‹ Fragments d'un journal intimeChapitre 2 sur 8 · HENRI-FREDERIC AM1EL · texte numérisé non relu

HENRI-FREDERIC AM1EL

Fais le testament de ta pensée ei de ton cœur, c'est ce que tu peux faire de plus utile.

A.miel, Journal, 3 mai 1849.

Ceci n'est point une biographie. J'ai connu Amiel trop tard et je l'ai perdu de vue trop tôt pour apporter à un récit de sa vie. soit les souvenirs de la jeunesse, soit les expériences d'un commerce intime et prolongé. Les renseignements qui ont été mis à ma disposition, quelque précieux qu'ils fussent, ne pouvaient eux-mêmes suppléer à ce qui me manquait pour écrire la vie de notre ami. Aussi est-ce

à une étude de son caractère et de sa pensée que j'entends me borner \

1 Je crois devoir insister sur les limites que je me suis volontairement imposées dans le travail qui suit. Le lecteur ne devra y chercher, ni une notice sur Amiel, ni une appréciation totale de ce qu'il a fait et de ce qu'il a été. Je ne le prends guère que dans son Journal, par conséquent dans sa vie intérieure, et je cherche surtout à rendre les impressions puisées dans la lecture de ces pages intimes. Celui qui attendrait autre chose de moi, me trouverait nécessairement incomplet ou injuste. On me reprocherait, et avec raison, de n'avoir pas mis dans un portrait les nuances, les omhres peut-être, nécessaires à la parfaite ressemblance, de ne pas m 'être assez étendu sur les ouvrages publiés par Amiel, d'avoir été trop sommaire et par suite trop rigoureux dans mes jugements sur son enseignement ou sur ses poésies, en particulier d'avoir paru oublier Jour à jour, le dernier recueil de ses vers, et où l'on en trouve beaucoup de doux et de pénétrants. Moimême, si je n'avais, pour m'cxcuser à mes propres yeux, le caractère déterminé que j'entendais donner à cette étude, je ne me pardonnerais point d'avoir liasse bien des choses sous silence, le côté aimant et dévoué du caractère de notre ami, le développement de sa vie morale et sa progression dans l'apaisement, avant tout le fortifiant spectacle qu'il nous a donné dans les étreintes de la maladie. Je ne sais s'il entre dans les intentions des éditeurs de publier les pages auxquelles je fais allusion; s'ils le font, on y trouvera le journal d'une très belle mort, la fermeté philosophique enveloppée de résignation chrétienne, la science qui a fait

Je ne saurais cependant aborder ce sujet sans toucher à deux points de l'histoire d'Amiel, tant ils ont eu d'influence sur sa destinée; je veux parler des tristesses de son enfance et de ses études à l'étranger.

Il suffit de feuilleter le Journal pour reconnaître que l'auteur fut malheureux dès son enfance et qu'il expliquait ses peines par l'atmosphère morale dans laquelle il avait grandi. Ce que nous savons de ses premières années ne justifie pas complètement des impressions si douloureuses. Il fut orphelin de bonne heure, il est vrai, et privé, par conséquent, de cet amour vigilant et protecteur d'une mère qui s'attache à toute la vie comme un parfum; mais s'il fut ensuite jeté comme étudiant dans la société de camarades railleurs et égoïstes,

le tour des choses et qui, sans rien désavouer pour cela, s'arrête au pieux abandon; ni prétention à des appuis qu'on n'a pas, ni affectation de les regretter; aucun effort d'héroïsme, aucun de ces mots par lesquels on pose à son insu devant soi-même; la réserve, au contraire, signe de calme et de force. On sent que la mort a dit à ce mourant plus d'une chose qu'il garde pour lui. C'est de la meilleure, de la plus haute édiiication.

c'est assez la manière d'être de la jeunesse, et d'ailleurs il forma aussi sur les bancs de l'école de bonnes et durables amitiés. Quant au tempérament national, il y avait évidemment peu d'affinité entre l'esprit genevois et une nature de penseur et d'artiste telle que celle de notre ami , mais on peut être poète, philosophe, rêveur même, et vivre à Genève aussi paisiblement qu'ailleurs. De sorte qu'on est obligé, en dernière analyse, de mettre une partie des griefs d'Amiel contre Genève au compte d'Amiel lui-même. Quand il se plaint du froid de l'ironie qui l'a crispé, du contact avec le mensonge, l'orgueil et la moquerie qui l'a aigri, quand il gémit d'avoir été contracté, rejeté sur lui-même, condamné à la défiance et à la solitude, il témoigne de ses illusions sur la société. Le monde est à peu près partout le même. Il ne faut pas lui demander de ressembler à une université allemande.

