovarite, et certes il en est souvent ainsi, comme nous le prouverons dans la suite.
Arrêtons-nous donc là oii s'arrêtent les faits, seules données d'une induction légitime, et disons simplement : V excitation des nerfs ov'ariques, inflammatoire, congestive ou non, peut représenter à elle seule la cause organique appréciable de certaines affections dites hystériques.
A l'observation démonstrative que nous avons rapportée,
NÉviiomuiiis.
nous pourrions en ajouter beaucoup d'autres propres à mettre en évidence le point de départ ovarique de la perturbation nerveuse; mais, comme dans ces cas l'irritation des nerfs de l'ovaire existait combinée avec d'autres étals pathologiques, nous reviendrons plus loin sur ces cas complexes.
Si nous devons nous rapporter à ce que nous avons observé jusqu'à présent, l'hystérie uniquement dépendante de l'atfection de l'ovaire ne se rencontre pas le plus souvent, et, dans la majorité des affections dites hystériques, l'état pathologique est bien plus cornpliqué. Mais l'analyse, la compréhension scientifique de ces cas complexes, exigent précisément la connaissance préliminaire des faits les plus simples.
C'est pour cela que nous insistons, et qu'aux deux observations déjà rapportées nous ajouterons la suivante, recueillie par notre élève, M. Jacobi.
Observation 111.
Uel)el (Anne-Marie), de Suffelweyersheim, âgée de 19 ans, paysanne fraîche et robuste, lymphalico-sanguine, brime, bien réglée depuis l'âge de 16 ans, eut, au mois de mars 1845, sans cause appréciable, des accès d'hystérie qui se manifestèrent par des étoulTemenls et des convulsions généralisées. Les attaques étaient fréquentes et duraient quelquefois des heures entières. Dans l'intervalle des accès, la malade était très-irritable, mais du reste bien portante. Sous l'influence d'un régime antiplilogistique et de médications antispasmodiques, les accès avaient peu à peu diminué de fréquence.
Le 24; avril, elle fut examinée par M. Jacohi; depuis le 3 elle n'avait plus eu d'attaques. A l'exploration, abdomen souple et indolent partout, à l'exception de la région ovarique droite. En comprimant cette partie je fis naître, dit M. Jacobi, une douleur vive; les traits se contractent et expriment la souffrance. En continuant la pression, attatiuos d'étouffement, la malade ferme les yeux et se soulève d'une manière convulsive, les brus se raidissent et se tordent, enfin convulsions géné-
ralisées. On cesse la compression; quelques gouttes d'eau froide projetées à la face de la malade font cesser promptement l'attaque, pendant laquelle le pouls était resté normal.
Sous l'influence de lavements d'assa fœtida et de pilules de même nature, la sensibilité ovarique diminua peu à peu. On ne cherche plus à provoquer les attaques, qui ne se reproduisent plus spontanément.
Au bout de quelque temps, la guérison était complète et s'est maintenue jusqu'à présent.
M. Jacobi, qui pratique dans un canton rural, sous la direction de son père, m'a communiqué plusieurs autres observations d'hystérie se rattachant franchement et uniquement à l'excitation ovarique. A la campagne, cette forme est trèsprobablement la plus fréquente. Nous pourrions compléter cette série : 1° par l'histoire d'une paysanne chez laquelle des convulsions hystériques qui s'étaient reproduites pendant un grand nombre d'années se rattachaient uniquement à une excitation de l'ovaire gauche, et disparurent avec la sensibilité ovarique, sous l'influence d'un traitement approprié; 2° par celle d'une fille juive tout à fait analogue à notre dernière observation, et chez laquelle les attaques pouvaient être provoquées a volonté, fortes ou faibles, complètes ou incomplètes, par une gradation dans la pression ovarique.
Mais il est inutile de multiplier les histoires particulières qui se ressemblent : tout ce que nous avons voulu, c'est d'établir comme un fait expérimental, et non plus comme une induction théorique, que l'ovaire peut représenter le point de départ de perturbations nerveuses plus ou moins généralisées, se manifestant sous forme d'attaques dont la physionomie coïncide, le plus souvent, avec les descriptions symptomatiques classiques de l'accès hystérique. Cette physionomie, du reste, n'est pas toujours et nécessairement la même. Nous avons observé une malade dont les attaques spontanées et
46 NÉVROP/VTRIES.
provoquées consistaient le plus souvent en une simple perle de connaissance sans phénomènes convulsifs, d'autres tombant immédiatement dans des convulsions généralisées avec perte complète de connaissance, d'autres qui, sans perte de connaissance, n'avaient que des accès de mouvements convulsifs associés des muscles de la respiration.
Le fait du point de départ ovarique de certaines perturbations nerveuses plus ou moins généralisées et variables de forme, acquis et démontré par l'observation clinique, peut-il et doit-il être immédiatement converti en principe théorique général? Autorise-i-i\ à proclamer (comme on l'a fait pour l'utérus avec beaucoup moins de preuves expérimentales) que tout ce qui, dans l'état actuel de la science, porte le nom d'hystérie, dépend de l'excitation des nerfs ovariques ?
Les vérités expérimentales ont leurs dangers, comme les inductions purement théoriques. Ce danger, d'autant plus grand que les faits inspirent plus de confiance, consiste dans la généralisation abusive et souvent prématurée du principe d'interprétation qu'ils représentent. Les enseignements de l'histoire de la science doivent nous rendre extrêmement circonspects à cet égard. L'ovaire représente positivement, dans certains cas, le point de départ de la perturbation fonctionnelle qui porte le nom d'hystérie; mais l'est-il partout, toujours ? Le spasme hystéri forme ne peut-il pas avoir quelquefois son point de départ ailleurs ? Telle est la première question que nous avons dû nous poser en face des résultats acquis, et que nous avons dû chercher à résoudre expérimentalement, soit par nos propres recherches, soit par celles d'autrui, avant de conclure d'une manière générale.
Eh bien, quoiqu'il reste incontestablement beaucoup à faire à cet égard, nous croyons avoir assez d'éléments de conviction pour éviter les dangers d'une idée exclusive et
HYSTÉRIE. — ÉTUDE CLINIQUE. lll
nécessairement trop étroite pour s'appliquer à toutes les données de l'observation clinique.
Il est un premier fait qui depuis longtemps a préoccupé tous ceux qui ont étudié l'hystérie d'une manière plus spéciale; c'est le fait d'observation, assez rare mais incontestable, d'accès convulsifs chez les hommes, symptomatiquement analogues aux attaques hystériques des femmes. Hoffmann rapporte un exemple remarquable de ce genre; le voici d'après Louyer-Villermay.
