UNE APPARITION A L HOTEL DE MONS
On dit toujours : « Ce sont des bêtises. Je ne crois pas au merveilleux. — Ni moi non plus. Mais voici ce qui est arrivé, » dit-on toujours. Eh bien ! je dis de même et je permets de croire que c'est ainsi qu'on fit encore dans ces occasions un tour ou une ruse de voisin qui voulait m'éloigner peut-être d'un corps de logis qu'il destinait à quelque chose.
Une nuit, à mon hôtel du gouvernement à Mons, oh depuis quarante ans on avait, disait-on, des apparitions, j'entendis des espèces de sifflements ou soupirs et tant de bruit à ma porte toujours prête à s'ouvrir ou à se fendre en éclats (quoiqu'il n'y eût ni vent ni fenêtre ouverte), que je sonnai. Angelo, mon valet de chambre, arriva, sortit précipitamment de mon appartement et jure encore à présent qu'il a vu une grande figure blanche s'échapper, qu'il aurait poursuivie si la peur et ses jambes ne l'avaient arrêté. Mon caporal d'ordonnance coucha dans mon antichambre. Je n'entendis plus rien et dormis alors très tranquillement.
[Quand je pris possession de mon gouvernement, je montai au grand galop, avec une suite considérable d'officiers, mes houzards et des ordonnances, la montagne qui est à l'entrée de la ville. J'allai recevoir ainsi, toujours à cheval et très militairement, les hommages du magistrat et du Conseil, des États, etc., à mon hôtel où je descendis.]
L'inauguration que je fis de la forteresse et pays de Luxembourg avec mes Russes à barbe, mes petits Tartares mahométans, quinze officiers de mon régiment sur un wiirst et beaucoup de gens à ma livrée, eut [aussi] fort bonne grâce. Cet air sauvage allait si bien à une province qui l'est aussi (i),
Je manquai d'y être tué une fois, à une manœuvre de toute la garnison, d'une balle destinée à un major, qui alla blesser à côté de moi un avocat nommé Hallebardier, et une autre fois, à Gand, d'un escouvillon qu'on oublia de tirer hors du canon.
J'ai eu à Tournai (2) un moment bien touchant et bien agréable. J'y allai par hasard, de Belœil, au premier moment de l'émigration. On joua Richard Cœur de Lion. On me vit dans ma loge attendri à l'air de : « O Richard, ô mon roi ! » On m'applaudit à tout rompre. De vieilles et jeunes Françaises se jetaient hors de leurs loges. Tout le parterre composé de jeunes officiers français qui sautèrent sur le théâtre pour l'assaut ne cessait de crier : « Vive le roi ! Vive le prince de Ligne ! » Je n'en pouvais plus. Il y eut un trait dans la pièce où l'on promettait de venger le pauvre roi prisonnier. Je
(1) L'inauguration à Luxembourg eut lieu le 6 août 1781. Lire le récit détaillé dans les Annales, tome I, p. 144 sqq.
(2) Voir variante dans le texte du Cahier Y.