Son séjour à l'étranger, tel était le souvenir brillant, radieux dans la mémoire d'Amiel, celui qu'il enrichissait de toutes les couleurs dont il dépouillait son pays natal. Affaire d'association d'idées, en grande partie du moins, comme il arrive d'or-

xm dinaire. C'est à Genève que les besoins naissants d'affection et de confiance de l'enfant s'étaient heurtés contre la sécheresse et l'ironie ; c'est à Heidelberg et à Berlin que le monde de la science et de la spéculation philosophique s'était ouvert aux yeux éblouis du jeune homme. Les quatre années qu'il avait passées à Berlin avaient été ce qu'il appelait sa phase intellectuelle, et, comme il était bien près d'ajouter, la plus belle période de sa vie. 11 resta longtemps sous le charme. Parlant un jour de ces années à une personne de qui je le tiens, il racontait avec émotion l'impression d'auguste sérénité qui l'enveloppait quand, se levant avant le jour et allumant sa lampe de travail, il venait à son pupitre comme à un autel, lisant, méditant, voyant, devant sa pensée recueillie, passer les siècles, se dérouler l'espace, planer l'absolu.

Cette pénétration caractéristique de la pensée et de l'âme chez Amiel, cette transfiguration de la science, si l'on peut dire ainsi, en émotion religieuse, se retrouve dans une lettre écrite en juillet 1847, et qui date précisément du séjour de Berlin. « Tu connais, écrit-il à l'un de ses pins chers

amis, ces moments de résonance parfaite, d'harmonie intérieure, où la contemplation fait vibrer toutes les fibres de l'âme, où l'on se sent en communion avec sa propre essence, en paix et en effusion avec l'univers, avec Dieu. Ces heures où tout est transparent, où l'on aime toute la création, où l'on palpite dans la lumière, ne te sont pas inconnues. Nous l'avons dit souvent : vivre de la vie éternelle, c'est là le but et la félicité suprême pour le philosophe, l'artiste, le saint. Eh bien, vivons de la vie éternelle ! »

11 va de soi que le Journal intime a gardé la trace de ces extases. Peu de semaines après son retour d'Allemagne, Amiel écrit ces lignes : « Il n'est pas de joies si profondes que je ne les aie traversées. Ravissement du beau, félicité pure de la sainteté, sérénité lumineuse du génie mathématique, contemplation sympathique et passionnée de l'historien, passion recueillie de l'érudit, culte respectueux et fervent du naturaliste, ineffables tendresses d'un amour sans limite, joie de l'artiste créateur, vibration à l'unisson de tontes les cordes : n'ai-je pas eu des heures pour tous ces sentiments 't »

Voilà pour l'émancipation spirituelle, pour l'éducation de l'intelligence. Quant au talent littéraire, le gain qu'Amiel tira de son séjour à l'étranger est plus contestable. Il rapporta d'un trop long commerce avec l'esprit germanique des étrangetés de style dont il eut ensuite à se défaire, peut-être même des habitudes de pensée contre lesquelles il dut réagir. Il avouait qu'il s'était affranchi un peu tard de l'Allemagne et qu'il regrettait quelquefois d'y avoir séjourné trop longtemps.

J'ai très présente à l'esprit ma première rencontre avec Amiel. C'était en 1849, au retour de la longue absence. Il avait vingt-huit ans, arrivait d'Allemagne chargé de science, mais portant le poids de son savoir légèrement et agréablement. Sa physionomie était charmante, sa conversation animée, aucune affectation ne gâtait l'impression favorable qu'il faisait. En somme, quelque chose de tout à fait brillant. Jeune et alerte, Amiel semblait entrer en conquérant dans la vie. On eût dit que l'avenir lui ouvrait ses portes à deux battants. Que d'espérances ses amis ne fondaient-ils pas sur une si vive intelligence mûrie par de beaux voyages et de longues études!

Peu de mois après son retour dans sa ville natale, Amiel obtint, au concours, une chaire d'esthétique à l'Académie de Genève. Mais ici éclate l'ironie du sort. A en juger sur les apparences, Amiel était alors au comble de ses vœux ; il arrivait d'emblée, avant l'âge de trente ans, à la position la plus conforme à ses aptitudes; il allait trouver l'occasion de montrer qui il était et ce qu'il pouvait. En réalité, ce succès devint pour lui une source d'amertume. La révolution radicale de 1846 avait profondément divisé la société genevoise, et avait entraîné la démission d'un certain nombre de professeurs qui appartenaient à l'opinion, j'allais dire à la civilisation vaincue. La chaire que venait d'obtenir Amiel était justement de celles que l'événement du 7 octobre avait rendues vacantes. Fort étranger de tout temps à la politique et surtout à la politique militante, resté, grâce à son absence prolongée, en dehors des luttes qui avaient déchiré Genève, il avait pu sans violer aucun devoir, ni même, je le crois, aucune convenance, accepter du nouveau gouvernement un poste où l'appelait évidemment son mérite. Il n'en est pas moins vrai

xvn que, bon gré mal gré, il eut l'air d'avoir pris parti ; il s'était classé, ou, si Ton aime mieux, déclassé, et il eut cette déconvenue de se voir traité avec froideur par la société polie de la ville en même temps qu'il se sentait absolument dépaysé dans le milieu où ces dédains semblaient le rejeter. Âmiel. en effet, avait encore moins d'affinité avec la démocratie triomphante qu'avec le tour d'esprit général de ses compatriotes. Il reproche au radicalisme, dans son Journal, de lui avoir a enlevé la patrie morale. » Son isolement à Genève fut donc très grand, et particulièrement cruel pour un cœur que nous savons aujourd'hui avoir été affamé de bienveillance. On est véritablement saisi de pitié en pensant à ce que dut souffrir notre ami dans une position qui, sans qu'il y eût de sa faute, était fausse et le resta longtemps.