Observation IV.
Un jeune homme, âgé de 16 ans, d'une taille élevée et d'une forte constitution, doué d'un embonpoint et d'un tempérament sanguin très -prononcés, avec exubérance des forces vitales, se plaignait depuis peu de douleur vive de l'anneau inguinal, qui livre passage aux vaisseaux spermatiques ; déplus, il éprouvait, contre son gré, de violentes érections et était obsédé par des désirs lascifs. Bientôt fièvre légère, revenant chaque jour et se dissipant après quelques semaines ; la douleur de l'aine reparaît aussitôt la fièvre finie. D'autres accidents semblables à ceux de l'hystérie se manifestent ; spasmes horribles, s'étendant de la région du pubis au dos, à la région précordiale, au cœur, au larynx et même au cerveau, avec palpitations du cœur, étranglement de la gorge, gêne de la respiration, syncope, assoupissement, mouvements convulsifs des articulations. Ce paroxysme se reproduisait presque tous les mois. Du reste, l'appétit était bon et il existait une constipation rebelle aux purgatifs les plus forts; le pouls ordinairement vif et fort étroit pendant l'accès, très-inégal et déprimé.
Après divers traitements antispasmodiques et antiépileptiques qui furent infructueux, Hoffmann conseille une saignée de 6 onces presque tous les mois, des poudres de nitrate de potasse, un régime doux. Bientôt le malade fut entièrement guéri.
Que faire des faits de ce genre? Faut-il les assimiler à l'hystérie comme l'a fait Hoffmann ? faut-il opposer, avec
NÉVROPATTTTES.
Loiiyer-Villermay et M. Dubois, une lin de non-recevoir, et nier l'analogie qui, cependant, ne saurait être méconnue?
Si la dénomination d'hystérie devait être exclusivement réservée aux excitations utérines ou plutôt ovariques propagées, certes alors les hommes ne pourraient pas être atteints de cette affection, car ils n'ont ni utérus ni ovaires ; mais ce n'est pas agir scientifiquement que de procéder ainsi. En effet, entre le fait rapporté par Hoffmann et l'excitation ovarique propagée, où est la différence ? Est-elle dans la forme phénoménale? Non, puisque l'analogie est évidente. Est-elle dans l'essence de la maladie et dans le mode de production des attaques? Encore non; car il est évident, pour quiconque médite les détails de l'observation, que la perturbation fonctionnelle était la même que celle observée chez les hystériques, et qu'elle était de plus produite par l'excitation nerveuse des organes de la génération, absolument comme les attaques hystériques chez les femmes dont nous avons relaté les observations le furent par l'excitation de l'ovaire. La différence est donc uniquement dans le point de départ de la perturbation fonctionnelle, différence qui ne saurait détruire l'analogie, et, scientifiquement, autorisait suffisamment Hoffmann à rapprocher ce fait de l'hystérie. Qu'on ne dise pas que les faits de ce genre sont trop rares pour que l'on doive en tirer grand compte; car un fait a toujours sa valeur propre, indépendante^ de sa plus ou moins grande fréquence. Ce que nous accordons plus volontiers, c'est que l'observation de ces cas a été généralement trop superficielle; mais certes l'assimilation scientifique de ces faits à l'hystérie est loin d'être une question à éluder par une fin de non-recevoir. Nous n'en voulons pour preuve que la divergence même des opinions à cet égard : c'est ainsi queGeorget, Romberg, Gonolly, Watron, admettent chez l'homme une affection nerveuse analogue à Thystérie ;
HYSTÉRIE. — ÉTUDE GLINIQflE. 49
Trotter dit avoir vu des matelots atteints d'hystérie caractérisée par la sensation de boule, les rires, les pleurs sans motifs, et par les convulsions. Je me rappelle moi-même les détails suivants, malheureusement insuffisants, sur un cas analogue qui m'a vivement frappé à l'époque ou j^eus l'occasion de l'observer.
Observation V.
Un jeune homme de 22 ans, d'une constitution grêle, d'un tempérament nerveux très-prononcé, excessivement excitable et mobile, ayant déjà beaucoup vécu, se fiança. Sous l'influence d'un état à peu près permanent d'exaltation morale et d'excitation physique, il fut atteint d'attaques convulsives très-fréquentes, absolument sans perte de connaissance, analogues dans leur forme aux attaques hystériques, et laissant entre elles des intervalles parfaitement libres. Ces attaques disparurent à la suite du mariage et ne se sont plus reproduites dans la suite.
Je n'ai plus assez présentes à l'esprit les sensations qui précédaient les phénomènes convulsifs pour affirmer l'existence de douleurs testiculaires ; mais chacun sait que, sous l'influence des causes auxquelles ce jeune homme était exposé, la sensibilité des organes spermatiques augmente, et cela souvent au point de se transformer en véritable douleur.
Quoi qu'il en soit, si l'on ne veut pas admettre comme prouvé le fait d'attaques convulsives hystériformes produites chez Thomme par l'excitation des organes spermatiques, on accordera du moins que la question mérite d'être examinée de nouveau, et que les recherches éloignées devront surtout avoir en vue de déterminer expérimentalement le point de départ des attaques, comme nous l'avons fait pour l'ovaire chez les femmes.
Poursuivons. Chez les femmes elles-mêmes, les accidents
NÉVROPATIIIES.
spasmodiques, considérés généralement comme palhognomoniques de l'hystérie, peuvent se développer sous l'inlluence de causes excitantes siégeant ailleurs que dans les ovaires. Voici un fait assez remarquable qui le prouve.
Observation V.
Une fille âgée de 29 ans, d'une bonne constitution, d'un tempérament sanguin, entra à la Clinique médicale le 23 janvier 1845 ; elle était atteinte depuis trois semaines d'une affection inflammatoire, occupant très-probablement le tissu cellulaire rétro -péritonéal du flanc droit. En effet, dès son entrée, on avait constaté les phénomènes suivants : décubitus dorsal; pouls fréquent et fort; peau chaude; soif; langue large et humide; abdomen indolent partout, à l'exception du flanc droit. Cette région, jusqu'à la partie supérieure de la fosse iliaque, est excessivement sensible à la pression ; à la percussion elle donne un son mat qui ne se continue pas avec la matité hépatique , et cesse à la partie supérieure de la fosse iliaque. La palpation dislingue une tuméfaction diffuse et profonde, une réaction anormale, limitée au flanc et s'étendant en dedans vers la région ombilicale. Douleurs spontanées très-vives par intervalles, augmentant par la respiration, la toux et tous les efforts; de plus, douleurs dans la cuisse droite, impossibilité de la fléchir vers le bassin. Les muscles antérieurs sont paralysés ; insensibilité tactile complète de la peau de la face antérieure de la cuisse, et cependant la malade y ressent des élancements douloureux.
