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LES SURPRISES DU PRATICIEN DANS LES AFFECTIONS CARDIAQUES

Messieurs, nous nous entretenions tout récemment des surprises que nous réservent les affections abdominales; me voici aujourd’hui en quelque sorte contraint par les faits à vous parler des surprises du praticien dans les affections cardiaques.

A quelques jours de distance, M. le docteur Richaud a présidé à l’autopsie de deux sujets qui ont succombé avec les symptômes d’une maladie du cœur et chez lesquels à l’amphithéâtre il n’a été trouvé aucune lésion valvulaire. Dans l’un et l’autre cas, nous avions diagnostiqué une affection mitrale, à cause de l’irrégularité des battements du cœur, sans bruit anormal de la région précordiale. Chez la femme de la salle Sainte- Elisabeth, l’insuffisance mitrale existait bien, mais elle n’était que relative et tenait à la dilatation atonique du cœur. Chez l’homme de la salle Ducros, l’insuffisance mitrale n’existait pas ; le cœur était sain dans ses valvules comme dans ses muscles, car on ne peut considérer comme un état morbide une légère hypertrophie du ventricule gauche. Dans les deux cas, et surtout dans le deuxième, l’erreur de diagnostic était manifeste quoique en apparence justifiée.

Il est bon que je vous rappelle sommairement ces deux faits.

La femme qui le 29 décembre 1879 venait occuper le n° 7 de la salle Sainte-Elisabeth, avait 48 ans environ. Ses antécédents morbides se résumeraient en des atteintes d’eczéma fendillé des mains, revenant tous les hivers; elle n’a jamais eu de rhumatismes, mais à plusieurs reprises, par les temps froids, elle a éprouvé des accidents analogues à ceux que nous observons aujourd’hui. Elle s’est senti une fatigue générale, un vertige sans perte de connaissance et une oppression assez forte; bientôt après ses jambes sont œdématiées, ce qui l’a déterminée à entrer à l’hôpital. Nous observons, en effet , un œdème manifeste des deux membres inférieurs, et nous constatons une dyspnée qui tout de suite attire notre attention sur les viscères du thorax; à la faiblesse et à l’irrégularité du pouls correspondent la faiblesse et l’irrégularité de l’impulsion cardiaque, irrégularité qui rappelle complètement celle qu’on observe dans certains cas d’insuffisance mitrale; mais aussi, comme dans certains cas d’insuffisance mitrale, nous ne percevons aucun bruit anormal. Dans les poumons il y a des râles, surtout des sous-crépitants, disséminés, mais les râles humides sont plus concentrés et plus fins à la base du poumon gauche, où l’on perçoit même un peu de souffle et de la matité. Les autres organes paraissent sains et les urines ne sont pas albumineuses. Cependant l’oppression augmente, elle a une marche paroxystique a accès de plus en plus violents, les lèvres et les extrémités se cyanosent en môme temps que l’impulsion cardiaque devient de plus en plus faible et

irrégulière; enfin, dans la nuit du 8 au 9 janvier, la malade a un accès d’orthopnée, à la suite duquel elle agonise et meurt.

A l’autopsie, M. le docteur Richaud vous fait observer la dilatation notable du cœur, dont les parois sont pâles, friables, graisseuses par places; l’intégrité absolue de toutes les valvules; enfin une insuffisance relative très-manifeste de la mitrale et de la tricuspide. Il y a un œdème des deux poumons avec congestion très-forte de la base du poumon gauche; le foie est muscade et les reins sont sains.

C’est évidemment l’altération du muscle cardiaque qui a tué cette malade, l’insuffisance absolue de la mitrale diagnostiquée par nous n’était pour rien dans les accidentsqui l’ont emportée, et l’insuffisance relative, quoique bien réelle, n’y était pas pour grand’chose. Il y avait cependant chez cette femme une lésion du cœur, tandis que notre n° 27 de la salle Aillaud est mort par le cœur, avec un cœur matériellement intact.

Cet homme, un Italien de 57 ans, n’a jamais eu de rhumatisme; à quinze ans il a payé son tribut à la variole, pendant plusieurs années à l’impaludisme et presque toute sa vie à l’alcoolisme. A son entrée il se plaint d’une grande faiblesse, de vertiges et d’oppression. Le pouls radial est faible et irrégulier et à l’auscultation du cœur on retrouve cette irrégularité sans bruit anormal; l’abaissement de la pointe et l’exagération de la matité indiquent l’hypertrophie cardiaque; il y a de la congestion pulmonaire. Nous admettons une lésion mitrale compliquée des effets de l’alcoolisme, hypertrophie et dégénérescence graisseuse.

Ce malade était en traitement depuis très-peu de temps lorsque, le 5 janvier, il fut pris d’une douleur de côté, d’oppression, de trouble dans les idées. C’était une pneumonie qui se déclarait et qui l’emportait au bout de cinq jours, maladie intercurrente sans doute, mais dont la congestion pulmonaire, d’origine cardiaque, avait favorisé le développement et augmenté la gravité.

Il y avait bien quelques rares plaques d’athérome dans l’aorte, mais l’endocarde était sain et la mitrale était intacte. 11 y avait un cœur très-modérément hypertrophié, à parois épaisses, solides, rouges, sans trace de myocardite et ne permettant pas l’insuffisance relative de la mitrale. L’hypertrophie portait surtout sur le ventricule gauche, et cependant les deux reins étaient absolument sains. Le cadavre étant réclamé, nous n’avons pu rechercher dans les centres nerveux l’explication de ces troubles cardiaques dont nous ne trouvions la cause ni dans les valvules, ni dans les muscles du cœur. En somme, malgré son hypertrophie, ce malade n’avait pas du tout la maladie que les signes observés nous faisaient supposer, et nous n’avons pu, même à l’examen microscopique du cœur, nous rendre compte de ces troubles cardiaques qui ont chez lui, non pas produit, mais préparé la mort.

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