‹ Fragments d'un journal intimeChapitre 5 sur 8 · I.XVI · texte numérisé non relu

I.XVI

mais seulement de l'être1. » Emportement d'un enfant révolté! La Nature n'est ni sourde, ni préoccupée, ni cruelle, — elle est ce qu'elle est.

L'apaisement, — je dis apaisement et non affranchissement, — est dans l'acceptation du fait et de sa souveraineté. Le inonde est ce qu'il peut, il est ce qu'il est. Pourquoi y a-t-il quelque chose? a-t-on demandé. Question absurde, puisqu'elle est insoluble, mais question qui, une fois écartée, simplifie singulièrement toutes les autres. Quoi de plus oiseux que de chercher à concevoir l'univers autrement que nous ne le percevons? Et, de même, à quoi bon poursuivre quelque chose au delà, puisqu'il enveloppe toutes les réalités?

11 n'en est pas moins vrai qu'à défaut d'une science de l'univers, il y a un art de la vie, absolument comme il y a un art du sommeil. Ceux à qui l'insomnie est familière ne l'ignorent pas; il faut pour s'endormir savoir gouverner ses pensées,

1 So che Natura è sorda,

Che misevar non sa, Clio non uYl Ben Bollecita Fu, ma dell' easer solo.

LXVJI

écarter celles qui risquent de nous agiter, tromper les inquiétudes de l'esprit par le choix des sujets sur lesquels on le fixe, suspendre les pulsations de l'activité cérébrale par un effort employé à paralyser l'effort même. Tout pareillement pour vivre. La vie exige des ménagements, j'allais dire des ruses. Il ne suffit pas d'être arrivé à l'intelligence du déterminisme universel pour arriver à la pacification de l'âme, il y faut de l'application. On n'apprend pas du premier coup à accepter, et encore moins à s'accepter soi, tel qu'on est, avec ses limites infranchissables, avec sa part fixe de talents et de succès. Nous voulons toujours sauter hors de notre ombre. Nous avons manqué l'occasion et nous nous consumons à la regretter; nous avons failli et nous ne savons pas nous pardonner; nous prenons les choses trop au sérieux ou, du moins, trop au tragique. Nous ne nous plions pas aux humbles, aux très humbles conditions des choses humaines, le seul moyen pourtant de finir par y trouver notre compte :

Meistens grad und oft auch krintim, Und so isfs mir lieber.

IAVIII

L'art de vivre c'est de se faire une raison, de souscrire aux compromis, de se prêter aux fictions. Pascal, dans un chapitre fameux, celui des « Divertissements, » se fâche de ce que les hommes cherchent l'oubli d'eux-mêmes dans toutes sortes de vaines occupations, qu'ils appellent des plaisirs et qui ne servent qu'à leur faire oublier les intérêts de leur âme. Faux héroïsme de la dévotion! Vain paradoxe de l'ascétisme! Qu'ils sont tutélaires, au contraire, ces instincts qui empêchent l'homme de regarder trop fixement les problèmes insolubles! Qu'elles sont bienfaisantes ces tricheries au moyen desquelles nous évitons de rester dans un tête-àtête permanent avec des réalités trop lourdes pour nous! La vie ne supporte pas d'être serrée de si près. C'est une croûte mince sur laquelle il faut marcher sans appuyer; donnez du talon dedans, vous ferez un trou où vous disparaîtrez. La vraie philosophie n'a jamais consisté à sonder toutes les questions, mais souvent, au contraire, à les éluder. Nous côtoyons l'abîme, gare au vertige.

Je reviens à Amiel. Amie) n'est ni optimiste, il souffre trop pour cela, — ni pessimiste, car il ne se

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