Un traitement antiphlogistique très-actif, des sangsues en grand nombre, des frictions mercurielles poussées jusqu'à la salivation, des cataplasmes émollients, diminuent peu à peu la douleur et le gonflement. La sensibilité et la motilité de la cuisse reparaissent, mais la tuméfaction diffuse et profonde persiste toujours ; souvent la malade éprouvait des frissons irréguliers, de légers mouvements fébriles, qui nous faisaient craindre l'existence d'une suppuration profonde. C'est pendant cette période de l'affection que l'exploration locale nous révèle l'enchaînement phénoménal suivant. En comprimant la profondeur du flanc droit dans la direction de la tuméfaction diffuse, on fait naître une douleur assez vive, constamment suivie d'une sensation de
constriction analogue à une boule remontant le long du col, et produisant des phénomènes de strangulation tout à fait analogues à ceux du spasme dit hystérique.
En continuant la pression, raidissement et tremblements légers des membres ; mais jamais nous n'avons pu nous résoudre à prolonger l'expérience assez longtemps pour faire naître des convulsions généralisées chez une malade déjà affaiblie par de longues souffrances ; tout semblait faire croire cependant qu'elles se seraient développées sous l'influence d'une excitation locale plus forte et plus prolongée. Les mêmes accidents se manifestaient, mais moins intenses, quand la malade se courbait un peu fortement en avant, et c'est précisément le développement spontané et fatigant de ces phénomènes dans ces circonstances qui nous conduisit à la tentative de les faire naître artificiellement. La région inférieure du ventre, et notamment les régions ovariques, étaient parfaitement indolentes, et jamais leur compression n'avait déterminé ni douleur ni spasme.
Peu à peu la sensibilité diminuant, les spasmes ne purent plus être provoqués. La malade resta dans nos salles pendant près de six mois, et sortit conservant encore un peu d'empâtement dans le flanc droit, mais du reste bien portante.
Dans le cas que nous venons de résumer, les accidents nerveux étaient un simple épiphénomène, un accident symptomatique, si l'on veut, d'une affection inflammatoire profonde du flanc droit; mais ce fait n'en est pas moins important, car il prouve que les phlegmasies du bas-ventre, n'ayant rien de commun avec la sphère génitale, peuvent donner lieu à des perturbations nerveuses analogues à celles que l'on considère comme pathognomoniques de Thystérie. Dans ce cas, la cause organique première esl tout à fait différente de ce qu'on observe le plus souvent, et dans le cas spécial que nous avons rapporté, le point de départ aussi est différent. Et cependant il y a aussi des analogies qu'il ne faut pas méconnaître : analogies non-seulement de forme dans la perturbation fonctionnelle nerveuse, mais dans le mécanisme de production du
NRVROPVTITTES.
trouble nerveux. Dans les cas précédemment rapportés, c'est une excitation des ovaires, ou mieux des nerfs ovariques, qui se propage et produit réllectivement les accidents éloignés. Ici c'est une impression anormale, une excitation exercée sur les nerfs lombaires par une phlegmasie des tissus environnants, qui produit les spasmes du col par réflexion sympathique.
Quoique la matrice représente incontestablement bien moins souvent le point de départ de la perturbation fonctionnelle hystérique qu'on ne l'a dit et cru pendant longtemps, nous ne nions cependant pas, à ■priori j, que des affections de cet organe ne puissent jouer le rôle de causes excitantes. Dans son compte rendu clinique, M. le professeur Romberg (de Berlin) a publié une observation qui semble démontrer l'existence d'un rapport de causalité intime entre une antéversion utérine et des accidents nerveux convulsifs. Tout le monde connaît le rôle que l'on a voulu faire jouer à la métrite chronique. Ces faits sont à reviser; car rien ne prouve que, dans les cas sur lesquels on s'appuie, l'ovaire n'ait pas été malade, personne n'ayant songé à examiner attentivement cet organe. Il ne suffit pas, chez une hystérique, de trouver la matrice inclinée, le col volumineux ou ulcéré, pour déclarer que c'est là la cause excitante de la perturbation nerveuse; il faut prouver, sinon directement, du moins par exclusion, qu'il n'existe pas d'autre point de départ. Il y a certainement beaucoup à faire pour arriver à des notions positives sur le rôle que les affections de la matrice même peuvent jouer dans la production des accidents nerveux hystériques.
Dans les cas que nous avons rapportés jusqu'à présent, l'élément partiel de la maladie, la seule cause appréciable et démonlrahle de la perlurbalion fonctionnelle nerveuse, se résume en une excitation nerveuse locale qui se propage et
sans laquelle le trouble plus généralisé de l'innervation n'aurait pas de raison d'être.
Le siège de cette excitation initiale peut être variable; et cette première différence doit faire établir une première distinction entre les états morbides englobés symptomatiquement, ou d'après une idée éliologique préconçue, sous le nom d'hystérie.
L'excitation ovarique propagée représente la plus fréquente des affections de cette catégorie et constitue un état pathologique distinct^ reconnaissable au lit des malades par le procédé d'exploration que nous avons indiqué. On peut conserver à cette maladie le nom d'hystérie, ou lui appliquer toute autre dénomination qui spécifie mieux l'état morbide, peu nous importe. Les pathologistes qui s'occupent de nomenclature ne seront pas embarrassés de créer un mot qui réponde à l'idée scientifique. L'essentiel pour le moment, c'est que l'idée, expérimentalement démontrée, soit admise.
La cause éloignée de l'excitation ovarique peut être ellemême variable. L'inflammation de l'ovaire est l'une de ces causes, comme le prouve notre première observation, comme le prouve encore un fait récemment publié par la Gazette médicale, dans une revue clinique. L'inflammation produit nécessairement un changement dans l'état d'excitation des nerfs de l'organe enflammé, changement révélé par la douleur; mais l'excitation locale inflammatoire ne résulte pas nécessairement des troubles nerveux plus éloignés. Et de même que la pneumonie peut exister sans toux, la gastrite sans vomissement, de même aussi, et plus souvent encore, l'ovarite peut exister sans produire de spasmes hystériformes. Il en est de même de la congestion ovarique. Enfin, dans certains cas, peut-être les plus nombreux, l'excitation nerveuse locale existe sans autre cause éloignée appréciable, et se mani-
NÉVROPATliniS.
feste sous forme de sensibilité exaltée; dans ces cas, tout nous autorise à nous servir de la dénomination d'ovaralyie pour exprimer l'idée de l'excitation douloureuse des nerfs ovariques.
