‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 99 sur 173 · ROYAUTÉS CHIMÉRIQUES · texte numérisé non relu

ROYAUTÉS CHIMÉRIQUES

Je le remerciai de la royauté (i). J'abdiquai dans l'instant et ne sachant pourtant pas s'il était fou tout à fait, je l'engageai à faire rendre aux Autrichiens Lille pour commencer à nous inspirer de la confiance. Je ne sais pas ce qu'il est devenu et si réellement il ne voulut pas produire quelque mouvement en France, car il me semble que j'ai lu son nom parmi les guillotinés de ce

temps-là.

Une idée moins chimérique me fut proposée par les États de Zélande. Je fis hommage de leurs lettres et des conditions à l'empereur Joseph qui m'encouragea à les accepter, mais les démêlés de la Hollande avec lui réunirent dans ce moment tous les partis. Plusieurs gentilshommes et magistrats de cette province m'en avaient offert le stathoudérat {2). Je ne l'aurais pas gardé longtemps quoique l'empereur m'eût dit : J'engagerai peut-être la France à vous soutenir, car elle est mécontente aussi de la Hollande.

J'ai perdu un fils qui s appelait François. L'ai-je déjà dit plus haut? Je crois que oui (3).

J'ai perdu un autre (4) fils qui s'appelait Albert. Je crois qu'il avait quatre ou cinq ans. Les bonnes firent tant pour sa taille qu'elles le rendirent bossu et les

(i) Dans B, en marge : « de la royauté. » (2) Mélanges, t. XXX, p. 226.

{3) Dans S, en marge : « J'ai perdu... oui. » Voir Cahier I la mort de François.

{4) Dans S, en interligne « outre ».

Adalbert-Xavier est décédé à Bruxelles le 23 mai 1771, âgé de quatre ans.

lyô FRAGMENTS DE L'HISTOIRE DE MA VIE

médecins pour sa santé qu'ils le tuèrent par des expériences.

Je ne puis jamais parler de Charles qu'un instant. Il eût été un grand homme et a été, même en mourant, le plus heureux des hommes. Tout l'amusait, l'intéressait. Il ne connaissait que l'honneur et le plaisir. Il était adoré de l'armée, du peuple et de la société et plaisait sans cesse par une aimable et piquante originalité, de naïveté, de premier mouvement et de facilité. Je n'ai jamais vu plus d'élan pour la gloire, plus de talent pou la guerre.

Je le tins par la main aux premiers coups de fusil que je lui fis tirer à une petite affaire d'avant-postes contre les Prussiens (i). Et je lui dis : « Mon Charles, il serait joli que nous eussions ensemble, ainsi, une petite blessure. » Il riait, il jurait, il jugeait, il s'animait.

Excellent ingénieur, il attaqua en règle Sabatsch et le prit d'assaut sous les yeux de l'empereur qui lui donna la croix et le fit lieutenant-colonel. Il se distingua partout. Notre paix faite, il va chercher des coups de fusil ailleurs. Il en reçoit un assez fort au genou en montant à l'assaut d'Ismaël, peu après être sauté à terre de sa barque où il avait eu, quelques jours auparavant, à une autre attaque, tout son équipage tué. Il avait fait une batterie, avait tout dirigé. Il eut l'ordre militaire de Saint-Georges pendu au cou et fut le premier, le dernier et le seul qui ait eu celui de Russie et de Marie-Thérèse. Il était colonel depuis trois ans et quartier-maître général quand...

Les Français même le pleurèrent. Ils ne durent le

(i) Dans B, en marge « contre les Prussiens ».

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