UN DUEL A BELŒIL
m'avançai en applaudissant, avec l'air de vouloir y contribuer. Je le croyais alors et il était vraisemblable qu'on m'y employât. Ce mouvement remarqué me valut encore des battements de mains qui ne finirent que pour s'essuyer les yeux inondés de larmes.
Une drôle d'idée qu'a eue le prince de Nassau, c'était de rétablir les seconds dans les duels, et il daigna jeter les yeux sur moi à ce sujet. Il devait se battre avec M. de Buzançais (i). Il vint me trouver pour me proposer de l'accompagner à Quiévrain. « — Mon ami, il fait trop froid et je m'amuse à Paris. — Tu refuses ce qui te fera honneur et à moi aussi. — Bel honneur de regarder bêtement des gens qui se tuent. — Non, ce n'est pas cela, tu le seras peut-être toi-même. — Oui, par ta maladresse ou celle de ton Buzançais s'il tire de côté. — Point. Le duc de Luxembourg (2) m'a promis qu'il se battrait avec toi : c'est son cousin, tu es le mien. Nous partirons demain tous les quatre. »
Me voilà consterné. Pourtant cela me fait rire. J'accepte. Je pense que le duc de Luxembourg aura moins d'envie encore de se battre que moi. Précisément. Il dit qu'il est enrhumé. La partie se dérange. Il m'envoie faire ses excuses par un vieux lieutenant-colonel de son régiment du Hainaut qui doit, me dit-il, aller à sa place.
« Monsieur, lui dis-je, compte-t-il être acteur ou spectateur? — Oh ! je ne donne pas là-dedans, je suis témoin,
(i) Charles-Paul-François de Beauvillers, comte de Busançais, né en 1746.
(2) Charles-François-Frédéric II de Montmorency, duc de Luxembourg, 1 702-1 764, maréchal de France.
— Monsieur, en ce cas, je vous donne à ma place M. de Gervasi, major de Nassau, et cette lettre pour mon concierge de Belœil, pour que l'on se batte au moins chaudement après y avoir bien dormi. »
Les papiers publics m'ont appris ce que j'avais oublié et ce qui y était : « A dîner pour quatre, A souper pour trois. Enterrement dans mes serres et digne d'un grand d'Espagne, car ces messieurs le sont tous les deux.
Je me ressouviens que j'ai toujours été bien indifférent sur tout. Avec du soin, j'aurais eu à vingt ans le régiment de Ligne-Dragons qui venait de gagner la bataille de Kolin. J'y avais été. Mon oncle venait de mourir. Je détestais déjà l'intrigue. Je crus que d'envoyer à Vienne, écrire à l'impératrice en serait une. J'aurais été maréchal
à trente ans.
La maîtresse de l'empereur François I^r m'échappait, et en cessant d'être la mienne, elle voulut me consoler en me faisant lever une garde wallonne à cheval. Je m'occupe de l'uniforme : rouge, parements velours jaune, broderies d'argent, casques, chevaux, queues (i) et tournure à l'anglaise. Mes jeunes gens auraient été jolis comme des anges.
Je crois la chose faite. Je m'en vante. Je ne fais point de démarches. La princesse croit que j'en fais. Personne n'y pense. J'aurais encore été, par ce moyen-là, maréchal à trente ans. Je ne le suis pas à plus du double et je m'en... ris.
(i) Dans B « bonnets » au lieu de « queues ».
LA PROCESSION DISPERSEE 205
J'avais un rendez-vous au jardin de Montecuculli (i), à présent de Razumoffsky. Je passe très* vite devant la petite chapelle du haut pont, sans me douter que son petit saint y attirât une bénédiction et une procession qui, dans le moment, débouchait d'une petite rue. Un dévot en colère retient les chevaux de volée et les secoue à les renverser. Un autre se jette sur mon postillon. Un plus dévot encore le bat. Je lui crie : Fahrt zii zum Teiifel (mots qui parurent dans la plainte et qui manquèrent de me faire casser). Mon postillon fouette. On arrête les quatre chevaux. Les dévots colères tiennent presque les roues pour me rouer de coups aussi, peutêtre. Je sors, et comme malheureusement je n'avais pas de canne, je disperse l'épée à la main toute la procession. Le prêtre resta seul à son petit autel, mais je poursuis mon chemin.
Deux jours après : le diable après moi. Clergé, bourgeoisie, police, gens de loi, trente cahiers d'écriture. Le maréchal de Neipperg (2) me fait venir. « Qu'avezvous fait, m'a-t-il dit? C'était bon du temps passé. Charles VI (3) même, le sévère, a ri de savoir les princes Eugène, de Commercy (4) et de Vaudémont à la maison de police pour du tapage dans les rues, mais une procession..., l'impératrice..., vous êtes perdu! Allez
(i) Au comte Antoine Montecuculli. — La description de ces jardins se trouve dans le Coup d'œil sur Belœil, Mélanges, t. VIII, p. 142
(2) Guillaume-Reinhard, comte Neipperg, i 684-1 774.
(3) Charles VI, empereur, 1685-1740.
(4) Charles-François, prince de Commercy, feld-maréchal, mort
trouver M. de Schrattenbach (i). — Je n'en ferai rien, lui dis-je ; si je leTencontre, peut-être que je lui en parlerai. Bien obligé, monsieur le maréchal, vos bontés habituelles et votre intérêt dans ce moment-ci vous assurent bien ma tendresse et ma reconnaissance. »
Le procès empirait. Je craignais encore plus un sermon de l'impératrice que la cassation. Je trouve ce gros chef de police en entrant dans sa loge. J'y entre aussi. Je lui raconte l'insulte faite à ma livrée et à moi, le mal fait aux chevaux et au postillon et celui qu'on voulait me faire. Son Excellence me dit qu'on a eu raison et qu'on aurait très bien pu et peut-être dû tuer mon homme. J'entre en colère. [Son Excellence me demande encore des détails. Je les lui donne.] Son Excellence me dit qu'il ne sait pas d'ailleurs si ce que je dis est vrai. J'entre en fureur, et je lui dis, avec l'étourderie et la délicatesse de mon âge d'alors : « Croyez dans l'instant ce que je vous dis, car si Votre Excellence ne le croit pas... » Et je lui fais en même temps une mine à le jeter dans le parterre. Son Excellence fait semblant de me croire
et apaise l'affaire.
En voici une autre pour laquelle je méritais bien plus d'être cassé. Je me trouve campé près d'un régiment qui avait décampé à une bataille. « Faisons justice, dis-je à mes officiers, tous de vingt ans comme moi, puisque tous les autres avaient été tués. Jetons les drapeaux dans les latrines. » On enlève la sentinelle pour qu'elle n'ait rien à se reprocher. [On en fait un Colin-Maillard devant le front du régiment.] Je lui donne pour sa peur cinq cents ducats. Les drapeaux vont où je l'ai dit. Qu'on
(5) François-Ferdinand, comte Schrattenbach, i 707-1 785.