‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 104 sur 173 · DÉSINTÉRESSEMENT I · texte numérisé non relu

DÉSINTÉRESSEMENT I

et moi, avant d'avoir vendu ce qui me fait vivre. J'ai été ainsi pendant (i) deux ans que la moitié de mes appointements était arrêtée pour une dette à Briinn de mon pauvre Charles. Ainsi j 'ai fait seize mille florins de dettes que je ne paie ni n'augmente.

[Je voulus éprouver un ami intime qui m'avait fait tant de promesses, le prince Louis de Wurtemberg dont j'ai déjà parlé. Il devenait duc dans ce moment-là. Je le priai de me prêter mille ducats dont j'avais le plus grand besoin. Il me les refusa.]

[Je viens de voir mourir cet autre ami M. de Lacy, et malgré sa sécheresse sur quelques articles où nous ne nous ressemblions guère, je suis aussi pénétré d'avoir vu disparaître ce grand homme qui, les derniers jours qu'il parla, me dit encore des choses bien tendres, et dont le suffrage m'honorait bien.]

J'ai été puni par où j'ai péché toutes les fois que j'ai cru faire de l'effet (2), et c'est bien fait. Je m'étais relâché de plus de cent mille écus dans un accommodement que je fis avec une espèce de petit parent de province en France (3), sur les prières, les visites, la grâce du duc de Bouillon aussi son parent, mais qui le trouvait très joli. « Ah ! monsieur, me dit-on le premier jour, quel trait ! quelle âme vous avez ! » J'étais au comble de la joie. On parla encore de mon désintéressement pendant

(i) Dans S, en interligne i ainsi pendant ».

(2) Dans S, en interligne : « Toutes les... effet. »

(3) Dans S, en marge : « en France ».

trois jours. Je crus que tout Paris disait en me voyant : « Voilà celui qui n'a pas voulu ruiner ce petit jeune homme en faisant vendre sa terre de Saint-Félix. » On l'a bientôt oublié, et lui tout le premier. Les gens raisonnables qui l'avaient prévu m'ont donné tort, et puis il n'a plus été question de rien.

Il était flatteur d'être des thés et de la société intime de feu M. le prince de Conti (i), de ses battues de Bertichères, de ses autres chasses, etc. Je crus lui en marquer ma reconnaissance par un présent qui, à ce que je croyais, devait être fameux, en France, par la singularité et la recherche.

Je lui envoyai de Bruxelles, dans la voiture la plus compliquée dans le genre du prince, une belle servante de vingt-cinq ans, avec une figure, une gorge et des couleurs à la Rubens. Voici ce qu'elle apportait : des têtes de porcs d'Alost, des conques d'Assche, du beurre d'Anderlecht, des déjeuners de Malines, des pets de béguine, du mostofé (2) du Hainaut, des boucquacouques (3) des Flandres, des gauffres de fermière, des hochepots, des tripettes, quantité de choses à manger froid ou à réchauffer, du veau de Gand, des chapons de Bruges, des poulardes de Campine, des lapins d'Estambruges, du mouton d'Ardennes, du cabliau de Blankenberg, des huîtres d'Ostende, de l'andolium de Bruxelles et des crevettes d'Anvers.

Cette excellente cuisinière était enterrée dans tout cela. Elle arriva ainsi à l'Ile-Adam. On jouait. On cau-

(i) Louis-François-José, prince de Conti, 1734-1814.

(2) Sorte de fromage « mal étoufié «.

(3) Galettes faites avec la farine de sarrasin (bouquette).

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