Passe encore si les succès académiques ou littéraires d' Amiel avaient été de nature à le consoler des mécomptes dont il s'agit. Ce fut le contraire qui arriva. Amiel échangea, en 1854, la chaire d'esthétique contre la chaire de philosophie, mais il n'a laissé de traces profondes ni dans l'un ni dans

xvm l'autre do ces enseignements. Les qualités subtiles de sa pensée n'étaient pas faites pour être appréciées par de jeunes auditeurs. Trop menu, le fil casse. Amiel, comme professeur, avait un autre défaut. La chaire académique veut que les idées se présentent sous une forme concrète, que le maître s'attache à la matière du cours plus qu'à l'organisme de la science, à la substance plus qu'au système. Amiel, au contraire, avec le besoin d'embrasser des ensembles que nous aurons l'occasion de constater chez lui, offrait moins à ses auditeurs une doctrine qu'une table des matières, un cadre, ce que les Allemands appellent un schématisme. Le squelette se démontait et se démontrait admirablement, mais c'était un squelette : il y manquait la chair, le corps, la vie.

Il s'est glissé quelque chose de ces défauts dans les écrits d'Amiel, et c'est à cola que j'attribue le peu d'accueil qu'ils ont rencontré. On ne pont s'empêcher d'y reconnaître une disproportion entre le mérite de l'écrivain et la valeur du travail. L'ouvrier est aussi habile que savant, l'art qu'il déploie est considérable, et le résultat est trop souvent

xrx une déception. Les causes profondes et dernières de l'infécondité d'Àmiel ou, lorsqu'il produisit, de

l'absence de force plastique dans ses écrits, nous sont connues aujourd'hui par la lecture du Journal : il les a mises au jour avec une rigueur d'analyse qui ne laisse rien à désirer. Quant aux causes secondaires de son insuccès, elles sont assez apparentes. Lorsqu'il a un sujet philosophique ou littéraire à traiter, au lieu d'y entrer et de s'y établir, notre ami on fait le tour, il le poursuit dans toutes ses dépendances, il le traque dans toutes ses ramifications ; il l'embrasse ainsi, mais du dehors, il lui assigne sa place dans Tordre de nos connaissances, et croit avoir assez dit quand il a catalogué ce qu'il y aurait à en dire. C'est le contraire avec sa poésie, ce qui n'empêche pas que la cause des défectuosités ne reste la même. Ne pouvant, dans des vers, se livrer à ses goûts de plans et de systèmes, forcé d'exprimer soit une idée, soit un sentiment, et d'un autre côté, reculant par timidité devant les conceptions hautes et fortes, Amiel se réfugie alors dans un thème borné, morceau d'occasion, sentence ou quatrain; ou bien il prend un sujet tout tait et

traduit des poèmes étrangers, et il trompe sa conscience d'artiste en s 'adonnant à des raffinements de forme. Il met son effort à vaincre des difficultés de mètre et de rime, il se livre à des prodiges de patience et de virtuosité, il cisèle le métal comme un Florentin, fouille l'ivoire comme un Hindou ou un Chinois, et tout cela pour échapper aux exigences do l'art véritable, du grand art, qu'il connaît, qu'il sent, qu'il aime, mais qu'il n'ose aborder parce qu'il le voit infini et sacré.

Ainsi l'ait, Amiel devait avoir des déceptions et il en eut de plusieurs sortes. Lui, à qui tout semblait sourire naguère, vit bientôt les voies se fermer ou se rétrécir devant lui. Il ne faut pas croire cependant, alors même que son Journal prêterait à cette supposition, qu'il en fût aigri. Il avait une élasticité d'esprit qui résistait aux soucis et lui rendait son enjouement pour peu qu'il se trouvât en société de ses pareils. Nous avions l'habitude, deux ou trois amis et moi, de faire une course, le jeudi, à Salève, « le Salève aux flancs azurés » de Lamartine; nous y dînions et ne revenions qu'à la nuit. L'hiver ne nous arrêtait point, au contraire.

