MASCARADES A PARIS
Nous avons eu une superbe mascarade chez la maréchale de Mirepoix (i). Ma belle danseuse alors était Mme de La Vauguyon (2). Tous les hommes avaient du rouge et avaient l'air d'ivrognes. J'eus beaucoup de succès parce que j'étais le seul qui n'en eût pas. J'avais à la vérité beaucoup de couleurs. Ce fut la première raison de l'amitié de la maréchale de Luxembourg qui me dit, pour faire connaissance : « Vous êtes, je parie, un homme de bon goût. »
Je n'ai jamais su, pas plus que quatre ou cinq autres jeunes gens, chez qui et avec qui nous allâmes manger une poule au riz, au sortir d'un bal de l'Opéra. Ces dames demeurèrent masquées. Je ne sais pas davantage si elles se connaissaient et nous connaissaient. Elles eurent un ton parfait, et la liberté qu'une aventure extraordinaire amenait nécessairement. Elles ne passèrent et ne nous laissèrent point passer à trop de licence jusqu'à ce que réchauffement de la veillée et de nos propos et de l'imagination ait passé encore ailleurs (3).
M. le duc d'Orléans (alors) et moi, nous pensâmes être victimes de notre curiosité (4) et point du tout de
Mme de Caraman, fut maîtresse de Louis XV et ensuite du duc de Lauzun. Voir les mémoires de Lauzun.
(i) Anne-Gabriel le de Beauveau-Craon, seconde femme de Charles-Pierre-Gaston-François de Lévis, marquis puis duc de Mirepoix, dame du palais de la reine Marie Leczinska.
(2) Femme d'Antoine- Paul- Jacques de Quelen, duc de la Vauguyon, gouverneur des enfants de France, née duchesse de Béthune.
(3) Dans S, en marge : « Jusqu'à ce que... ailleurs. »
{4) Dans B, en marge : « et point du tout... quelquefois arrivé ».
notre libertinage, car nous ne voulions que savoir si ce n'étaient pas de jeunes personnes échappées de la maison paternelle ou quelques mauvaises têtes du grand monde, comme cela est quelquefois arrivé. Nous étant laissés raccrocher par deux demoiselles qui eurent l'esprit, au jardin des Tuileries, de nous séparer et de se faire passer pour des personnes de la société qui nous connaissaient et par une conversation assez piquante insensiblement (i), elles nous conduisirent aux Champs- Elysées, à une petite baraque où trois jeunes gens ayant l'air d'essayer leurs couteaux me prièrent d'aider ces demoiselles abandonnées, me dirent-ils, par des parents de distinction (2). Je fus assez heureux pour cacher ma Toison d'or [avec une chaîne] et une montre de diamants ; et louis par louis, avec leurs gestes et pourtant des propos obligeants, on me fit donner la douzaine que j'avais dans ma bourse (3).
(i) Dans B, le passage « et de se faire... insensiblement », n'existe pas.
(2) Dans B : « abandonnées.,, distinction », ne se trouve pas.
(3) Cette anecdote se trouve dans les cahiers XII B et XII S. Le premier est écrit de la main du prince ; le second est de celle du copiste, a été reiu par l'auteur, mais Pictet de Rochemont a rigoureusement biffé ce récit comme tous les passages similaires d'ailleurs.
Dans le cahier XLIII, écrit par Ligne lui-même dans les derniers temps de sa vie comme en témoigne l'écriture, le même récit reparaît, mais le personnage du duc d'Orléans est remplacé par celui du général comte de Kaunitz. Si les variantes de détail sont nombreuses dans les Fragments, les Mélanges et la correspondance, les confusions de personnes sont rares : sauf la remarque relative à Nanette Couteaux (Cahier I), on ne rencontre que celle-ci. Nous supprimons le passage dans le texte du Cahier XLIII pour le donner ci-dessous.
Variante S. « N'ayant jamais été libertin, mais curieux d'aventures, je me laissai aller aux Tuileries à une qui me promettait quelque événement extraordinaire. Deux petits messieurs vinrent dire au général Kaunitz et à moi que deux femmes comme il faut aimaient les Autrichiens et nous attendaient aux Champs-Elysées, et nous y conduisirent dans une petite baraque. Celle qui s'empara de moi