DEUX ACCIDENTS 2I
On est parfait à l'âge où l'on est tourmente mal à propos pour le devenir. On est tendre, reconnaissant, exalté jusqu'à seize ans, bon enfant, bon citoyen. Par exemple je n'en avais que douze. Je voulus me battre pour l'honneur des écuries de l'empereur, de la Josephstadt, avec le fils de l'ambassadeur de France, M. de Hanscport. Je lui soutenais que c'était un plus beau bâtiment que le Louvre. Il se fâcha. Je me fâchai et nos gouverneurs se fâchant encore davantage nous défâchèrent malgré nous.
J'ai déjà dit combien de fois j'ai été au moment de sortir de cette pauvre, jolie, triste et charmante vie. Je me ressouviens d'avoir été traîné encore une autre fois le pied dans l'étrier, d'avoir été emporté en voiture par quatre chevaux presque sauvages qui s'étaient défaits du postillon, pas loin de Bade, un rocher à gauche, le Danube à droite, dans la descente la plus rapide.
Une autre fois (i) d'avoir voulu, pour faire l'agréable
était une femme comme il ne faut pas, au contraire, mais fort jolie. A peine commençai-je à causer avec elle que les deux petits messieurs me prièrent de leur donner à souper et l'argent qu'il fallait pour le commander. Kaunitz se doutant de la trop mauvaise compagnie était parti. Je cachai ma Toison et une belle montre de diamants, et voyant des dispositions à aller chercher de leurs amis et un grand couteau sur une table qu'ils regardaient de temps en temps, je leur dis : « Messieurs, voilà ma bourse, commandez le souper. Je vais vous ramener mon camarade. « Je m'en allai doucement, comme si je les avais cru les plus honnêtes gens du monde. Ils crurent peut-être que l'envie de s'amuser et moi de gagner les cinq ou six louis que je leur laissais feraient revenir le comte de Kaunitz et qu'ils en auraient davantage. »
(l) Dans S, en marge : « une autre fois. »
2l6 FRAGMENTS DE L'hISTOIRE DE MA VIE
à une revue de Croates, sur l'esplanade, passer à la nage ia très petite et vilaine rivière de Vienne, mais elle était débordée et cherchant longtemps à en sortir à cause de son grand escarpement, je manquai d'y rester au milieu de beaucoup de cris très obligeants qui étaient une espèce d'oraison funèbre.
A propos de Croates, j'eus un fort bon moment dont j'aurais voulu me passer. L'empereur Joseph savait que je préférais mon lit ou bureau de travail, puisque c'est la même chose, à la courtisanerie du vol du héron à Laxembourg ou de la revue des bataillons qui y passaient successivement pour s'en retourner en Hongrie après notre dernière petite guerre de Prusse. J'y étais d'autant moins porté que je voyais échapper de belles occasions de gloire pour moi, et qu'il y avait assez de nos généraux terribles en paix, paisibles en guerre, qui y faisaient leurs embarras. L'empereur me dit : « Vos Lycaniens (i) passent demain. Vous qui les aimiez tant la campagne passée, vous ne pouvez vous dispenser de les aller voir. » Je l'y accompagne. Ces bonnes gens qui se reposaient dans une prairie au moment de reprendre leurs armes, me reconnaissent, m'entourent, me prennent par la main ou baisent mes genoux, mes bottes, mon cheval, en me criant des vivat, au lieu d'aller se ranger, comme on leur en donnait l'ordre, puisque l'empereur arrivait. Je ne sais pas si, de penser si peu à lui, lui fit grand plaisir.
(i) Soldats du régiment d'infanterie de Licca, formé en 1763. Voir Leuridant, Lettres et billets inédits du prince de Ligne, Bruxelles, Lamertin, 1919.