On doit distinguer de l'excitation ovarique propagée les troubles fonctionnels de l'innervation, symptomatiquement analogues, qui se développent sous l'influence d'autres excitations locales ; une investigation attentive permettra de déterminer, beaucoup plus souvent qu'on ne le pense généralement, le point de départ des accidents. Il en est des réactions convulsives des centres nerveux comme de la réaction fébrile, et, de même que les progrès de la pyrétologie ont consisté, non pas à multiplier les espèces symptomatiques déjà trop nombreuses, mais à déterminer le point de départ de l'excitation fébrile, de même le premier progrès à réaliser dans la pathologie de l'hystérie consiste à déterminer le point de départ des troubles de l'innervation motrice.
Notre but ici n'est que de réunir les premiers éléments positifs de ce travail d'avenir et de montrer la direction à suivre. Tout ce que nous voulons faire accepter, non plus comme une théorie, mais comme un fait expérimental, c'est que le spasme dit hystérique peut avoir un point de départ tout local, que le plus souvent ce point de départ est l'ovaire, mais qu'en fait d'autres excitations nerveuses locales peuvent produire des accidents analogues, qu'enfin le mode de production des accidents nerveux, tel que nous l'avons conçu et expérimentalement démontré pour certains cas, n'a rien d'étrange, qu'il est au contraire l'expression d'une loi générale de dynamique nerveuse, loi que Marshall Hall et Millier ont érigée en principe d'interprétation d'une foule de faits physiologiques et pathologiques.
HYSTÉllIE. —
ÉTLiDE GLIMQIE.
B. — Détermination des conditions de l'organisation nerveuse qui jouent le rôle de causes dans les perturbations fonctionnelles dites hystériques.
Nous abordons maintenant une autre série de faits cliniques qui démontrent que l'affection désignée, dans l'état actuel de la science, par le nom d'hystérie, procède quelquefois, trèssouvent même, de conditions spéciales des organes de l'innervation.
Nous l'avons déjà dit et nous le répétons, rien n'annonçait, dans les cas relatés, un état pathologique quelconque, ni du système nerveux en général, ni des organes centraux.
Sans doute il faut admettre, pour qu'une excitation locale se propage, des conditions organiques favorables à cette propagation ; pour que des mouvements réflectifs se développent, il faut admettre, ce qui du reste est un fait démontré, que la moelle, en vertu de son organisation, possède la faculté de transmettre les excitations sensitives qui lui arrivent à un des nerfs moteurs qui en émanent. Cette réflectibilité est sans contredit variable, suivant la constitution organique primitive, sans cesser d'être physiologique.
Il est des individus qui, en raison de leur constitution nerveuse, tombent en convulsions quand on leur chatouille la plante des pieds, et d'autres qui n'éprouvent rien de pareil sous l'influence de la même cause. Leur susceptibilité diffère, mais elle n'est pas pathologique dans le premier cas, et cela n'empêche certes pas que l'excitation des nerfs sensitifs de la plante des pieds ne soit la cause essentielle des accidents provoqués sous leur influence. Il en est de même dans certains cas de l'excitation locale qui provoque le spasme hystérique;
NIÎVKOPATUIES.
elle peut provoquer réllectivement, en raison de la constitution nerveuse primordiale, des phénomènes convulsifs qu'on n'observe pas chez d'autres malades, sans que la moelle épinière ou le système nerveux en général soient dans des conditions patliologiques spéciales.
L'effet d'une cause excitante ne dépend pas seulement de la nature et de l'intensité de cette cause, mais encore, et avant tout, de la disposition ou du degré excitabilité de l'organe ou des organes excités. Cette disposition peut incontestablement yarier dans de certaines limites, sans cesser d'appartenir à l'état de santé; mais elle peut aussi devenir pathologique ou morbide, et nous la considérons comme telle quand les excitants habituels produisent des effets insolites extraordinaires.
Or il est incontestable que certains états pathologiques qui, eux aussi, portent le nom d'hystérie, sont précisément caractérisés par une excitabilité morbide, soit du système en général, soit plus spécialement de la moelle épinière seulement.
L'excitabilité morbide, qu'il ne faut pas confondre avec Texcitation, représente un état pathologique sui generis. Ce n'est pas un être imaginaire inventé pour les besoins de la théorie, c'est un fait reconnu par tous les bons observateurs.
Ce fait a sans doute sa raison d'être dans l'organisation nerveuse et dans les modifications que cette dernière peut éprouver; mais ces modifications, nous ne les connaissons pas; nous n'en connaissons que quelques causes éloignées; aucun anatomiste n'a pu saisir les variétés d'organisation qui président incontestablement aux différences de l'excitabilité physiologique; les conditions matérielles de l'excitabilité pathologique sont tout aussi inconnues. Tout ce que nous savons de positif, c'est que, sous l'influence de certaines causes éloignées, le système nerveux se trouve dans des conditions
HYSTÉHIE. — ÉTUDE CLINIQUE. 57
spéciales en vertu desquelles les causes excitantes les plus légères, les excitants physiologiques mêmes, provoquent localement des manifestations fonctionnelles qui, à l'état normal, ne surviennent pas dans ces circonstances. C'est ainsi qu'une simple pression produit dans les nerfs sensitifs une impression douloureuse, et des hyperesthésies plus ou moins généralisées se manifestent comme caractères dynamiques de l'afifection.
D'un autre côté, les excitations locales, si facilement éveillées qu'elles paraissent spontanées, agissent elles-mêmes comme causes excitantes des organes centraux. La réflectihililé est exagérée de telle sorte que toute excitation locale périphérique retentit , si je puis dire , au loin , et se trouve réfléchie par les organes centraux sur d'autres nerfs sensitifs ou moteurs.
Dans ces conditions organiques l'excitation locale la plus légère peut provoquer des perturbations fonctionnelles étendues, les points de départ des troubles de l'innervation se multiplient, et par cela même perdent de leur importance pratique.
L'excitation locale devient encore cause de spasmes, mais elle ne joue plus qu'un rôle secondaire et ne représente plus Vêlement essentiel, la cause organique principale de la perturbation fonctionnelle.
