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et de mariage : « la perfection relative, dit-il, la perfection pour moi, je ne l'ai pas rencontrée, et me donner à moins m'a paru impossible » ^1856). Et l'expression trouvée, définitive pour raconter son mal : « L*amour est pour moi chose tellement sacrée que je frémis /l'en passer le seuil, comme on recule d'ouvrir la lettre qui peut contenir notre arrêt de mort. »
Il revient sans cesse sur ce qu'il appelle sa « pudeur. » Il ne fait pas ce qu'il désire, il ne veut pas ce qu'il veut, parce que l'idéal réalisé n'est plus l'idéal, parce que l'abaisser aux conditions du fini et de l'imparfait, ce serait une profanation. Malheur à (pii soulève le voile d'Isis! Le sacrilège est sa propre punition !
La conséquence est qu'Amiel, en amour, reculait devant l'aveu, et qu'en littérature il reculait devant une œuvre. « Quelle singulière nature, 8'écrie-t-il, et quel penchant bizarre! Ne pas oser jouir naïvement, simplement, sans scrupule, et se retirer de table, crainte que le repas ne finisse. » Et ailleurs : «J'ai peur d'une synthèse imparfaite, fautive, et je reste dans le provisoire par timidité
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et loyauté. » « Dès qu'une chose m'attire j'en détourne la tête, ou plutôt je ne puis ni me faire à l'insuffisant ni trouver quelque chose qui satisfasse mon aspiration. Le réel me dégoûte, et je ne trouve pas l'idéal. »
L'idéalisme est la contradiction par excellence, puisque l'idéal n'est qu'une chimère s'il ne tend à la réalisation et qu'il ne peut se réaliser sans cesser d'être l'idéal. Il ne faut donc pas s'étonner de voir Amiel se plaindre des contradictions de sa nature, ni s'étonner de retrouver, au fond de ces contradictions, cette timidité dont il nous révélait tout à l'heure le secret. Il a quelque part cet aphorisme : « Chacun est d'ordinaire le contraire de ce qu'il veut être. » Il cherche à formuler la loi de cette condition des existences : « On est le contraire de ce qu'on aime. Les éléments de notre nature se tiennent d'ordinaire l'un l'autre en échec et se font contrepoids. On est généralement ce qu'on réprouve. Nous tendons au complet et à l'équilibre, de là nos contradictions, de là les lois d'alternance. Chaque tendance marquée sollicite en nous la contre-tendance. » Enfin il est lui-même le
XLvm jouet de cette antinomie. Ses confidences à cet égard sont de tous les moments. « L'action est ma croix parce que ce serait mon rêve. » « C'est par ambition infinie que je n'ai point d'ambition. » «J'ai besoin du succès pour me confier en moi et pour avoir ma force, et je dédaigne le succès. L'immensité de mon ambition m'a guéri de l'ambition. Comment s'enthousiasmer de quelque chose de chétif quand on a goûté de la vie infinie? »
Puis viennent les raffinements naturels à cette âme subtile. Amiel ne renonce pas seulement à atteindre un but qu'il a placé trop haut, il se plaît à agir h contre fin. Il ne lui suffit pas de pâtir de la contradiction intime, il faut qu'il se contrarie luimême. Il dédaigne d'être habile et il est, de plus, comme poussé à se desservir, à fuir ce qui pourrait lui être utile. « Je m'attache obstinément à ne rien faire qui puisse me faire plaisir, me servir <m m'aider. Ma passion est de nuire à mes intérêts, de braver le bon sens, de în'entèter à mon détriment... J'ai honte de mon intérêt comme d'un mobile ignoble et servile. »
I in reconnaît ici toute l'étrangeté de ce cas
d'idéalisme. Ils ne sont pas introuvables, sans doute, le sentiment trop délicat, Pâme trop sensible, et, en même temps, l'amour-propre trop susceptible, la fierté trop éveillée, la crainte de l'humiliation trop vive pour risquer une défaite; mais il y a quelque chose de plus chez Amiel. Dès qu'un bien l'attire, il le fuit de crainte de désenchantement, et, pour mieux le fuir, il se jette dans l'opposé; il brave l'objet qu'il adore et redoute; il se sacrifie de peur de se profaner. Ascétisme de l'âme trop haute, dépit de l'aspiration qui n'ose pas et se punit de ne savoir oser! Toutes les personnes qui ont connu Amiel de près sont d'accord sur l'aspect contradictoire de sa nature, sur les oppositions qu'offrait son caractère et qui en faisaient à la fois la richesse et la stérilité, l'ambiguïté et le charme. Son idéalisme même, ainsi que me le fait remarquer une personne de ses amies, n'apparaît-il pas tantôt comme une maladie et tantôt comme une noblesse? Et que d'autres contrastes et de toutes sortes! Le sens religieux et les audaces de l'intelligence, le mysticisme et la curiosité de l'esprit, le courage et la faiblesse, l'ambition et l'apathie, la timidité et la
fierté, la réserve et le besoin d'abandon, la candeur et l'ironie, la désespérance et la frivolité, le goût des grandes choses, des plus grandes, et l'enfantillage; dans toute sa manière d'être, enfin, un je ne sais quoi qui condamnait tant de réelle valeur et de noblesse à être méconnu.
