XI.III
possibilité latente au fond de cet être. C*cst la sensation de l'infini spirituel » (1856).
Je saute quinze années, et je retrouve la hantise des mêmes pensées, se présentant sous les mêmes images, mais s'expiïmant avec une éloquence toujours nouvelle :
« La vie individuelle est un néant qui s'ignore, et aussitôt que ce néant se connaît, la vie individuelle est abolie en principe. Sitôt l'illusion évanouie, le néant reprend son rôle éternel, la souffrance de la vie est terminée, l'erreur est disparue, le temps et la forme ont cessé d'être pour cette individualité affranchie; la bulle d'air colorée a crevé dans l'espace infini, et la misère de la pensée s'est dissoute dans l'immuable repos du Rien illimité. L'absolu, s'il était esprit, serait encore activité, et c'est l'activité, fille du désir, qui est incompatible avec l'absolu. L'absolu doit être le zéro de toute détermination, et la seule manière d'être qui lui convienne c'est le Néant. »
Le dernier mot, le dernier cri :
« Est-ce le souffle des choses éternelles qui te donne le frisson de Job? Qu'est-ce que l'homme,
cette lierbe qu'un rayon fane? Qu'est-ce que notre vie dans le gouffre infini ? J'éprouve une sorte de terreur sacrée, et non plus seulement pour moi, mais pour mon espèce, pour tout ce qui est mortel. Je sens, comme Bouddha, tourner la Grande Iîouo, la Roue de l'illusion universelle, et dans cette stupeur muette, il y a une véritable angoisse. Isis soulève le coin de son voile, et le vertige de la contemplation foudroie celui qui aperçoit le grand mystère. Je n'ose respirer, il me semble que je suis suspendu à un fil au-dessus de l'abîme insondable des destinées. Est-ce là un tête-à-tête avec l'infini, l'intuition de la grande mort? » (1870).
Le besoin de totalité, l'aspiration à L'infini, la soif de l'absolu, — transportez tout cela dans le domaine du sentiment personnel, dans le travail de la conscience, et vous aurez l'idéalisme. Amiel a été le martyr de l'idéal.
Seulement, ici encore, les choses prennent chez lui une teinte particulière. L'idéalité emprunte à ses habitudes d'analyse et, sans doute aussi, à la faiblesse de son tempérament physique, des complications de délicatesse et par suite de souffrance, qui font de son mal un sujet d'étude d'un douloureux intérêt.
La tyrannie de l'idéal se traduit, chez Amiel, par une timidité maladive et par des contradictions intimes.
Gardons-nous de soupçonner ici aucune affectation ; le culte de l'absolu a véritablement, chez notre ami, les timidités, les respects qui caractérisent un sentiment profond. « Mentir à son idéal, selon lui, c'est le plus irréparable des viols, c'est la défloration de la conscience, c'est le déshonneur du moi, la faute irrémissible dont ne se relève jamais la dignité intérieure. »
On comprend qu'avec ces dispositions, Amiel ne se soit pas marié, et je serais même bien étonné qu'il eût jamais été complètement séduit. Mais il désirait ce qu'il fuyait : comme saint Augustin, il aurait voulu aimer, amabat amare. Parlant d'amour