L'excitabilité morbide peut être localisée exclusivement dans la sphère sensitive, et dès lors ne produit pas de convulsions hystériformes, tout en se révélant par des perturbations fonctionnelles variées. L'utérus et les ovaires ne jouent absolument aucun rôle dans cet état, et c'est à tort qu'on lui a imposé le nom dliystéricisme. Dans l'hypocondrie chez l'homme, quoiqu'elle se caractérise plus spécialement par l'état mental des malades, l'existence d'une excitabilité patho-
JNIÎVllOrATUJJiS.
logique est un fait iacontestable, et c'est cet élément commun entre l'hypocondrie et certaines alFections dites hystériques qui a fait confondre ces deux affections par tant d'hommes distingués. Mais, pour l'hypocondrie, la question est de savoir si les foyers de sensibilité névralgiques ou d'excitabilité sensitive sont consécutifs à l'état mental, comme le pense M. Dubois (d'Amiens), ou si, comme nous inclinons à le croire, au moins pour certains cas, l'élat mental, la nosomanie hypocondriaque n'est pas l'effet des sensations anormales que les excitants physiologiques provoqaent incessamment dans le domaine des nerfs sensitifs.
Il est inutile de rapporter beaucoup d'observations pour mettre en évidence la spécialité de l'état pathologique en question. Chaque praticien a observé de ces femmes dites nerveuses, véritables sensitives pour lesquelles les excitants physiologiques sont devenus de véritables causes de torture. Souvent idiopathiquement développé sous- l'influence d'une hygiène physique et intellectuelle vicieuse, cet état s'enchaîne d'autres fois comme élément consécutif à d'autres causes organiques. Les plus fréquentes sont sans contredit l'anémie chlorotique, et l'anémie consécutive à certaines maladies aiguës. Je n'en rapporterai pas d'exemple, je me bornerai à l'observation suivante, qui représente l'excitabilité sensitive dans sa plus grande simpUcité.
Observation VII.
Burges (Catherine), âgée de 45 ans, sœur au couvent du Bon Pasteur, entra dans notre service le 20 janvier 18-45. D'une constitution primitive délicate, habituellement bien réglée, et ayant joui autrefois d'une assez bonne santé, cette personne, sous l'influence d'une vie de privation et de pénitence, vit depuis plusieurs mois sa santé s'altérer; d'abord elle devint excessivement impressionnable, et cette impres-
HYSTÉRIE
— ÉTUDE CLliMQUE.
slionnabilité augmenta notablement à la suite d'une frayeur éprouvée quelques semaines avant son entrée; des sensations douloureuses variées se développèrent tantôt à la têle, tantôt dans la poitrine ou l'abdomen.
A l'examen de la malade, nous constatons l'état suivant : peu d'embonpoint, membres grêles, face un peu pâle, muqueuses normalement colorées; appétit conservé, digestion facile, selles régulières, abdomen souple, indolent pourtant, menstruation régulière ; rien du côté de la poitrine, seulement la malade se plaint d'éprouver quelquefois des palpitations avec bouffées de chaleur, matité précordiale et bruits du cœur normaux; pouls petit et vif, subfréquent; pas de souffle carotidien; troubles dans la vision, vertiges, bourdonnements fatigants dans les oreilles, douleurs continues avec exacerbations s'étendant depuis la nuque jusqu'au sommet de la tête, et se faisant sentir, comme par battements isochrones, avec ceux du pouls. La douleur suit assez bien la direction du nerf occipital et auriculaire postérieur gauche. Il n'existe cependant pas de point douloureux à la pression; quelquefois le col est comme roide, parce que les mouvements augmentent la douleur. La malade s'effraye au moindre bruit, et son moral est d'une grande impressionnabilité ; souvent insomnie.
Un vésicatoire appliqué à la nuque produit une syncope pendant l'action de l'emplâtre irritant, et;, plus tard, un mouvement fébrile qui se manifeste ne peut être rattaché à aucune autre cause excitante.
Dans la suite de l'observation, les troubles de sensibilité se multiplient et changent souvent de place; outre les douleurs de tête, on note des agacements et des tiraillements douloureux dans les membres, des gastralgies, de l'hyperesthésie dans diff'érentes parties du tronc, au dos, au sternum, dans la région épigastrique, des dysuries douloureuses ; quelquefois des palpitations, mais jamais de phénomènes convulsifs; menstruation toujours régulière, jamais d'ovaralgie. Tout se borne à une alternance de lésions de sensibilité, à des sensations douloureuses qui, à peine calmées d'un côté, se manifestent ailleurs. L'exploration la plus attentive ne démontre aucune lésion d'organe, la malade est faible, délicate^ incapable de travailler, mais non chloro tique.
Depuis seize mois, des médications variées, telles que ferrugineux, toniques, calmants, bains, etc., etc., n'ont amené que des améliora-
ISÉVllOPATUIES.
tions momentanées. L'état général ne s'est pas aggravé, mais il persiste avec ses manifestations phénoménales variées, et tout semble faire croire à son incurabilité.
Les faits de ce genre ne sont rien moins que rares ; il en est certainement qui offrent des lésions de sensibilité autrement localisées, plus générales encore, et qui, s'étendant à la sphère sensoriale et affective, ont servi à compléter cet indigeste ensemble de phénomènes considéré comme une des expressions symptomatiques de Vhystérie.
En relatant l'observation précédente , nous avons voulu simplement montrer que cet état organique que nous appelons excitabilité sensitive peut exister seul, idiopathiquement, si l'on préfère cette expression, et qu'il représente un état pathologique sut generis qui n'a rien de commun avec l'excitation des organes de la génération, un élément pathologique enfin qu'il faut apprendre à connaître dans sa simplicité, afin de le retrouver, par l'analyse rationnelle, dans les cas complexes de l'observation clinique.
Nous avons prouvé jusqu'à présent par des faits que, d'un côté, des excitations nerveuses et locales, et notamment celle des ovaires, sont susceptibles de produire réflectivement, et sans autre état pathologique concomitant appréciable, des perturbations fonctionnelles généralement considérées comme caractérisant V attaque hystérique. Nous avons prouvé, d'un autre côté, que le système nerveux peut subir une modification spéciale, inconnue dans son élément matériel, mais qui se caractérise, dynamiquement, par une excitabilité morbide plus ou moins généralisée. Nous avons prouvé de plus que, localisé dans la sphère sensitive, cet état représente un élément pathologique particulier qui peut exister idiopathiquement ou s'enchaîner comme effet à l'anémie, sans produire d'accidents
HYSTÉRIE
spasmocliques analogues à ceux de l'excitation ovarique propagée. Mais il sutlit d'un peu de réflexion pour comprendre :
i° Que l'excitabilité morbide étendue aux organes centraux, et notamment à la moelle, représente incontestablement la condition organique la plus favorable à la propagation des excitations locales;
2° Que les excitations locales se développeront elles-mêmes d'autant plus facilement et même sous l'influence des simples excitants physiologiques, que les nerfs périphériques participent davantage et dans une sphère plus étendue à l'excitabilité pathologique.
