‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 107 sur 173 · HISTOIRE DE LA POSSÉDÉE I · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA POSSÉDÉE I

ment civil (i). Le duc d'Arenbcrg (2) qui le demande me fait pitié pourtant, me dit-elle, aveugle comme il est. — Donnez-le lui, madame, lui répondis-je bien vite, il me fait pitié aussi. — [Eh bien], oui, dit-elle en me remerciant et en s'attendrisssant, mais vous aurez le bel hôtel du gouvernement qu'il sollicite aussi. » Je l'ai huit jours, il le demande et l'obtient.

N'ai-je point écrit (car comme je ne me relis jamais, et n'écrivant qu'à bien des années de distance, je crains de me répéter), mon histoire de la possédée? La voici. J'appris qu'une vieille femme depuis quarante ans dans le village de Morghem (3) au général d'Asper (4), après s'être confessée, sachant que le diable ou son mal allait lui prendre, entrait en convulsion quatre jours avant les quatre grandes fêtes de l'année et que dès qu'elle avait communié elle rentrait dans son bon sens et bonne santé. J'y allai avec une vingtaine d'ofhciers de la garnison de Gand, aussi incrédules que moi en diablerie. Je la vis traîner avec des cordes de chez elle à la sacristie et des hurlements affreux. Après les premières prières de l'exorcisme pendant lesquelles elle faisait des bonds que le plus fier saltimbanque ne pouvait pas imiter, le curé lui passa son étole autour du cou et la traîna au pied de l'autel. Elle y était tenue par un prêtre et le magister,

(i) Le Hainaut.

(2) Louis-Engelbert, duc d'Arenberg, i 750-1 820. Il avait perdu la vue à la suite d'un accident de chasse.

(3) Mooregem, village de la Fla-ndre orientale, près d'Audenarde, à trente et un kilomètres de Gand.

(4) Constantin-Ghislain-Charles van HooBRŒCK, dit baron d'Asper, 1 754-1 809, général belge au service d'Autriche. En 1770 il était enseigne au régiment de Ligne.

des mains desquels elle voulait s'échapper lorsque, sans pouvoir voir ni entendre, le vicaire prenait de l'eau bénite, ou lisait le nom de Jésus.

[Comme elle se confessait, vivant jusqu'alors comme une petite sainte, lorsqu'elle sentait que le diable ou son mal allait lui prendre, pour la guérir de l'un et de l'autre], le curé prit comme toutes les années précédentes l'hostie. La possédée hurla, écuma, sauta. L'eau bénite alla son train ainsi que les prières. Serrée de plus près, sa gueule enflammée et baveuse plus ouverte que jamais, elle reçut enfin le corps de Notre-Seigneur. La langue de feu blanchie d'écume et pendante se retira. Calmée dans l'instant elle fit elle-même ses prières, baisa la marche de l'autel et alla les continuer sur un banc, à côté des autres femmes du village, comme si de rien n'était, après avoir ramassé sa coiffe ou bonnet, son fichu et tout ce qu'elle avait perdu ou déchiré dans ses fureurs véritablement diaboliques.

Est-ce intérêt? Non. L'Église ni elle n'en avaient pas le sou. Est-ce vanité, singularité? Non, personne ne venait la voir et n'y pensait pas. Est-ce imagination? Ainsi que j'ai dit on prononçait trop bas le nom de Jésus pour qu'elle l'entendît. Pour être pourtant plus sûr que ce ne fût pas cette dernière cause, j'aurais voulu qu'on lui donnât une hostie qui ne fût pas consacrée. Si elle n'avait pas produit le même effet, rien n'aurait plus constaté celui du miracle. Cela valait la peine de l'approfondir pour la plus grande sûreté de la religion chrétienne. Mais on me répondit, fort mal à propos [ce me semble] que ce semblant serait une espèce de profanation ou de mystification scandaleuse.

Qu'on croie ce qu'on veut, ce qu'on peut. D'Asper, encore vivant, était avec moi. Il savait tout cela avant d'y aller. Je raconte le fait tel qu'il est.

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