La constitution spirituelle d'Amiel nous donne sa vie, une lutte contre les conditions viriles de l'existence, — elle nous donne sa souffrance, la volonté qui se désole de ne pouvoir vouloir, — elle nous donne son œuvre, l'œuvre consciente et achevée qui est peu de chose, et l'œuvre inconsciente et fragmentaire, l'observation de lui-même, l'annotation psychologique quotidienne dont rien ne surpasse l'intérêt.
Tout se réunit pour rendre Amiel impropre à l'action. La passion du complet et du parfait, qui n'est que l'une des formes de la préoccupation de
l'absolu intervient sans cesse, chez lui. entre le concept et l'exécution. Comment arriver jamais à mettre la plume au papier lorsqu'on croit devoir tout dire en un sujet et lorsqu'on veut le dire mieux que bien? Amie] est dominé, selon sa propre expression, par le sentiment métaphysique de l'infinie multitude des possibles et par le sentiment critique de l'insuffisance de chaque possibilité présente. « J'agrandis, dit-il. je complique et étends tout ce que je touche de façon à n'en être plus maître et à ne pouvoir écrire. » Et dans un sens plus général : a Le besoin de totalité me détache de tout et l'idéal irréalisable m'ôte la saveur de toute réalité. Le vide par horreur du partiel, la stérilité par ambition, c'est toujours le tout ou rien, mon vieux mal. »
Le commorce avec l'absolu a un autre danger. Tout devient relatif pour celui qui a le regard fixé sur l'infini, et « tout semble tellement relatif qu'on ne sait plus ce qui a une valeur réelle. » « Rien de particulier, écrit Amiel, ne me paraît meilleur que son contraire, et tout ce qui a un contraire me paraît borné et indifférent. »
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Il faut également tenir compte de l'effet d'une réflexion trop aiguisée, d'un sens critique trop pénétrant, d'un goût devenu trop rigoureux. « Inquiet, rêveur, analyste, tel est le reproche qu'Amiel s'adresse, tu gâteras tout parce que tu vas droit au défaut. »
Ajoutons que l'intensité de la vie intérieure rend impropre au rôle d'homme. Un contemplatif tel qu'Amiel ne met guère d'intérêt à persuader les esprits ou à plier les volontés. L'État, le public, l'opinion, notre ami l'avoue, n'étaient pas des formes de sa vie, et ne disaient presque rien à son cœur. Sans compter l'aversion naturelle du penseur poulies compromissions de la propagande, et le dédain de l'aristocratie intellectuelle pour les masses. « Je ne songe jamais au public, écrit Amiel, à l'utilité, à l'exploitation, et j'éprouve une joie suffisante d'avoir participé à un mystère, d'avoir deviné une chose profonde, touché une réalité sacrée. Connaître me suffit, exprimer me semble parfois profaner, faire connaître ressemble à divulguer. C'est tout à fait l'instinct féminin, la protection du sentiment. l'ensevelissement des expériences individuelles, le
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silence sur les meilleurs secrets. J'incline à l'ésotérisme. à la discrétion pythagoricienne par aversion de la jactance grossière. Par délicatesse, distinction de nature, et aussi timidité d'âme et méfiance de cœur, j'ai en dégoût la populace des intelligences. »
Le don spécial d'Amiel, nous le savons, est la transformation incessante, la transmutation universelle; il en résulte une mobilité qui devient une dernière cause d'impuissance, a Quel éternel va-etvient que ma vie intérieure! Quelle instabilité de goût, d'élans, d'attraits et de répugnances!... Ma faculté essentielle c'est la souplesse de métamorphose, l'intelligence des diversités infinies de la vie dans les divers êtres. Répéter et reproduire en moi par l'intelligence sympathique toutes les existences individuelles m'est plus facile que de vivre de ma propre vie. »
En somme, peu de substance et d'énergie personnelles : « Ce qui me manque, c'est le caractère, le vouloir, l'individualité, b Répugnance pour l'action : « la coupe que je demande toujours de voir s'écarter de moi. c'est la nécessité de vouloir, c'est l'obligation de me décider, de me résoudre et