Or ces deux causes organiques se trouvent incontestablement quelquefois combinées et représentent dès lors des états pathologiques complexes, offrant, d'un côté, les caractères permanents, non équivoques, de l'excitabilité plus ou moins généralisée; de l'autre, ceux d'excitations locales incontestablement propagées et jouant le rôle de causes productrices des attaques.
Les cas les plus simples de cette catégorie sont ceux où l'excitabilité morbide de la moelle épinière se trouve associée avec l'excitation ovarique. En voici un exemple :
Observation VIII.
Bodemer (Marie), de Villé, âgée de 18 ans, brune lymphatique, fortement constituée, soumise à d'assez bonnes conditions hygiéniques, mais menant une vie sédentaire, s'était, sauf quelques irrégularités dans la menstruation, toujours bien portée, lorsque, sans cause connue, elle fut atteinte pendant le mois d'avril d'accès convulsifs hystérilbrmes. Ces accès pendant six semaines revenaient journellement quelquefois une, d'autres fois plusieurs fois dans la journée ; leur durée et leur intensité étaient variables.
Avant les attaques, la malade ressentait dans l'abdomen, sans pou-
NÉVROPATIIIES.
voir spécifier la place, une douleur se transformant en boule qui, remontant de la région épigastrique au col, était suivie d'étouflements, de perte de connaissance incomplète et de convulsions généralisées ,
Dans l'intervalle des attaques, fatigue, excitabilité générale, agacements fréquents dans les membres, palpitations de cœur, douleur épigastrique, appétit capricieux et digestion difficile.
Lors de l'entrée de la malade, le 30 octobre 1845, sept mois après l'invasion, on constate l'état suivant : Faciès pâle, lèvres peu colorées, pouls subfréquent, battements du cœur, souffle carotidien continu et grande impressionnabilité morale. A la pression des apopbyses épineuses des sixième, septième et huitième vertèbres dorsales, douleur assez vive ; cette douleur n'irradie pas ailleurs et ne provoque pas de phénomènes réflectifs. La région épigastrique est également douloureuse, mais la pression ne provoque pas d'accès. Le reste du ventre est indolent à l'exception delà région ovarique gauche. Une pression même légère exercée dans ce point provoque une douleur vive, et presque immédiatement après la sensation de constriction épigastrique, des spasmes de la glotte et du diaphragme, enfin des convulsions généralisées avec perte incomplète de connaissance.
Cette expérience répétée à différentes reprises, entre autres en présence de notre collègue M. le docteur Hirtz, reproduit constamment la même succession phénoménale. Plusieurs fois, la propagation s'est effectuée avec la rapidité de l'éclair, de telle sorte qu'entre la douleur ovarique provoquée et les convulsions, il n'y avait que l'intervalle de quelques secondes, et que les douleurs épigastriques et la sensation de boule faisaient complètement défaut. Certaines impressions morales, la frayeur produite par la chute d'un corps, la contrariété, etc. , faisaient aussi naître rarement des attaques, mais jamais nous n'avons pu les produire en agissant ni sur les vertèbres dorsales ni sur l'épigastre. La médication qui nous avait réussi dans les cas de simple excitation ovarique propagée, les lavements d'assa fœtida, les vésicatoires volants, l'assa fœtida à l'intérieur, etc., restèrent complètement sans efl'et.
Sous l'influence d'un traitement ferrugineux par les pilules de Vallet, nous avons vu le souffle carotidien disparaître, la coloration de la peau redevenir normale et la menstruation se régulariser ; mais les phénomènes nerveux persistaient toujours avec le même caractère et la même intensité.
MYSTÉIUE. — ÉTUDE CLINIQUE.
L'assa fœtida repris à haute dose, la valériane en poudre et en infusion, les pilules de Méglin et d'autres antispasmodiques, tous continués chaque fois pendant plusieurs semaines à dose croissante , ne furent pas plus efficaces. Jusque vers la fin de février, les attaques persistèrent avec le même caractère et la même violence. A cette époque, nous commençâmes par ordonner le matin et le soir des lotions froides, des immersions froides pendant les attaques, et enfin des bains froids deux fois par jour, de cinq à dix minutes chacun. A l'intérieur, cua prescrivit le chlorure d'étain; d'abord administré à la dose de 5 centigrammes, il fut successivement porté jusqu'à 40 centigrammes. Sous l'influence de cette médication, l'excitabilité générale diminua, les attaques devinrent de plus en plus rares, plus courtes et moins violentes.
Le 10 mai, la malade quitta l'hôpital pour se rendre à la campagne, La pression ovarique et vertébrale était encore douloureuse; des attaques très-légères de perte incomplète de connaissance avec spasme de la glotte, mais sans convulsions généralisées, se manifestaient encore tous les dix jours et pouvaient également encore être provoquées à volonté. Mais l'amélioration obtenue nous fit espérer que, sous l'influence de la vie de la campagne et des bains froids, cette jeune fille guérirait tout à fait de sa cruelle affection.
Il suffit de réfléchir aux détails de cette observation pour apprécier les éléments constitutifs du cas spécial. Sans doute ici encore l'ovaralgie propagée était la cause organique productrice la plus fréquente; mais cette sensibilité extrême de l'ovaire n'était-elle pas elle-même, comme celle des vertèbres et de l'épigastre, l'expression de l'excitabilité morbide des nerfs sensitifs? D'un autre côté, la facilité même dans la propagation de l'excitation locale doit faire admettre une exagération de la puissance réflective de la moelle, une excitabilité patliologique de cet organe central. L'anémie chlorotique ne paraît pas avoir été la cause première de cet état dynamique des organes nerveux; car il a persisté au même degré après la disparition des signes caractéristiques de l'anémie. Mais il
NlîVROPATHIES.
est possible, et certes il en est souvent ainsi, que l'excitabilité pathologique de la moelle ne soit néanmoins qu'un état consécutif, développé sous l'influence même de la reproduction des attaques primitivement provoquées par l'excitation toute locale de l'ovaire. Cette idée n'a rien qui ne cadre parfaitement avec les lois connues de la dynamique nerveuse. La dextérité merveilleuse d'un Listz n'a pas d'autre raison d'être que celle de la facilité de reproduction des mouvements pathologiques. Dans une direction donnée, les mouvements sont d'autant plus faciles à exciter qu'ils se sont déjà reproduits un plus grand nombre de fois. Cet état acquis des organes, que nous appelons habitude, est une des lois de l'activité nerveuse qui trouvent plus d'une application en pathologie.