C'étaient do belles journées, de celles qui. dans réloignement, apparaissent dorées de tous les rayons lumineux, santé, jeunesse, amitié, les plaisirs de la campagne joints à l'échange des idées, aux caprices de la fantaisie, aux saillies de la gaieté. Hélas! ils ont presque tous disparu, les chers complices de ces débauches platoniciennes, Charles Heim le premier, Amiel ensuite, Lecoultre tout récemment. Amiel. lui, n'était pas de fondation de nos jeudis, mais quand il se joignait à nous c'était une fête. Il jetait l'imprévu à travers les graves propos. Il nous animait de son entrain. Si ses questions grammaticales, ses discussions de rimes et de synonymes nous étonnaient par moments, que de fois pn revanche il nous faisait admirer la variété de ses connaissances, la précision de ses idées, les grâces de son esprit ! Toujours, d'ailleurs, aimable, bienveillant, de ces natures sur lesquelles on appuie en toute sécurité. Il ne nous laissait qu'un regret : nous ne pouvions comprendre qu'un homme aussi admirablement doué ne produisît rien ou ne produisit que des riens. Xous ne lui ménagions, du reste, à lui-même ni les reproches, ni les exhorta-

xxn tions. J'imagine qu'au fond il nous en voulait un peu de lui tant demander ce qu'il ne savait ou ne voulait pas faire, au lieu de jouir de ce qu'il nous donnait, les Grains de Mil et le Penseroso. Notre silence, à ses récitations, trahissait de notre part un certain embarras et a dû quelquefois le froisser. J'eus plus tard l'occasion de m'en ouvrir tout à fait avec lui. J'avais quitté Genève à la fin de 1860. Un an après, je reçus d'Amiel une lettre dans laquelle il m'entretenait de ses déconvenues, de ses découragements, et me demandait, avec une confiance dont je fus profondément touché, si je croyais qu'il fût encore temps pour lui de faire quelque chose et quels conseils j'aurais à lui donner. On peut penser que je ne laissai point échapper cette occasion de lui parler à cœur ouvert, d'autant plus qu'Amiel, avec sa droite et sincère nature, était homme à tout entendre. « Vous m'adressez nue question délicate, lui disais-je, niais une question à laquelle je puis répondre tout de suite, car j'y ai souvent réfléchi. Que de fois, nos amis communs et moi. nous nous sommes demandé comment il se faisait que vous, le mieux

doué et le plus instruit de nous tous, spirituel, ingénieux, avec cela une plume excellente, vous n'eussiez rien fait de considérable. Si vous donniez quelque chose au public, s'il vous arrivait de nous dire quelques vers, nous approuvions, nous applaudissions, mais un peu du bout des lèvres, et savezvous pourquoi V Parce que nous avions le sentiment, que dans ces productions vous restiez toujours infiniment au-dessous de vous-même tel que nous vous connaissions. Vous étiez ainsi devenu pour nous une sorte d'énigme. A défaut d'explication satisfaisante, nous en arrivions d'ordinaire à cette conclusion qu'il était de notre devoir de vous avertir. Vous devez vous rappeler que je l'ai fait de temps en temps, vous suppliant de vous mettre à l'œuvre, d'essayer de la critique, etc. Vous m'avez chaque fois donné des réponses qui, bonnes ou mauvaises, me fermaient la bouche. Vous ne pouviez, disiez-vous, toucher à un sujet sans en rechercher tous les aboutissants, et de cette manière vous ne finissiez jamais; ou vous ne saviez à qui allait votre parole, et vous ne pouviez écrire sans avoir devant les yeux une vue nette du public auquel vous vous adressiez. »

A ces objections, force m'est de le reconnaître, ma lettre ne trouvait pas grand'chose à répondre ; elles n'étaient théoriquement susceptibles d'aucune solution. C'était l'un de ces cas où ne pouvant dénouer le nœud il faut le trancher par un acte de volonté, y aller les yeux fermés, apprendre à se satisfaire à moins de frais qu'on n'aurait désiré. « Mais, ajoutais-je, je ne serais pas entièrement sincère si je ne touchais à une autre difficulté, une difficulté qui tient à votre tour d'esprit, et sur laquelle nos amis et moi nous sommes aussi toujours tombés d'accord lorsque nous parlions de vous. Dans un article sur le livre d'Adolphe Pictet, Du beau dans Ja nature, l'art et la poésie, vous parlez, si je me rappelle bien, d'une catégorie peu étudiée de l'esthétique, celle du joli. Eh bien, je crains que vous n'ayez un faible pour cette catégorie-là. Vous aimez trop la forme pour elle-même, et, dans la forme, vous aimez trop le recherché, l'ingénieux. Il me semble que le véritable artiste doit voir les choses de plus haut, comprendre d'une manière plus large les rapports de l'idée et de l'expression, qu'il doit faire tangible et se délier du subtil, n

J'abrège mon sermon. Ma lettre se terminait par des offres de service. La Bévue germanique, qui paraissait alors sous la direction de M. Charles Dollfus. ne demanderait pas mieux que d'insérer ce qu'Amiel voudrait bien lui envoyer, philosophie ou littérature. Et, quelque temps après, dans une autre lettre, je lui proposais un article sur Uliland. comme un sujet admirablement adapté à son talent et à ses goûts.

