CAHIER XIII
Un rendez-vous usurpé. — Les surprises du vin. — Mort du chevalier de Saxe. — Un séjour à Edclstetten. — Du plaisir de n'avoir d'obligation à personne. — A la cour d'Anspach. — L'électeur de Bavière.
Une horreur de ma part c'est d'avoir profité d'une vanterie de Louis sur le compte d'une femme qu'il avait, m'a-t-ildit, tous les jours à six heures. Je le fis occuper à cette heure-là, ou causer, ou intéresser et j'y allai à sa place. « Je viens, madame, lui dis-je, de la part de mon fils qui ne mérite pas vos bontés, vous dire qu'il y renonce et vous proposer de vous venger. C'est un monstre. — J'y consens, me répondit-elle. »
Je me sauvai bien vite ensuite. Louis arriva avec l'air de la bonne conscience. Il fut reçu comme un chien. Tout cela s'éclaircit et ce fut moi qui, de l'avis de tous les deux, fut jugé un homme abominable.
Je bois plus qu'un autre quand il le faut, pour l'honneur. Je n'ai jamais été ivre qu'au théâtre. Un jour que je jouais Hortensius, après avoir fait attendre toute la ville, je parus enfin, moitié riant, moitié dormant, appuyé quelquefois contre une coulisse. Comme on ne connaît pas à Vienne beaucoup le spectacle français et cette pièce de la Surprise de l'amour (i), on crut que
(i) Comédie en trois actes et en prose de Marivaux (1727).
c'était de mon rôle, et on me fit compliment d'avoir joué si naturellement : c'était la surprise du vin plutôt que celle de l'amour.
Je fus un peu gris encore une fois cependant, à Carlsbad, en buvant douze bouteilles de vin avec milord Riversdale, pour noyer mon chagrin de ce qu'un mari fit partir, le jour de mon arrivée, sa femme dont j'étais amoureux. On dit que je parlai (i) latin et ris toute la journée.
Ce qui fut plus sérieux ce fut la suite de cinq grands verres de vin de Tokay, dont chacun coûtait quatre ducats tant il était vieux, que je bus par bravade, chez le prince Xavier de Saxe, pendant le camp des soidisantes manœuvres de Dresde. Cela me coupa les jambes. Je versai dans cet état sur le Geyersberg. On eut plus de peine à me relever que ma voiture. On me traîna comme un corps mort et sans être malade, avec la tête très saine. Je ne pus me tenir sur pied pendant cinq ou six jours.
C'était à une triste époque de ma vie et cela y contribua. J'étais allé consoler ce pauvre père de la mort du chevalier de Saxe que je ne puis oublier (2). Elle m'affecta d'autant plus qu'il s'échappa de mes bras pour passer à ceux de la mort. Il alla voir une fille, parce que je ne sais pas, me dit-il, si je ne serai pas tué, me paya trois kreutzers qu'il me devait, par la même
(i) Variante B : « J'ai parlé. »
(2) Annales, V, p. 336-341.
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raison, me dit-il aussi, me serra la main, lui qui n'était pas fort caressant, et alla recevoir un coup de pistolet. C'était le 23 juin 1802, cinq jours après avoir donné un coup de sabre à l'endroit que je lui avais indiqué, sur le poignet, au prince Zouboff. Comme c'était le 18 de juin, jour où nous gagnâmes une fameuse bataille et qu'ils se battirent sur le penchant de la ruine du Geyersberg, je disais que c'était une seconde bataille de Kolin. Hélas ! celle de Tcherbatoff, près de la ruine du Riesenberg, ne fut que trop sérieuse.
Un jour que je me promenais dans mes bois avec mes quatre ou cinq plus jolies chanoinesses d'Edelstetten (i) (mon indemnité que j'appelle indignité, à cause de l'abomination de voler l'Empire), je vis un feu à trente pas dans la forêt et, ordonnant à un de mes gens de courir pour le faire éteindre, voyant qu'il s'en retournait tout effaré, je saute de la voiture pour faire le leste aux yeux de la charmante Louise de Freyberg (2) que j 'aime de tout mon cœur, et pour lui plaire, en faisant le brave, je cours en tenant ma canne d'une main hostile. Quel fut mon étonnement lorsque, près d'entrer dans le bois, j'entendis d'une voix terrible : « Ne faites pas un pa? de plus ou je fais feu sur vous ! »
Je n'en aurais pas cru mes oreilles, si je n'avais pas
(i) La Diète de Ratisbonne avait accordé au prince l'abbaye d'Edelstetten, en Souabe, près de Gunzbourg, comme indemnité pour sa seigneurie de FagnoUe dont la paix de Lunéville l'avait dépossédé. Annales. VIT.