En vertu de cette excitabilité, évidemment morbide, et aussi très-souvent en vertu de cette facilité de plus en plus grande de la moelle de reproduire, sous l'influence de faibles excitants, les mouvements pathologiques dont elle a pris Vhabitude, se développent, chez beaucoup de femmes dites hystériques, des foyers multiples d'excitation susceptible d'être propagée et réfléchie dans une même direction. Dans ces cas, les attaques naissent non-seulement sous l'influence de l'excitation ovarique, elles se développent encore avec une facilité extrême sous l'influence d'impressions morales; on peut les faille naître quelquefois par la pression de la région épigastrique, par la pression du dos, dans les différents points enfin où des nerfs sensitifs sont atteints d'hyperesthésie. Tout récemment nous avons vu une fille chez laquelle la pression du nerf frontal et sous-orbi taire droit, à leurs points d'émergence, produisait des pertes de connaissance avec tremblement convulsif; quelquefois enfin une impression quelconque, n'importe sur quel nerf sensitif, produit le même effet. Citons des faits. En ce moment encore nous avons dans nos salles
une malade chez laquelle existaient trois foyers de sensibilité dont l'excitation est susceptible de se propager dans une même direction, et reproduit constamment la même série de phénomènes. Voici le résumé de cette triste histoire.
Observation IX.
Haeffner (Élisabeth), actuellement âgée de 36 ans, d'une constitution grêle, impressionnable, avait été maladive dans son enfance. A l'âge de 42 ans, deux années avant sa première menstruation, elle éprouvait déjà, à la suite de fortes émotions^ survenant par des causes légères et quelquefois sous l'influence delà marche, des tremblements convulsifs de la mâchoire inférieure, des claquements de dents, des palpitations, des étoufTements. La menstruation, qui s'établit à 14 ans, n'exerça pas d'influence sur ces accidents qui paraissaient de loin en loin, et que la malade considérait comme inhérents à sa constitution.
Après son entrée à l'hôpital civil en 1830, à l'âge de 24 ans, pour un point douloureux de la poitrine, les accès augmentèrent notablement d'intensité et de fréquence à la suite de l'application d'un vési-catoire; ils étaient toujours caractérisés par le même tremblement de la mâchoire et des étouCfements. Dans l'intervalle des attaques, déjà à cette époque, la malade était tourmentée par des phénomènes de sensibilité divers, tels que douleurs dorsales, épigastriques, agacements douloureux dans les membres, etc., etc. Traitée pour une irritation spinale par des antispasmodiques divers, des ventouses le long du rachis et des vésicatoires volants, elle n'obtint aucune amélioration de ces médications.
Depuis six ans seulement, les accès ont fréquemment débuté pat une sensation douloureuse qui, partant des parties inférieures du ventre, remontait le long du col sous forme d'une boule. Espérant qu'une grossesse modifierait, comme on le lui avait fait croire, sa triste situation, elle devint enceinte en 1839. Pendant la gestation, leis accès étaient effectivement devenus plus rares; mais ils reparurent avec la même intensité et la même fréquence à la suite de l'accouchement. Admise dès lors dans la Salle des épileptiqiies, elle resta con-
NÉVROPATIIIIÎS.
fondue sans traitement, depuis celte époque, avec les malheureuses atteintes de cette cruelle affection. C'est de là que nous avons lait sortir cette femme pour l'admettre dans les salles de la Clinic^ue, le 4 avril
A'^oici le résumé de notre propre observation.
Constitution grêle et délicate; embonpoint conservé, mais peu considérable; intelligence parfaite et très-développée; grande sensibilité; fonctions digestives en bon état; rien d'anormal à l'exploration physique des organes de la poitrine; menstruation assez régulière. , .
A l'examen de la colonne vertébrale, on constate de la douleur vive â la pression de toutes les apophyses épineuses cervicales et dorsales ; la douleur est surtout intense à la nuque. En continuant la pression^ il survint un tremblement convulsif de la mâchoire inférieure produisant un claquement de dents plus fort que celui du stade de frisson de la plus forte fièvre intermittente. Ce phénomène, qui dure près d'une minute, est suivi de constriction du pharynx et de la glotte, puis d'une toux analogue à celle de coqueluche. Le spasme de la glotte augmente, et la malade, en proie à une anxiété extrême, fait de vains efforts d'inspiration; la face devient bleue et gonflée; la femme se tord et comprime, pour se soulager, avec les deux poings, la région épigastrique. Après les efforts d'inspiration, nous remarquons une série de hoquets suivis d'éructations, puis de souffle, avec efforts considérables d'expiration. Les accès d'étouflement continuent et semblent menacer d'asphyxie prochaine; enfin tout se termine par l'expulsion d'une grande quantité de mucosité simmeuse. Pendant l'accès, l'auscultation ne fait découvrir aucun bruit vésiculaire; le pouls est fréquent, vif et petit. Intelligence parfaitement conservée et réponses par signes. Aucun autre phénomène spasmodique que ceux mentionnés ne se manifeste; mais des convulsions, des mouvements forcés de la respiration, se produisent dans -une certaine succession et avec une remarquable intensité.
Quelque temps après, nous cherchons à compléter notre observation par l'exploration de l'abdomen; en voici le résultat. Le ventre est généralement un peu sensible à la pression ; mais la région ovarique droite l'est à un degré extraordinaire. En la comprimant, la douleur irradie vers l'estomac et s'y concentre sous forme d'une constriction douloureuse. A cette sensation succède celle d'une boule et du resser-
IIYSTÉIUE. —
rement du pharynx ; on cesse la pression, et les phénomènes se suspendent. A la reprise de la pression ovarique, les mêmes sensations se reproduisent. Cette fois elles sont suivies de la succession des mêmes phénomènes respiratoires spasmodiques que ceux précédemment mentionnés^ à l'exception du tremblement de la mâchoire qui fait défaut dans la série, mais qui se reproduit plusieurs fois, comme phénomène initial, dans des expériences ultérieures.