Amiel resta trois mois sans me répondre; c'était déjà un mauvais signe. Ma lettre, m'écrivit-il enfin, lui avait « fait un plaisir mêlé de confusion. mais d'une douceur pénétrante et inexprimable. >< « Pourquoi donc, continuait-il, ma réponse est-elle si tardive ? Hélas ! il est dans ma nature d'avoir toujours un peu peur de ce qui me fait plaisir, et d'ajourner ce qui me charme en faveur de ce qui m'ennuie... J'ai toujours eu honte de mes besoins les plus profonds, et puisque vous essayez de vous rendre compte de ma stérilité, cet indice peut avoir pour vous sa valeur. » Amiel s'étonnait sincèrement, naïvement de l'opinion que ses amis s'étaient formée de ses aptitudes, a Par quel mystère les

autres attendent-ils beaucoup de moi, tandis que je ne nie sens au niveau d'aucune chose importante? En y réfléchissant je crois en entrevoir la cause. Je serais une nature sociable qui ne se possède dans sa valeur réelle que par la conversation et l'échange. La solitude, au contraire, me fait retomber à la fois dans la défiance et dans rimpuissance. Or, ma vie se passe à m'étouffer dans l'isolement, à m'aguerrir à la solitude, à me contraindre à ce qui m'est le plus nuisible, la taciturnité et la vétille. Ainsi mes amis verraient ce que j'aurais pu être, et je vois ce que, je suis. »

Notre correspondance en resta là pour le moment. L'effort qu'avait fait Amiel en s'adressant à moi, ainsi que les conseils que je lui avais donnés, étaient restés vains, et cette nouvelle défaite de sa volonté n'avait servi qu'à la paralyser davantage. Je compris qu'il était inutile d'insister, et, pour lui, il finit par revenir à une occupation qui, semblable à certains remèdes séduisants et dangereux, avait l'avantage de le distraire de ses tristesses et l'inconvénient d'être contraire à la santé de son esprit. Il se remit à la technique de la poé-

sie, se complaisant dans les tours de force, traduisant Gcethe et Schiller vers pour vers et mot pour mot. On reconnaît à cette description les Étrangères, recueil étonnant de facture et qu'Amiel me fit l'honneur de me dédier. Je n'en étais guère digne, et je fus bien obligé de déduire par-devant le public les raisons de ma froideur, car il me l'avait demandé. Il m'appelait son « cher Rhadamante. » Je ne me reproche pas d'avoir été sincère ; ce que je regrette, c'est d'avoir connu trop tard, par la lecture du Journal, le mot d'un problème qui me semblait à peine sérieux et que je sens aujourd'hui avoir été tragique. J'éprouve comme un remords de n'avoir pas su, en devinant Amie], adoucir ses souffrances par une sympathie qui aurait été formée de pitié et d'admiration.

Je ne me serais probablement pas senti le droit de parler des écrits d'Amiel avec la liberté que j'y

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ai mise, si je n'avais eu pour moi l'aveu de ses propres découragements, et surtout si je n'avais connu la revanche que son Journal intime lui assurait contre mes critiques.

Amie] avait une habitude sans laquelle sa trace se serait probablement effacée assez vite dans les mémoires. Il confiait presque journellement au papier ses idées, ses agitations, ses plaintes. Là, comme dans un sanctuaire secret, il interrogeait sa conscience, se replaçait en face des énigmes de la vie, se retrempait dans la méditation du devoir et dans la contemplation de l'infini. Exercice dangereux en ce qu'il risque d'exaspérer les tourments d'un esprit déjà porté à se replier sur lui-même, mais exercice qui sert quelquefois aussi à rétablir l'équilibre dans une âme en la forçant de ramener les choses à leur juste mesure. Il y a de l'apaisement dans une confossion faite la plume à la main; nous nous séparons de notre infortune en livrant au papier les griefs que nous avons contre le sort et contre nousmêmes. Amiel est resté fidèle à l'habitude dont je parle jusqu'aux derniers jours de sa vie, et il nous a laissé ainsi, avec la preuve d'un don su-

périeur à tout ce que nous avions soupçonné en lui, les ressources les plus précieuses pour l'histoire de sa pensée. Ce sera l'un des faits curieux de l'histoire littéraire que la différence entre ce que l'on connaissait de notre ami et ce que l'on va savoir de lui. On l'avait cru stérile, et il est inépuisable; on lui avait reproché de perdre son temps à des jeux d'esprit, et l'on découvre chez lui une profondeur extraordinaire d'idées et de sentiments ; on souffrait, dans sa manière d'écrire, d'une sorte d'afféterie, et la forme ici devient large et parfois magnifique, mettant dans la philosophie tout ce que l'émotion personnelle peut lui communiquer d'éloquence. L'aisance et la force ont remplacé la recherche. Cet écrivain que l'on a vu tout à l'heure occupé à disséquer des mots et à peser des syllabes, rencontre maintenant au courant de la plume une langue qui se prête tour à tour à la rédaction précise des questions, à l'analyse subtile des sentiments, à la description sublime du monde des apparences et à la poésie capiteuse qui se dégage du problème de la destinée. Je ne sais à comparer au Journal d'Amiel, comme drame de la pensée,

comme méditation à la fois religieuse et inquiète sur les mystères de l'existence, que les monologues de Maurice de Guérin et d'Obcrmann, mais notre ami va bien plus au fond de tout, et sa souffrance a quelque chose de plus auguste que la leur, réblouissement de l'infini, le soupçon de l'universelle indifférence.

