CARACTÈRE DES « FRAGMENTS » XXV
Nous ne nous étendrons pas ici sur le caractère des Fragments. Ligne, dans les diverses préfaces et les réflexions qui sont éparses dans ces deux volumes, s'est expliqué assez longuement sur ce sujet.
Les Fragments « sont encore un ouvrage à lacunes, mais qui est-ce qui ose faire une confession générale? » Les récits sont rédigés après coup, à l'aide de souvenirs déjà lointains ; parfois ils sont de seconde main, d'après des informations d'autrui, puis, à la fin de sa vie, ils sont écrits presque au jour le jour.
Le « journal » de son archiviste Leybeg, qu'il retrouve, sera pour lui ce que fut pour Saint-Simon le « Journal de Dangeau ». Il s'en servira comme d'un aide-mémoire et il y rencontrera parfois une base chronologique, dont il fait d'ailleurs peu de cas.
On trouvera dans cet ouvrage beaucoup de redites. Bien qu'il se dise « fidèle secrétaire de ma tête (i) », souvent il hésite et se répète : « Ai-je dit quelque part, car j'aime mieux qu'on s'ennuie à me voir me répéter qu'à me lire (2).... » Et ailleurs : « N'ai-je point écrit, car comme je ne me relis jamais et n'écrivant qu'à bien des années de distance, je crains de me répéter (3)... »
« Mes éditeurs, dit-il encore, ne vous donnez pas la peine de réformer mes répétitions, s'il y en a. Je ne me lis jamais. J'écris quelquefois ce qui m'est arrivé il y
(i) Cahier VII.
(2) Cahier VI.
(3) Cahier XI.
XXVI FRAGMENTS DE l'hISTOIRE DE MA VIE
a cinquante ans. Mes lecteurs, passez-les si vous avez assez de mémoire pour vous en ressouvenir (i). »
Ainsi Saint-Simon s'en était excusé en disant : « Tout bien considéré, j'estime qu'il vaut mieux hasarder qu'il m'en ait échappé quelqu'une que de ne pas mettre sous les yeux un tout ensemble si intéressant (2). »
A travers les idées ou les préjugés de caste et d'éducation, à la faveur d'un esprit singulièrement éclairé et brillant, on appréciera parfaitement l'authenticité des anecdotes et la sincérité et l'impartialité du mémorialiste.
L'idée première d'écrire des Mémoires est venue au
prince de Ligne du plaisir qu'il a éprouvé à lire « ceux
de Mme de Caylus, de la mère du Régent, de Saint-Simon
et de cinquante auteurs d'anecdotes de la cour de France
de ce temps-là. » Malgré toutes celles qu'il avoue avoir
oubliées « et qui vaudraient peut-être mieux que tout
cela », le recueil complet de ses Fragments lui vaudra
peut-être d'être considéré enfin comme le Saint-Simon
de cette Europe du dix-huitième siècle, dont il incarne
si bien le type cosmopolite, et dont il fut le meilleur
témoin.
Le bibliographe Quérard signale que les Œuvres ■posthumes de Ligne ont été publiées à Vienne et à Dresde, en 1817, en six petits volumes in-8°, sans donner d'autres détails (3). Le baron de Reiffenberg dit également que
(i) Cahier XXIX.
(2) Mémoires, t. XXII, p. 134.
(>,) La France littéraire, t. V, p. 306-307, et t. XI, p. 225.