‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 102 sur 173 · APPLAUDISSEMENTS · texte numérisé non relu

APPLAUDISSEMENTS

lui parut plus bizarre que magnifique. Cela se peut. La guerre venait de finir et la révolution des Pays-Bas qui m'avait coûte cher aussi. J'aurais pu faire des dettes en galonnant mes gens sur toutes les coutures. Je crus, au contraire, que le peuple m'en saurait gré, et comme j'avais deux Turcs, quatre houzards, des Russes avec leurs barbes et un Tartare avec deux dromadaires (i), cela pouvait lui procurer sa comparaison ingénieuse avec Tamerlan ou un empereur de la Chine, car je ne me souviens plus bien à qui il trouvait que je ressemblais.

Une des choses qui m'a fait le plus de plaisir dans la vie, c'est d'avoir été applaudi au spectacle le jour que je reçus un régiment. On n'avait jusqu'alors applaudi personne que les acteurs.

[Un autre applaudissement qui continua les larmes que m'avait arraché à Tournai Richard Cœur de Lion, ne sortit jamais de mon cœur. Des émigrées charmantes et les grands rassemblements de gentilhommes français s'étaient aperçus de l'efïet de cette pièce sur moi, et m'en remercièrent par des vivats mêlés aux : Vive le roi!

(i) Ligne avait ramené de la guerre contre les Turcs deux dromadaires qu'il utilisait pour faire visiter les jardins de Belœil. Ils furent saisis en 1794 et conduits à la ménagerie nationale à Paris. Lorsque le petit-fils du maréchal, le prince Charles Clary, \dnt à Paris comme envoyé extraordinaire de François II, après le mariage de Marie-Louise, il revit au Jardin des Plantes les dromadaires de Belœil. Souvenirs du prince Charles de Clary et Aldringen, publiés par le baron de Mitis et le comte de Pimodan. Paris, Pion, 1914.

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Hélas ! pourquoi ne m'a-t-on pas permis de les ramener chez eux. Je crois que j'3^ serais parvenu] (i).

Ai-je raconté qu'on m'avait engagé à accepter en France un régiment allemand, la promesse d'un gouvernement, le cordon bleu et le grade de lieutenant général ?

M. de Choiseul me dit : « Je vous donnerai tout cela, mais vous ferez une sottise. Croyez-moi, restez chez vous. Vous êtes plutôt ennuyé de votre cour que vous n'êtes piqué contre elle. » Il eut raison. Je m'y raccommodai et tout fut dit.

Il était impossible aussi que j'acceptasse ce que le prince Henry m'avait fait promettre par le feu roi de Prusse, si son oncle venait à mourir : lieutenant général, aussi l'Aigle noir (2) et gouverneur de Stettin, etc. Ces propositions pour moi (3) à ces deux cours avaient été

faites à mon insu.

Un jour que j'avais parlé avec beaucoup de sévéritQ et de vivacité aux États (4), dans une de ces assemblées où je présidais, du respect dû au souverain qui devait employer souvent la force , je ne sais si c'est par hasard ou par malice qu'en me remettant dans mon fauteuil

(i) Comédie-vaudeville de Sedaine, musique de Grétry. Le récit de l'incident est repris au Cahier XL

(2) Dans S, en marge : « L'aigle noir et. »

(3) Dans S, en interligne : « pour moi. »

(4) De Hainaut, à Mons.

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d'où je m'étais love un instant, je trouvai devant moi l'estampe du duc d'Albe (i). Un de ces messieurs me dit avec bonté de persiflage [peut-être ou de naïveté] : « Voici ce que nous venons de donner à copier à un jeune graveur que nous faisons élever. »

[La reine de Naples est pleine d'âme, d'élévation, d% générosité, de suite à tout ce qu'elle fait. C'est le seul enfant de Marie-Thérèse qui lui ressemble. Mais malheureusement elle est plus vive, réfléchit moins et ne donne pas le temps, souvent à force de bonté, de s'expliquer, ni de lui dire les choses agréables ou reconnaissantes

qu'elles inspire.]

[La reine de Naples est imprudente et confond et compromet par sa trop grande mobilité dans l'esprit ; mais quel roi, bon Dieu, que son mari, par la nullité et son courage qu'un marcassin mit en déroute !] (2).

Si l'archiduc Charles (3) avait eu une meilleure santé, son application, son intelligence et sa fermeté auraient

(i) Ferdinand- Alvarez de Tolède, duc d'Albe, 1508- 1582, gouverneur général des Pays-Bas.

« Je n'ai jamais su, à propos du duc d'Albe, si ce fut par épigramme ou par hasard qu'on me plaça son estampe devant mon fauteuil un jour que je tenais les États de la province de Hainaut. La veille j'y avais parlé dans son genre. Ensuite on traita l'encouragement des artistes. Quand je demandai ce que c'était on me dit seulement : C'est pour vous faire voir la manière d'un de nos graveurs. » Mélanges, t. XXVII, p. 58.