C'est jusqu'à Rousseau, à vrai dire, qu'il faudrait faire remonter la lignée des grands rêveurs, et l'écrivain auquel la France a dû tant d'initiatives diverses est bien certainement aussi l'aïeul de la mélancolie moderne. S'il n'a pas écrit de journal, Rousseau, sous d'autres formes, nous a abondamment entretonus de lui-même. Il nous a donné l'exemple, un exemple mémorable, de ces deux sentiments, le besoin de repli sur soi-même et l'amour de la solitude contemplative. Que de traits, dans les Confessions, dans les Promenades et les Lettres à Malesherbes, auxquels nous reconnaissons des tristesses et des plaisirs inconnus jusqu'à lui ! La joie lui donne des battements de cœur lorsqu'il a pu « doubler un certain coin » et qu'il se sent libre. Il court se réfugier dans quelque asile

caché, sur une grève où le bruit de la vague fixe ses sens et chasse de son âme toute autre agitation. Il s'abandonne, durant de longues heures, à une rêverie délicieuse, sans objet déterminé, à « une tristesse attirante et qu'il n'aurait pas voulu ne pas avoir. » Le filet d'amertume se mêle à cette douceur et sert à la relever; la jouissance c'est précisément de laisser son cœur s'élancer vers l'insaisissable, de savourer le néant de ses propres chimères, de sonder le vide intérieur. a Je ne pensais pas, s'écrie le précurseur des Obermann, des René, des Jocelyn, je ne raisonnais pas, je me sentais avec une sorte de volupté accablé du poids de cet univers, je me livrais avec ravissement à la confusion de ces grandes idées, j'aimais à me perdre en imagination dans l'espace... J'étouffais dans l'univers, j'aurais voulu m'élancer dans Finfini. »

Le Journal et les lettres de Maurice de Guéiin procèdent de Rousseau, avec quelque chose de plus toutefois, le poids d'un monde qui a beaucoup vécu depuis lors, partant d'un monde plus désenchanté. On y rencontre, avec les aspirations, les

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défaillances et les abattements ordinaires de la jeunesse, ce manque d'énergie, cette indigence intérieure, cette fatigue de vivre qui caractérisaient la génération de l'écrivain. La communion passionnée avec la nature qui tient tant de place dans la mélancolie de Maurice est également un trait de famille chez les contemporains de Chateaubriand et de Lamartine. Mais ce qui distingue l'auteur du Centaure c'est la langue à saveur étrange qu'il a trouvée pour rendre ses sentiments, c'est le lyrisme spécial dont il a le secret, l'intonation d'une poésie sans précédents. « Je suis admis par la nature au plus retiré de ses divines demeures, au point de départ de la vie universelle; là, je surprends la cause du mouvement et j'entends le premier chant des êtres dans toute sa fraîcheur. » Nous retrouverons, sur un mode plus spéculatif, quelque chose de cette ivresse mystique dans Amiel.

La description, chez Senancour, n'est pas d'une qualité moins rare que chez Maurice de Guérin; moins poétique peut-être, moins musicalement lyrique, mais non pas moins puissante; d'un sentiment à la fois plus ardent et plus désolé. Qui, l'ayant

xxx m vue, a jamais oublié cette vallée où s dans un jour sans nuages, l'ardeur du soleil se concentre, en fait fermenter les vapeurs invisibles, agite d'une ardeur importune ce qui respire sous le ciel aride, et fait de cette solitude trop belle un amer abandon ! » Quant à la place de Senancour parmi les grands mélancoliques, c'est une place à part: ses tristesses ont une portée qui manque à celles des autres. L'intérêt d'une douleur n'est pas dans l'intensité de cette douleur, mais dans les pensées où elle prend sa source. Obermann, à première vue, est un Jean-Jacques moins l'aigrissement. un cœur simple et sensible, un homme qui aime éperdument la nature et qui se trouve dans un désaccord fondamental avec la société. Il ne trouve pas sa place dans le monde et il s'en étonne naïvement, car il n'y apportait que des intentions droites et des inclinations bienveillantes. Mais il craint les conventions, et tout est convention dans la vie sociale; il se plaint de ne pas réussir, et il s'est refusé d'avance aux conditions du succès: il est jaloux de sa liberté, amoureux de la solitude, et il n'a pas compris que la civilisation se compose tout

entière de limites mises à ses goûts de réfractaire. De là une sourde misanthropie. En tout ceci, je le répète. Obermann rappelle Rousseau et procède de lui. Cependant il est quelque chose de plus. Avec l'inquiétude, il a le désenchantement. Sans connaître la satiété, il trouve partout le vide. D éprouve, comme René, des aspirations sans but. Il a décrit lui-même son mal : « vaste conscience d'une nature partout accablante et partout impénétrable, passion universelle, sagesse avancée, voluptueux abandon. » Obermann ne peut se résoudre à vivre en vain, il se révolte contre un ordre de choses qui lui impose la vanité, et il sort tout meurtri de cette lutte avec plus fort que lui. Obermann. c'est la vie sans objet, l'ennui sans cause, le découragement sans remède. « D'autres sont plus malheureux, dit-il, mais j'ignore s'il fut jamais un homme moins heureux. »

J'ai tenu à marquer la famille à laquelle appartient A miel, mais Amiel, je l'ai dit, dépasse à mon avis tous ces martyrs de la pensée. Sa philosophie spéculative est bien autrement vaste, sa psychologie morbide bien autrement curieuse, sa perplexité morale bien autrement pathétique.

