CAHIER X
Rancune de Thugut. — Trois épitaphes. — Mes si sur les souverains. — François II. — Joseph II. — Le pamphlet de l'avocat Masson. — Propositions des cours de France et de Prusse. — A propos d'un discours aux États du Hainaut. — L'archiduc Charles. — Louis de Wurtemberg et le maréchal Daun. — Le duc Albert après la bataille de Jemmapes. — L'archiduc Jean. — Moreau aux portes de Vienne. — Désintéressement puni. — Singulier envoi de gourmandises au prince de Conti. — « Mes présents. »
Dans toute autre circonstance que celle-ci, Thugut (i) serait un grand ministre, mais elles sont plus fortes que lui. Il est le premier commis de l'Europe, tantôt de Londres, tantôt de Pétersbourg et de la révolution sans s'en douter, car on a tort d'accuser ses intentions. Il n'est ni ambitieux ni intéressé, ni républicain [surtout] depuis qu'il est à la tête des affaires, mais je crois qu'il ne m'a jamais pardonné, avant qu'il y fût, d'avoir trouvé un jour, devant beaucoup de monde, sa morale sur les gouvernements un peu relâchée et trop de légèreté ou de fantaisie au commencement de tout ceci. C'est un homme despote au contraire, qui craint le mérite des autres [en a à cela près infiniment], mais qui pour n'avoir d'obligation à personne ne s'entoure
(i) L'éditeur des Fragments publiés dans la Revue nouvelle a introduit ici un piquant portrait de Thugut « Si Henri IV avait été roi des juifs... les deux derniers hémistiches de leurs portraits dans la Henriade », Mémoires, édition du centenaire, p. 133-140. Ce texte ne figure pas dans S et ne fait pas partie des Fragments du manuscrit B. Il est toutefois conservé aux archives de Belœil parmi les autres manuscrits des oeuvres posthumes du maréchal.
RANCUNE DE TUUGUT I79
que d'espèces qu'il prend et charge de l'odieux quand il en a besoin pour se tirer d'affaire ; et rancunier à l'excès. Je crois aussi qu'il aura su que j'avais dit dans le temps qu'on nommait Godoy (i) le prince de la paix, qu'il était le baron de la guerre (2).
Ce fut vraisemblablement pour s'en venger (et en vérité cela n'en valait pas la peine), qu'il trouva que c'était s'abaisser devant le gouvernement français que de donner la déclaration qu'il demandait : i^ que je n'avais pas servi contre la France ; 2° que j'étais domicilié en Autriche. Je l'obtins des puissances neutres, la Prusse, le Danemarck et je ne sais plus laquelle. Sans cela mes terres qu'on affichait allaient être vendues.
Un de ses jockeys diplomatiques (3), cette pauvre tête de Dietrichstein vint me trouver tout effaré : « Qu'avez-vous fait, m'a-t-il dit, vous vous êtes adressé à la Prusse ! Le baron allait vous donner une armée ; il est furieux. Vous n'en aurez jamais. »
Je l'envoyai au diable, son baron et son armée et lui dis que c'était une platitude de plus de sa part et une
bêtise de la sienne (4).
[Si Thugut savait qu'on fait plus d'affaires dans un salon que dans un cabinet, s'il avait respecté et consulté l'opinion, s'il avait voulu connaître les personnages, étant plus en état de les juger que personne, il aurait
(i) Manuel Godoy, duc d'Alcudia, 1 767-1851, homme d'État espagnol, conclut en 1795, à Bâle, la paix avec la France.
(2) Variante B : « Un mot peut faire bien du tort. Cela courut tant et fut trouvé si juste qu'il ne me l'a jamais pardonné, puisqu'il avait refusé toutes les conditions avantageuses que la France proposait. »
(3) Dans S, en marge : « Un de ses jockeys diplomatiques. •
(4) Dans S, en interligne : « de plus... de la sienne. »
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été un grand homme et notre monarchie serait plus brillante que jamais. Mais, vivant comme il vit, il ne la connaît pas et ce qu'on lui en dit est toujours infidèle.]
Quand je partirai d'ici (i), voici ce que je veux qu'on mette sur une grande pierre unie, dans le cimetière des anciens Camaldules, sur ma grande montagne, près de mon petit jardin :
Chéri de ses enfants, du peuple et des soldats, Catherine, Lacy, Frédéric en fit cas.
ou bien :
Au calme ayant voué dès longtemps chaque jour, Ligne ne fait ici que changer de séjour.
ou bien :
N'ayant pas pu mourir pour sauver sa patrie, Ici Ligne commence ime autre heureuse vie.
