‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 111 sur 173 · CAHIER XII · texte numérisé non relu

CAHIER XII

Pas de chance. — Dorothée et les demoiselles de l'Opéra. — Le prince Henri de Prusse. — Soupers, mascarades et plaisirs à Paris. — Une mésaventure aux Champs-Elysées. — Pour l'honneur des écuries de l'empereur. — Deux accidents à Buda et à Vienne. — Une revue des Lycaniens. — Les canons de Belœil. — Cagliostro dupé. — Domestiques et commissionnaires. — Amitiés dans toutes les cours. — Quelques comédiens : Préville, Aufresnes, Le Kain, Albanese, Mole. — Respect humain. — « Nous avons des Wallons ! » — Marques d'attachement données par les villes de la Belgique.

J'avais gagné quatre ou cinq cents ducats à un général Wrbna (i), à un comte Desofïî, à trois autres officiers la veille de la bataille de Breslau. J'en avais perdu deux (2) mille contre Rodény, Thomassoly, Gablosson, Blanckenstein qui vit encore. Je demande le lendemain comment se portent ces messieurs. Ceux qui me devaient avaient été tués, les autres se portaient fort bien. On dirait que l'or est mon ennemi mortel et qu'il me fuit pour ne pas être tourmenté.

Je pouvais faire cocus deux souverains morts quarante ans avant ma naissance. J'ai déjà parlé du goût de Mme de Cosel pour moi. Mme Tscherschoffsky, maî-

(i) Charles- Wenceslas Wrbna- Freudenthal, i 716-1757. {2) Dans S, en marge « deux ».

tresse de Joseph I^^ , a eu un peu envie de ma petite personne à quinze ans. Elle était pauvre. Elle donnait àdîner par pique-nique à la maison où je demeurais avec mon père.

Mes vieilles maréchales étaient des ruines respectables comme Rome, aimables comme Athènes et galantes comme Versailles sous Louis XIV (i).

Une diable de raison de santé, dérangée (2) avant l'affaire de Maxen dont j'allais porter la nouvelle à Versailles, m'empêcha d'avoir Mme de Mazarin, (3) belle alors quoique fort ridicule. Je ne risquai qu'une certaine Dorothée (4) que M. du Barry, qui avait déjà formé le projet de donner une maîtresse au roi, me fit avoir en attendant.

J'étais ivre de plaisir, de fêtes, de surprise, d'enchantement et de l'espèce d'amour de cette Laïs qui me chanta cet impromptu à souper, chez elle, sur l'air de la romance de Gavigné :

Avec vous, prince charmant, Suivre l'amour en folâtrant Deviendrait un tourment.

Soyez mon amant,

Mais constamment

(i) Variante B : « La marquise de Villars, vieille ruine respectable comme Rome, aimable comme Athènes et galante comme Versailles sous Louis XIV m'aimait aussi. »

(2) Variante B : « Un diable de mal saxon pris avant. »

(3) Françoise de Mailly, marquise de la Vrillière, duchesse de Mazarin.

(4) Dorothée, fille d'un porteur d'eau de Strasbourg était soupçonnée d'être rongée d'un vilain mal. Comte Fleury, Louis XV intime, Paris, Pion, 1899, p. 190.

DOROTHEE ET LES DEMOISELLES DE L OPEKA 211

Pour VOUS Dorothée De vous seul serait enchantée Et dirait à chaque instant :

Aimez-moi bien, prince charmant,

Etc., etc.

Toutes les impures de l'Opéra, me prenant pour un jeune baron allemand, avaient formé des projets sur moi, mais n'aimant pas ce genre-là, j'ai cru que c'était le seul où il fut permis d'être fripon plutôt que dupe. J'avais un charmant uniforme. J'étais bien à ce qu'on disait. J'étais fort à la mode à ce que je voyais. Et puis, un Allemand parler français... « Comment, monsieur, vous êtes étranger? Vous vous êtes battu malgré le froid qu'il fait? Y a-t-il de la neige en Saxe pendant l'hiver? Vous y avez été pendant quatre nuits au bivouac? Colonel à votre âge ! mais c'est comme en France? Monsieur votre père est donc duc et pair... »

On connaît (i) le goût du prince Henri qui est mort. Il m'a cru plus bégueule que je ne suis. Il m'a fait coucher trois semaines dans sa chambre pendant la tournée des champs de bataille que je fis avec lui, et il ne m'a demandé que mon portrait en miniature. J'aurais ri et je l'aurais prié de se recoucher (2).

Je lui demandai un jour ce qu'était devenu un jeune et charmant officier des houzards de Kleist que j'avais

(i) Variante'B : n On sait.»

(2) « Il me fit coucher trois semaines dans sa chambre, à une tournée de champs de bataille que je fis avec lui, bien instructive pour moi qui n'ai rien oublié de tout ce qu'il m'a dit. Il m'embrassait trente fois par jour et finit notre voyage scabreux pour mon honneur, ma facilité et reconnaissance, par se contenter de mon portrait en miniature. » Annales, t. VII, p. 6-8.

VU enlever par les cheveux par un ouhlan au milieu d'une affaire. C'était précisément son favori Khopenecks devant qui je faisais cette question.

J'ai été de la première course de traîneaux qui s'est donnée à Paris. J'y culbutai dans un fossé du boulevard neuf la duchesse de Mazarin.

Après un souper à l'hôtel de Soubise, M. le duc de Chartres encore alors en cocher, MM. de Lauzun et de Jarnac en coureurs, M. de Guéménée, le cheyalier de Luxembourg et moi avec des flambeaux derrière la voiture, tous en habits de fête, éclatants de paillons, nous courûmes tout Paris et conduisîmes ainsi milady Sara (i) et Mme de Cambyse (2) au bal de l'Opéra.

(i) Lady Sarah Bunbury, sœur du duc de Richmond et de lady Holland, mère de Charles Fox, passait pour une des plus jolies femmes de son temps. Les archives de Belœil conservent un feuillet autographe du prince, recueilli à Vienne en 1834 par le prince Eugène et dont une partie a été enlevée. On y lit : « Qui est-ce qui connaît milady Sara Bunbury? Elle a fait plus de bruit à Paris l'an passé qu'elle ne devait en faire. Je ne contribuai pas peu à la mettre à la mode. Je fis semblant d'en être amoureux. Ceux qui l'étaient réellement le crurent, elle le crut elle-même. Mais comme elle me voyait cependant une tournure différente des gens passionnés elle me dit que je ressemblais au corsaire de la reine de Navarre, le duc de Lauzun au malheureux Lautrec et la Roche du Maine au chevalier de Coigny. Nous... nos noms, pendant tout le temps qu'elle fut à Paris, nous lui fîmes des vers au sortir d'un bal de 1'... où elle nous les avait donnés pendant une veillée assez libertine qui nous mena à l'heure d'aller en traîneau à Bagnolet. Le vicomte de Chabot furieux de n'y être pour rien en envoya aussi, mais comme il s'était mis en avant cela ne fut pas bien reçu. Il nous gênait quelquefois chez elle, le bon Lauzun... »

(2) La vicomtesse de Cambis, sœur du prince de Chimay et de

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