Àraièl serait indéfinissable s'il ne s'était défini lui-même. Il Ta fait, et avec autant de finesse que d'exactitude lorsqu'il a dit, dans son Journal, que l'extrême objectivité de la pensée s'unissait en lui à l'extrême subjectivité du sentiment. Cette définition a pourtant un défaut, elle a besoin d'être traduite. Par objectivité de la pensée on doit entendre l'aptitude à considérer les choses en elles-mêmes, dans leur substance propre, dans leurs caractères constitutifs, en mêlant aux jugements que nous portons aussi peu que possible de notre sentiment personnel. Devenir objectif, selon la terminologie germanique dont se sert Amiel, c'est se transporter dans l'objet que l'on considère pour s'identifier avec lui. Par subjectivité, au contraire, nous entendrons ce qu'il y a de particulier dans la manière de sentir d'un individu. Le sentiment est nécessairement toujours subjectif, mais chez la plupart des hommes, l'individualité se façonne plus ou moins sur celle de leurs semblables, elle se met d'accord avec le milieu ambiant, tandis que l'individualité d'Amiel reste spéciale, revêche, solitaire. La subjectivité exagérée dont il se plaint, c'est une idiosyncrasie qui ne peut

s'affranchir d'elle-même, de ses préoccupations propres, de sa morbidité, — qui ne peut entrer dans l'habitude des idées et des motifs courants de l'humanité.

Après s'être défini par l'antithèse qu'on vient de voir, Amiel poursuit. «Tu occupes les deux limites de l'être, se dit-il, il ne te manque que le milieu, celui de la vie réelle que conquiert la volonté. » C'est bien cela, et notre ami est tout entier dans cette analyse : l'univers contemplé en son abstraction, c'est-à-dire en dehors de ses relations avec la vie et ses besoins, l'âme en proie à des délicatesses maladives, et la victime de cette double noblesse de l'intelligence et des sentiments se débattant en vain contre les conditions de l'action.

L'intelligence d'Amiel est d'une avidité et d'une activité merveilleuses. Possédé d'une curiosité universelle, il cherche moins à conclure qu'à connaître, moins à maîtriser et combiner qu'à embrasser. Qn besoin le domine, dont l'expression revient souvent dans le Journal, « le besoin de totalité. » La limite l'inquiète. Rien, dans sa conception, n'est réel en soi, rien n'existe à part, de sorte que tout le con-

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duit à tout, et qu'il débouche sans cesse sur l'encyclopédie des connaissances humaines. Aussi, et bien qu'il se plaigne amèrement de son manque de mémoire, a-t-il tout étudié et énormément retenu : son savoir est considérable.

Jusqu'ici, cependant, rien encore de vraiment particulier; nous n'avons que l'homme très instruit et le penseur très éveillé. Mais voici où commence l'étrangeté. La nature d'Amiel est plastique et prend toutes les formes qu'il veut, son esprit manque de concentration et tend à se confondre avec les choses, son être est fluide et cède aux sollicitations de l'infini.

Amiel revient souvent sur sa faculté de transmu tation. « Mon âme est la capacité de toute forme, dit-il; elle n'est pas âme, elle est l'âme. Tiraillé par mille possibilités, je puis être plus facilement l'homme qu'un homme » (1854). Dès 1848, à Berlin, il écrivait : « Je puis me simplifier sans limites, oubliant mon milieu, mon époque, et me faire d'un autre âge. Je puis oublier tel ou tel sens, me faire aveugle, me faire même être inférieur à l'homme, animal, plante. » L'année suivante, en 1849, il note

xxxvm un exemple de cette aptitude. C'était dans un moment de profonde méditation : « Quoique debout je n'avais plus de poids ni de corps; je me sentis globe et tournant dans l'espace comme une planète; je me sentis distinctement en dedans de mon orgauisme, affranchi de lui. » Ce sera là un cas extrême, si Ton veut, mais quant au phénomène psychique, il est chez Amiel à l'état d'habitude. C'est son don, comme il l'exprime lui-même, que de pouvoir se troquer indéfiniment contre d'autres individualités, de pouvoir revivre toutes les formes de l'être, et celles des autres planètes comme de la nôtre. « Sentir vivre en moi, s'écrie-t-i!. toutes les catégories dans lesquelles s'éparpille l'humanité, c'est ma joie. »