d'agir, i Vocation humaine et carrière sociale manquées : « Dès le commencement, écrit-il en 1858. j'ai été un rêveur, craignant d'agir, amoureux du parfait, et aussi incapable de renoncer à ses exigences que de les satisfaire, bref, un esprit étendu et un caractère faible; curieux de tout ressentir et impropre à rien exécuter. L'idéal m'a écarté de toute ambition positive. D'ailleurs, je n'ai jamais eu la vision distincte de ma vraie vocation, ni par conséquent fixité de but, consistance de nature, persistance de travail. »
On ne sent pas ainsi sans souffrir. On ne voit pas l'idéal si clairement et l'on ne s'avoue pas si nettement son impuissance à le saisir, sans être brisé de l'effort et navré de la défaite. Nous sommes ici au cœur du sujet, et la croix d'Amie] se dresse devant nous. Amiel voulait, il aurait voulu vouloir et la volonté lui faisait défaut. Il se gourmandait de ses faiblesses et, bien entendu, sans parvenir à en triompher. Il maudissait l'ensorcellement intérieur, et il y restait asservi. Sans compter qu'après chaque tentative, il retombait sur lui-même plus confus, plus las, plus meurtri. Enfin, au milieu de
ces combats, les années s'écoulaient et le moment allait venir où Amiel serait forcé de s'avouer que le cercle s'était définitivement fermé derrière lui.
Amiel est l'esclave rebelle et impuissant d'une nature. Il personnifie la lutte de deux principes qu'on dirait réunis en lui par un caprice créateur. Plus oriental, plus bouddhiste, il se serait abandonné à la vie contemplative sans rêver l'action ; mieux trempé pour la civilisation occidentale et chrétienne, il aurait secoué l'ivresse du rêve en se plongeant dans la bataille de la vie.
Mais, en revanche, quelle droiture dans la confession! Quelle rigueur dans l'enquête! Quelle cruauté pour sa propre chair! Il y enfonce le scalpel avec une fermeté qui fait frémir. Dans ses accès de misanthropie, cherchant à poursuivre en luimême toutes les illusions, à démasquer « les hypocrisies de l'impuissance, les mensonges de la vanité, » il en vient à s'écrier: «la nature tue tout ce qui est mal né; je l'ai dit contre moi : ce qui est fort a seul le droit d'être. »
Nul ne connaît mieux qu'Amiel les conditions de l'action et pourquoi elles lui échappent. Quelquefois,
à la vérité, il est tenté de se faire une supériorité do sa faiblesse. « Pour naviguer ici-bas, se dit-il, il faut un peu plus de matière pesante, plus de cohésion égoïste entre les parties. Il te manque deux grains de brutalité virile et de satisfaction de toimême. » Mais le plus souvent c'est la froide analyse qui parle : « Au fond, je n'ai pu me faire à la condition humaine. Si agir est un devoir, il m'eût fallu ou plus de bon sens pour me résigner à la nécessité, ou plus de volonté pour mettre mou point d'honneur à un parti pris, ou plus de passion pour être entraîné sans lumière. »
Ce n'est pas Amiel, au surplus, qui le peut ignorer ou qui reculerait devant l'amertume de cet aveu : toutes ses ambitions assouvies, il ne trouverait encore que le vide. « Je sais bien, lisons-nous dans une de ses lettres, que je tourne dans un cercle vicieux, mais, ne pouvant me faire illusion, j'essaie au moins d'oublier cette condition terrible d'existence qui consiste à agir comme si l'on ne savait pas ce que l'on sait, c'est-à-dire à jouer un jeu que l'on ne peut jamais gagner. » Et dans le Journal : « La désillusion complète serait l'iinmobi-
lité absolue. Celui qui a déchiffré le secret de la vie finie, qui en a lu le mot, est sorti du monde des vivants, il est mort de fait. » Ou encore, sur un ton plus ému : « Le sentiment de l'infini épouvante, trouble, pétrifie. L'abîme insondable est partout, puits béant, derrière chaque chose dont nous perçons la surface. Pour vivre, il faut voiler l'abîme, accepter de convention une surface et une forme quelconques, se tailler une maison dans l'immense univers. Pour connaître il faut savoir ignorer, savoir affirmer... Ne regardons pas trop fixement les secrets de Dieu, nous y perdrions le courage de vivre. L'audace est nécessaire. »
Le calme domine dans ces analyses de la destinée, parce que ce sont des analyses. Mais ce calme est trompeur et fait place par moment au lyrisme de la plainte. Écoutez la description d'une soirée, au retour du printemps; c'est la monodie de la désespérance. «. Je chantais à demi voix quelque mélodie rêveuse, et j'entendais mon cœur qui disait aux étoiles : Combien de temps vous verrai-jc encore? Qu"y a-t-il pour moi au delà de cette vie? Et pourquoi celle-ci me donne-t-elle si peu de joie?