Nous constatons un troisième foyer d'irradiation dans la région épi* gastrique, dont la pression, également très-douloureuse, provoque des attaques ; c'est à volonté que les accès peuvent être produits par l'exci* tation des trois points mentionnés, et la malade, comme toutes les hystériques que nous avons examinées jusqu'à présent, le sait si hien qu'elle nous a instamment prié de ne plus répéter ce genre d'investigation dans les points douloureux.
Les accès se produisent fréquemment en outre : 1° à la suite d'im* pressions morales; 2° en partant du ventre par des sensations douloureuses spontanées; dans ce cas les accès ne sont pas toujours complets; 3° à la suite d'une sensation d'inquiétude et de crispation générale ; 4° à la suite d'impressions sensoriales un peu vives ou brusques.
Les attaques reviennent tous les quelques jcftirs; quelquefois il se passe une à plusieurs semaines, mais l'époque menstruelle les ramène sûrement. Les intervalles des attaques ne sont jamais complètement libres. Des phénomènes de sensibilité variés tourmentent la malade : ce sont des douleurs de tête, de la sensibilité à la lumière, au bruit ; des bourdonnements d'oreille, des tiraillements douloureux dans les membres, dans Tabdomen; des oppressions de poitrine, de la con* striction à la base du thorax, des palpitations, des frissonnements, des bouffées de chaleur, etc., etc.
Depuis plus d'un an que cette malheureuse fille est soumise à notre observation, des médications variées, qu'il serait trop long d'énumérer, ont été employées, sinon sans produire de soulagement, au moins sans succès durable.
EvidemmeiU, dans ce cas complexe, les éléments pathologiques sont multiples.
NÉVllOrATlIIES.
1° Nous retrouvons au plus haut degré, dans rintervalle des attaques, tout cet ensemble phénoménal qui caractérise V excitabiliié sensitive : état pathologique que nous avons vu exister seul et moins généralisé chez la nommée Burges (obs. YII).
Plusieurs foyers permanents de sensibilité névralgique susceptibles d'irradier l'excitation , et de produire avec une facilité extrême des attaques convulsives de la respiration.
3° Par conséquent une excitabilité morbide incontestable de l'appareil central, qui réfléchit avec une merveilleuse facilité, dans une même direction, toutes les excitations qui lui arrivent.
Après cela, qu'on appelle encore cela de l'hystérie, nous le voulons bien ; mais qu'on ne confonde pas les états pathologiques de ce genre avec ceux précédemment décrits. Sans doute il y a de l'analogie dans la perturbation fonctionnelle, de l'analogie dans le mode de production des attaques; mais il existe aussi des conditions organiques spéciales, expérimentalement susceptibles d'être déterminées. Il y a là quelque chose de plus qu'une simple excitation locale propagée : il y a un état général du système , une excitabilité qui n'est jjIus adéquate avec les causes excitantes i^hysiologiques. Aussi quelle différence dans le pronostic ! quelle différence dans les indications thérapeutiques ! Ce n'est plus une excitation locale qu'il s'agit de combattre ou d'enlever. Pour guérir, il faudrait pouvoir refaire la constitution nerveuse par une ordonnance hygiénique toujours difficile, mais impossible dans un hôpital.
Observation X.
Au fait que nous venons de rapporter, nous pouvons ajouter celui d'une autre malade qui, depuis plus d'an an, est atteinte de convul-
sions hystériques d'une remarquable intensité. L'affection, survenue à la suite d'une frayeur, s'est caractérisée dès le début par une remarquable excitahilité pathologique de la moelle et des nerfs qui en émanent. Chez cette malade aussi existaient en permanence plusieurs foyers de sensibilité susceptibles de propager l'excitation périphérique. On a pu faire naître des attaques convulsives : 1° par la pression de la région ovarique gauche; 2" par la pression de l'épigastre; 3" par celle du dos; 4° dans certains moments, l'hyperesthésie est généralisée dans l'abdomen, et le moindre attouchement provoque des douleurs vives et des spasmes de la glotte.
M. le professeur Romberg mentionne l'observation d'une jeune Polonaise atteinte depuis longtemps d'hystérie. Les accidents nerveux, singulièrement aggravés à la suite de la section de la plique, pouvaient être provoqués, sous forme de convulsions généralisées , avec la rapidité de l'éclair, parle plus léger attouchement. «A peine, dit Romberg, avais-je appliqué le doigt pour examiner le pouls, que tout aussitôt il survenait du clignotement des paupières, des phénomènes spasmodiques des muscles de la respiration et du larynx. » Brodie rapporte plusieurs observations d'hystériques chez lesquelles la pression du sternum suffisait pour produire des attaques convulsives. « Il n'est nullement nécessaire, ajoute Romberg qui signale ces faits , que l'impression soit douloureuse ; mais une excitation brusque sèmble agir plus fortement. L'excitation cutanée n'est pas la seule qui puisse produire des convulsions; d'autres irritations, et notamment les irritations gastriques, sont susceptibles de provoquer des attaques. J'ai souvent observé que l'acte de la défécation suffit quelquefois pour faire naître l'attaque hystérique. » Que l'on admette comme vrai ce qu'avance Romberg, ou que l'on s'en tienne à ce que nous avons positivement constaté, non pas une, mais un très-grand nombre de fois, il faut nécessairement en con-
70 NIÎVROPATIIIES.
dure que, dans l'ordre de cas de ce genre, l'irritation périphérique à foyers multiples, ovarique, épigastrique ou autre, n'a plus qu'une importance secondaire, et ne joue véritablement plus le rôle de condition organique essentielle, mais seulement celui de cause occasionnelle. La condition organique réelle, la cause véritablement essentielle, celle qui ramène incessamment la perturbation fonctionnelle, c'est l'état d'excitabilité pathologique des nerfs sensitifs d'abord , puis aussi et surtout celle de la moelle; c'est l'exagération, dans une direction donnée, de cette propriété physiologique de l'organe médullaire en vertu de laquelle il est susceptible de transmettre aux nerfs moteurs l'excitation qui lui arrive par les nerfs sensitifs.
Il y a donc aussi quelque chose de vrai et de fondé dans cette idée qui veut que le système en général et les organes entre eux en particulier soient malades dans l'hystérie seulement faute d'analogie physiologique suffisante; on a méconnu la nature de l'affection d'abord, puis on l'a étendue à tous les cas, ce qui n'est vrai que pour quelques-uns.