Ce que je dis ici et ailleurs sur les souverains n'est pas seulement réflexions, c'est la suite de mes liaisons avec tous, à l'exception de très peu ; ainsi cela tient aussi à l'histoire de ma vie.
Tout le monde aurait été et irait à merveille si Marie- Thérèse avait aimé un peu ;
Si Catherine II n'avait pas aimé trop ;
Si Joseph II n'avait pas été si prompt ;
Si Léopold II n'avait pas été trop lent (2) ;
(i) Dans s, en marge :« Quand... ici.»
{->.) Dans S, en marge : « Si Léopold... lent. »
FRANÇOIS II iSl
Si François II avait pris entre eux un juste milieu ;
Si Louis XVI n'avait pris conseil que de lui ;
Si Frédéric II n'avait pas eu trop d'esprit ;
Si Frédéric-Guillaume en avait eu davantage ;
Si le roi de Pologne avait eu autant de raison que ■ d'agréments ;
Si Louis XVIII était né dans le Béarn au lieu d'être né à Versailles ;
Si Gustave III n'avait pas eu une tête chaude ;
Si Georges n'en avait pas une dérangée ;
Si le roi de Danemarck et la reine de Portugal n'étaient pas dans le même cas ;
Si le roi d'Espagne avait eu de l'honneur ;
Si le roi de Naples avait eu du cœur ;
Si le roi de Sardaigne avait eu plus de moyens.
François II (i) a de bons mouvements de cœur et de jugement. Il ne lui manque que d'être bien entouré ou de ne pas l'être du tout. Il est porté vers la justice et même la bienfaisance et croit et veut avoir de la fermeté. [On veut qu'il soit dur.]
Je le voyais souvent au commencement de son règne. Je lui trouvais de bons aperçus. Je l'aime plus que ceux qui m'ont éloigné de lui. Il est malheureux et intéressant, généreux et bienfaisant avec discernement. Il montre et il a de la bonhomie dans ses manières et son dialecte trop autrichien. Il écrit bien et clair en affaires. Il s'en donne trop, lit des paperasses inutiles et donne trop d'audiences qui le deviennent aussi. IMais c'est par bonté et pour satisfaire ou consoler. Il a beaucoup
(i) François II, empereur d'Allemagne, 1 768-1 835.
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de mémoire, bon fils, bon père, bon mari. Je voudrais qu'il dît aux gens ce qu'il a contre eux pour qu'ils puissent se justifier. Ce que les sots ouvreurs de lettres lui disent de travers sert à l'indisposer mal à propos. Il se refuse tout pour le bien de l'État. Il n'a que de bonnes qualités, mais il a tort de faire aujourd'hui (i) le prince de Wurtemberg maréchal plutôt que moi. L'intérêt qu'y a pris son protecteur a fait tort à tous les trois. L'intérêt que prend l'armée à moi et la ville et la cour (surtout l'archiduc Charles) m'en dédommagent bien.
[Les trois êtres les plus parfaits que j'ai connus, c'est mon Charles, le duc de Bragance (2) et le prince d'Anhalt-Bernbourg (3). Ajoutez-y les trois plus intrépides à la guerre, en les mettant sur cette Ligne, Lacy et Loudon.
Le premier de ces deux, qui n'a pas lu le bien que je
dis de lui dans mes ouvrages, n'a d'autre tort que d'avoir
trop raison. Cela lui a fait manquer quelque occasion.
Le second a eu souvent raison, parce qu'il n'en a pas
supposé à l'ennemi, et il a eu une carrière plus brillante.
Celle de la première est une gloire de perles et l'autre de
diamants. On sait que les unes sont aussi précieuses que
les autres, mais les unes sont un peu ternes et les autres
éclatants.]
[De toutes les marionnettes qui ont paru sur le mauvais théâtre de cette guerre, la meilleure a été Clerfayt,
(i) Dans S, en marge : « Je le voyais souvent... aujourd'hui. »
(2) Don Juan de Bragance, duc de Lafœns, 1719-1806, général au service de l'Autriche pendant la guerre de Sept ans.
(3) Victor-Amédée, prince d'Anhalt-Bernbourg-Schaumbqurg, 1 744-1 790, lieutenant-général au service de Catherine II, sa cousine.