Ton zénith est passé et tn penches déjà vers ton occident. Cœur vide, existence pauvre, force déclinante, jeunesse envolée, temps perdu, joies absentes, rêves évanouis, espérances détruites, triste réalité qu'il te faut toucher de la main et reconnaître malgré toi-même. »
Amiel, le plus souvent, n'accuse que lui-même de son sort. Quelquefois pourtant ses plaintes se généralisent et s'adressent non plus à sa destinée, mais à la destinée. C'est la vie même qui est mauvaise, « un calvaire qu'on ne monte qu'en se meurtrissant les genoux, une via dolorosa. » C'est la condition humaine qui est digne de pitié : « Cette rapide et inexorable expansion de la vie universelle qui recouvre, déborde, engloutit les êtres particuliers, qui efface notre existence et annule notre souvenir, est d'une mélancolie accablante. » Il est des pages du Journal où la note pessimiste n'est pas méconnaissable. « Certes, la nature est inique,
sans pudeur, sans probité et sans foi. Elle ne veut connaître que la faveur gratuite et l'aversion folle, et n'entend compenser une injustice que par une autre. Le bonheur de quelques-uns s'expie par le malheur d'un plus grand nombre... Inutile d'ergoter contre une force aveugle. La conscience humaine se révolte contre cette loi, et pour satisfaire son instinct de justice, elle a imaginé deux hypothèses dont elle s'est fait une religion, l'idée d'une providence individuelle et l'hypothèse d'une autre vie. C'est là une protestation contre la nature, déclarée immorale et scandalisante »
Amiel serait-il donc pessimiste, et faut-il ajouter son nom à celui des détracteurs et des révoltés, dans cette discussion où les conceptions philosophiques trouvent aujourd'hui l'expression la plus vive de leur antagonisme? Voilà ce qu'on ne peut s" empêcher de se demander et ce qui excuse quelques lignes de digression.
Le point de départ est un fait malheureusement irréductible. La douleur et la perversité sont des réalités qu'on ne peut nier. Mais la pensée, en présence de ce fait dont nous souffrons, dont nous
mouron?;, peut prendre l'une de ces trois attitudes, l'optimisme, le pessimisme ou l'acceptation de l'inévitable.
L'esprit humain a compris, dès son éveil, que le mal était la question des questions. Il ne s'agit de rien de moins, en effet, que de savoir si l'univers a un pourquoi, si la nature a une cause, un sens et une fin, s'il y a un Dieu et quel Dieu. Le monde, s'il est une œuvre de l'intelligence et de l'amour, doit être sagesse et justice, raison et bonté. 11 ne l'est pas, et comment cela se fait-il? voilà le problème. Il l'est malgré les apparences, voilà la solution optimiste.
Il n'est rien de plus intéressant dans l'histoire des idées que les efforts pour concilier les perfections divines et l'existence du mal. Toutes les théogonies et les philosophies sont des théodicées, c'est-à-dire des tentatives pour résoudre une contradiction manifeste. L'Orient met le principe du mal dans la matière, ou le fait dériver d'un être pervers éternel, ou s'imagine l'expliquer en multipliant les créations mythologiques, en entassant des Kons, qui, naissant les uns des autres, s'éloignent
toujours plus de la source de la lumière et de Ja perfection. Nos livres saints ne se lassent pas de tourner et de retourner la question. Le Psalmiste se plaît à croire que la vertu finit toujours par être récompensée et la méchanceté par être punie. L'Ecclésiaste proclame l'indifférence du Très-Haut pour l'inexprimable vanité des choses humaines. Job et saint Paul en appellent à l'insondable mystère de la volonté suprême. Les puissantes hérésies du second et du troisième siècle, le gnosticisme et le manichéisme, roulent tout entières sur la lutte du bien et du mal, sur les rapports du fini avec l'infini. Le péché originel, avec la place considérable qu'il a prise dans la théologie chrétienne, a la même signification; la chute de l'humanité dans la personne de ses ancêtres met la sainteté et la bonté de l'Être suprême à couvert, en mettant le péché et la souffrance au compte de la créature. Rien de tout à fait certain, en somme, rien de vainqueur, de définitif !