Amiel a plusieurs noms pour désigner cette faculté de se démettre de sa personnalité en se plaçant dans d'autres conditions de conscience ou même d'inconscience. Il l'appelle tour à tour sim* plitication, réimplication, protéisme. Il a introduit ce sujet dans les Pensées dont il a composé la seconde partie des Grains de Mil et je me rappelle ma curiosité lorsque je lus pour la première fois par

quel procédé notre ami arrivait à «se réduire à l'état de germe, de point, d'existence latente, à s'affranchir de l'espace, du temps, du corps et de la vie, à replonger de cercle en cercle jusqu'aux ténèbres de son être primitif, à éprouver, par d'indéfinies métamorphoses, l'émotion de sa propre genèse, à se retirer enfin et se condenser en soi jusqu'à la virtualité des limbes. » Je me souviens que j'interrogeai l'auteur sur ce passage et que la netteté de ses affirmations augmenta ma surprise.

Le don d'Amiel de se transporter dans des états d'existence déterminés se rattachait à une faculté plus haute, celle de s'identifier avec l'ensemble des choses. Notre penseur aspire à confondre sa vie personnelle dans la vie générale. « Nature de Protée. c'est ainsi qu'il se dépeint, essentiellement métamorphosable, polarisable et virtuelle, qui aime la forme et n'en prend aucune définitive, esprit subtil et fugace qu'aucune base ne peut absorber ni fixer tout entier, et qui de toute combinaison temporaire ressort volatil, libre et désolément indépendant. Cette nature est l'inquiétude, la mobilité, la mutabilité même. Son instinct permanent c'est

l'aptitude perpétuelle, la disponibilité constante, la capacité indéfinie de réaction sympathique, en un mot le besoin de conscience universelle » (1854).

« Il me faut un effort pour me ressaisir, écrit-il encore, pour m'affirmer et me personnaliser. L'abîme m'attire, m'entraîne toujours. L'infini me tente, le mystère me fascine, l'unification, Yhénose de Plotin m'enivre comme un philtre. C'est mon opium, mon haschich. Le dégoût de ma vie individuelle et l'engloutissement de ma volonté privée dans la conscience pure de l'activité universelle, c'est mon penchant, ma faiblesse, mon instinct. »

Les expressions s'entassent sous la plume d'Amiel pour raconter l'inénarrable. « L'immense variété des choses m'étourdit parfois jusqu'à l'ivresse et au vertige et je reconnais le vieil ennemi le protéisme, l'ensorcellement par la Maïa multiforme des images, formes, êtres qui dansent la ronde du sabbat dans le chaos de ma pensée trop ouverte et trop hospitalière. Tout me tente, m'attire, me polarise, me métamorphose et m'aliène momentanément de ma personnalité, qui, volatilisée, expansive et centrifuge comme l'ôther, tend toujours à se

perdre dans l'espace sans bornes, ou inversement à se condenser dans un point insignifiant de sa propre étendue» (1856).

Dépouiller sa personnalité pour se perdre dans l'infini c'est encore de l'activité, c'est encore de la personnalité, mais l'infini réclame jusqu'à ce reste de vie consciente. Sous la fascination de l'absolu l'âme devient de plus en plus passive. Le mystique s'élance avec une sorte de volupté dans l'abîme sans fond des possibilités. Du néant embryonnaire auquel il touchait tout à l'heure dans ses tentatives de « réimplication, » Amiel va descendre au néant de l'illusion universelle. Enivrement de l'âme et du style, et qui se communique au lecteur. Nous assistons ici à des prodiges de la pensée spéculative décrits dans une langue non moins prodigieuse.

« Je ne trouve aucune voix pour ce que j'éprouve... Un recueillement profond se fait en moi, j'entends battre mon cœur et passer ma vie. Il me semble que je suis devenu une statue sur les bords du Meuve du temps, que j'assiste à quelque mystère d'où je vais sortir vieux ou sans âge... Je me

sens anonyme, impersonnel, l*œil fixe comme un mort, l'esprit vague et universel comme le néant ou l'absolu; je suis en suspens, je suis comme n'étant pas. Dans ces moments, il me semble que ma conscience se retire dans son éternité; elle regarde circuler au dedans d'elle ses astres et sa nature, avec ses saisons et ses myriades de choses individuelles; elle s'aperçoit, dans sa substance même, supérieure à toute forme, contenant son passé, son présent et son avenir, vide qui renferme tout, milieu invisible et fécond, virtualité d'un monde qui se dégage de sa propre existence pour se ressaisir dans son intimité pure. En ces instants sublimes l'âme est rentrée en soi, retournée à l'indétermination, elle s'est réimpliquée au delà de sa propre vie, elle redevient embryon divin. Tout s'efface, se dissout, se détend, reprend l'état primitif, se replonge dans la fluidité originelle, sans figure, sans angle, sans dessin arrêté. Cet état est contemplation et non stupeur; il n'est ni douloureux, ni joyeux, ni triste; il est en dehors de tout sentiment spécial comme de toute pensée finie. 11 est la conscience de l'être et la conscience de l'oinni-

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