(2) Voir les variantes du Cahier VII.

(3) Charles-Louis, archiduc d'Autriche, 1771-1S47 frère de l'empereur François II.

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été doubles. Il aurait égalé Condé et Eugène. Il est brave, il est bon, il a de l'esprit, de la facilité à concevoir et de grandes vues militaires, mais la méfiance de sa santé donne de l'incertain à son imagination et l'arrêtera souvent, à moins qu'il ne soit sûr d'être bien guéri. Il voulait, disait-il, apprendre la guerre, servir sous mes ordres. Pourquoi, au moins, ne m'a-t-il pas pris sous les siens? Voilà les princes et, outre cela, voilà les hommes !

Un des hommes les plus aimables que j'ai connus était le prince Louis de Wurtem.berg. Lorsqu'il était notre volontaire dans la guerre de Sept ans, il me donnait du goût pour les vers, et en faisait, et les lisait à merveille. Un jour il se brouilla avec le maréchal Daun pour une des plus mauvaises pointes auxquelles il se livrait quelquefois, par gaieté et souvent pour impatienter. Nous venions de prendre un camp. Il avait beaucoup plu. « Comment le trouvez-vous, mon prince? lui dit le maréchal. — Trop profond, lui répondit-il parce qu'on enfonçait dans la boue. — Je savais bien, lui dit le maréchal, que vous critiquez tout ce qu'on

fait. »

Le duc Albert est le militaire le plus instruit et qui a le plus d'érudition militaire. Ses mémoires valent mieux que sa mémoire qui, hors de là, est souvent en défaut, ^lais au grand air, à cheval, au milieu de beaucoup de monde, on dirait que tout ce qu'il a fait et dit à merveille dans son cabinet disparaît. J'ai à me reprocher un mauvais bon mot que peu de gens heureusement ont compris. Il me demanda la première fois que je le vis,

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après la bataille de Jemmapes qu'il avait perdue, si je le trouvais change depuis une maladie qui en avait été la suite. « Je vous trouve, monseigneur, lui dis-je, l'air encore un peu défait. »

[Il est brave, honnête, vertueux, généreux, facile à vivre, éclairé comme je l'ai dit. C'est sa timidité qui suspend ses qualités dont ses beaux-frères et neveux

auraient dû tirer parti.]

[Puisse la flatterie ne pas gâter l'archiduc Charles.

Il a de grands talents. Puisse la faiblesse de ses nerfs

ne pas se communiquer à son caractère. Il est général

et soldat, c'est ce qu'il faut pendant la guerre ; mais il

n'est pas officier : c'est ce qu'il faut pendant la paix,

et les changements et protections ne valent pas grand'-

chose.]

L'archiduc Jean (i) peut, ainsi que je le lui ai dit, devenir un Créquy (2) par la perte de sa bataille de Hohenlinden, comme l'autre est devenu un grand général par Consarbriick. D'ailleurs il n'y a été pour rien. Il avait l'ordre de n'en pas donner. Il a la plus grande érudition militaire, une grande application et, je crois.

(i) Je AN-Baptiste- Joseph- Fabien-Sébastien, archiduc d'Autriche 1782-1859, septième fils de l'empereur Léopold II, battu par Moreau à Hohenlinden.

(2) François de Créqui, duc de Lesdiguières, 1624 1671, maréchal de France après avoir été défait à Consarbriick, le 11 août 1675, se relève glorieusement et bat le duc Charles de Lorraine.

du caractère. Il peut devenir un grand homme. Si cela

est, j'y aurai contribué, ayant été le premier qui en ai,

par hasard, découvert la semence et l'ayant appris à

lui et aux autres.

An 1800 ou presque encore 1799 (i).

Voici encore l'ennemi aux portes de Vienne. J'envoie dans l'instant un mémoire à l'empereur, pour l'attendre dans la position du Rittersberg, ou même dans les lignes de Vienne. Puissai-je le fusil à la main, comme un simple soldat, y finir et embellir ma carrière !

[J'ai proposé, il y a un an, de battre Moreau (2), ou à la position du Rittersberg, ou près d'Ittelsdorff, ou dans les lignes de Vienne, par un mémoire trop ennuyeux pour mettre ici. Et moi qui ai toujours été pour la paix, dès que j'ai vu qu'on ne songeait pas à mettre le roi de France sur le trône, j'ai conseillé alors de ne pas le faire, car Louis XIV n'a pas voulu la sienne après Malplaquet, mais seulement après Denain. On a lu mon projet. Il n'a pas été suivi. On s'est déshonoré. Il fallait arrêter d'abord son armée dans un camp marqué près de Môlick, et par là arrêter Moreau qui, sans l'armistice, faute des dispositions que j'avais proposées, serait entré dans Vienne trois jours après.]

J'enrage de ce qu'on fait et me sauve encore à Mon refuge sur ma montagne, comme il y a trois ans, pour

(i) Ces dates se trouvent en marge dans S. (2) Jean-Victor Moreau, i 763-1 81 3.

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