Le pessimisme a l'air de faire une moindre figure que son rival dans l'histoire, mais en réalité il a toujours été en cause et de moitié dans les débats
que je viens de rappeler. On regarde l'optimisme et le pessimisme comme des ennemis, ce sont plutôt des frères jumeaux. Ils s'accordent à reconnaître que l'univers est impartait et l'humanité souffrante; ils constatent l'un et l'autre la faillite de l'idéal, et diffèrent seulement en ceci, que l'idée, selon l'optimiste, n'est qu'éclipsée et doit finir par triompher, tandis que le pessimiste est persuadé qu'elle n'est pas née viable et n'a jamais eu de quoi faire son chemin dans ce monde. L'optimisme est un idéalisme de parti pris, et le pessimisme un idéalisme retourné, l'envers de la foi au bien. D'où il suit que le premier a une tendance naturelle à atténuer la part du mal ici-bas, et le second à l'exagérer.
Ainsi envisagée la discussion paraît sans issue, les deux systèmes ne différant que par l'esprit qu'ils mettent dans leur critique de la Nature, ou par des hypothèses qui sont affaire de foi plus que de démonstration. C'est ce qui fait qu'on en est venu de nos jouis à poser la question d'une nouvelle manière, et à se demander si la vie vaut la peine de vivre. Je doute que le débat en soit beaucoup
plus avancé. Ce que la question gagne en intérêt à se personnaliser ainsi, elle le perd en objectivité. La réponse qu'on y fera variera selon les individus. La vie en vaut-elle la peine? Mais la vie est-elle la même pour tous? Comment ramener à une même mesure le jugement de l'homme qui jouit de la plénitude de ses facultés et de ses forces, dont chaque geste lui apporte la conscience de sa liberté et le sentiment du bien-être, et le jugement du malingre, du chétif, qui, par quelque douleur, compte chacune des minutes de la journée et chacun des mouvements de sa machine? Celui-ci vit dans une aisance qui lui épargne tous les soucis, tandis que celui-là n'est pas toujours sûr de son pain et de celui de sa famille. L'un est jeune, fort, intelligent, le monde s'ouvre devant lui, il a un amour au cœur et un rayon au front, — l'autre est laid, faible, médiocre, toutes les issues lui sont fermées, tous les espoirs lui sont interdits. Et l'on se flatterait d'obtenir, de personnes si différemment situées, une sentence d'une valeur générale sur le prix de la vie!
La vérité ne serait-elle pas, non seulement que
l'optimisme et le pessimisme sortent d'un même principe, mais que nous sommes tous tour à tour optimistes ou pessimistes? Ne seraient-ce pas là des états d'âme variables, des dispositions qui changent avec les circonstances? Est-il un homme qui n'ait ses moments de découragement et de dégoût, et en est-il beaucoup qui n'aient jamais éprouvé la sensation du bien-être, ou même l'élan de la joie? La vie rit à chacun dans la santé et s'assombrit dans la souffrance; on désespère dans la mauvaise fortune, on se relève dans le succès.
Et les divers âges de la vie! Est-il rien de plus impatientant que les moralistes qui voudraient que l'adolescent envisageât les choses humaines comme il le fera dans la vieillesse, voire à l'article de la mort? Combien, s'écrient les prédicateurs, vos plaisirs vous paraîtront vains un jour! Avec quelle indifférence, avec quel étonnement vous vous rappellerez ces moments d'ivresse lorsque vous serez blanchis par le temps ou sur le point de descendre dans la tombe! A la bonne heure, mais pourquoi faut-il que l'un de ces points de vue ou
l'une de ces manières de sentir l'emporte sur l'autre? Pourquoi chaque période de la vie n'auraitelle pas les siens? N'est-il pas trop heureux que chaque âge revête le tempérament de sa fonction et l'esprit de son rôle? Et que deviendrait la vie si la nature ne s'était chargée de nous faire oublier les futuritions qui paralyseraient l'activité, de nous fournir les distractions qui empêchent de s'appesantir sur des réalités importunes?
Au fond et à le bien prendre, l'optimisme et le pessimisme ne sont pas exempts d'une certaine impertinence. Us ont l*un et l'autre le travers d'imposer aux choses de pures conceptions de l'esprit. Il n'y a pas de solution aux questions de ce genre, parce que, en réalité, il n'y a pas de problème, parce que le problème n'est qu'un produit de la raison subjective. Se demander si le monde et la destinée sont bons ou mauvais, c'est supposer qu'il existe en dehors d'eux-mêmes une mesure qui leur soit applicable. Exiger que l'ordre universel soit clément, c'est présumer qu'il est là pour nous. « Je sais que la nature est sourde, nous crie Leopardi, qu'elle ignore la pitié, qu'elle n'a cure du bien-être,