(2) « Ce ne sont pas des chanoinesses, ce sont des anges, surtout Mme Louise de Freiberg. » Lettre à la princesse Clary, Nouveau recueil. I, 23.
cru mes yeux, et point encore ceux-ci sans ce laquais qui courut me prendre sous le bras pour me dire : « Ne voyez-vous pas trois hommes qui prennent leur fusil? » J'avais bien distingué quelque chose de pareil, mais persuadé que c'étaient des imprudents gardeurs de troupeaux, j'allais mon train. Quels bergers, grand Dieu! Voyant que la vie de ma chère Louise de Freyberg n'était point en danger, à moins qu'ils ne tirassent au blanc et que la perte de la mienne ne pouvait faire son bonheur, je rejoignis au petit pas mes chères chanoinesses plus mortes que vives, d'abord pour moi et puis un peu pour elles qui, de la voiture ainsi que mes Hoffrath et ma suite dans deux autres, avaient entendu distinctement en me nommant : « Que voulez-vous? Retirez-vous. Nous sommes des honnêtes gens qui ne vous ferons rien, si l'on ne nous incommode pas. Nous sommes des chasseurs. »
Ils l'avaient prouvé en tuant, quelques jours auparavant, ceux qui avaient voulu les empêcher d'exercer leur commerce et leur adresse. Pour [leur] faire voir que je les croyais et ne les prenais plus pour des voleurs, quoique je crusse bien que, pour en imposer tout au moins, ils nous lâcheraient quelques coups de fusil, je recommandai d'aller bien doucement à la maison.
Ma petite armée voulut courir après, mais comme j'appris que cette bande de treize petits tyrans brûlait aussi quelquefois les maisons, je l'en empêchai. D'ailleurs ils ne restaient jamais un jour sous la même juridiction. Ils passaient sous celle de mes voisins les électeurs de Bavière et de Wurtemberg, et comme il n'y a ni police ni maréchaussée dans ce pays-là où le margrave de Burgau, mon autre voisin, n'a pas même autant de soldats que moi, ils peuvent s'amuser comme cela tant qu'ils voudront.
INAUGURATION A EDELSTETTEN 227
Quel moment intéressant que celui de mon inauguration ! Heureusement que mes sujets ne sont pas nombreux car ils m'auraient usé la main en me la baisant, ainsi que l'exige la cérémonie, mais ils me la serraient en môme temps, ces bons Souabes, et levaient les yeux au ciel pour mon bonheur. Moi, de mon côté, un peu par charlatanerie, car il n'y avait pas de danger (et alors je l'aurais fait par humanité), je gardais la main des vieillards jusqu'à ce qu'ils fussent tout à fait descendus des gradins de mon petit trône.
Quoique je voulusse échapper aux tristes adieux de part et d'autre de mes adorables chanoinesses et de mes excellents habitants de mon bon gros village, je ne pus surprendre ma garde qui veillait aux barrières du Louvre et, comme du côté de Gunzbourg il n'y a pas loin de ma capitale aux frontières, je l'y trouvai rangée à une heure et demie du matin, avec toute la musique turque qui, ne se contentant pas du tapage qu'elle m'avait fait au réveil, à la parade, et à la retraite tous les jours, en faisait encore autant pour la dernière fois. Cela, cependant, et trois salves de mousquet erie quoique tirées au nez de mes chevaux qui manquèrent de me casser le cou, faisait le plus bel effet du monde pendant la nuit la plus obscure et une pluie à verse.
Ainsi mon départ fut annoncé. Je ne sais s'il coûta quelques larmes à mes anges de chanoinesses, mais tout
ce qui était levé dans la maison et dans la rue et mes jolis et bons soldats en répandaient ainsi que moi et mes gens, Ismaël (i) compris. C'étaient les premières de sa vie et la première fois qu'on en a vues qui ressemblaient à de l'encre.
Quelques Unzer Pnntz soll leben! prononcés alors, ainsi qu'à mon inauguration, d'une voix un peu sourde et attachement concentré, me touchèrent bien plus que les vivat dont les Belges m'avaient étourdi autrefois les oreilles et que les nations criardes comme la française prodiguent également à tous ceux qui ont de l'autorité.
Que de choses attendrissantes chaque jour de mon séjour! Je voyais quelques petits ingrats à l'égard (2) de l'abbesse, ce qui prouve que si même parmi les Souabes, les plus honnêtes gens de l'Europe, il s'en trouve, il doit y en avoir une terrible quantité dans le monde. Je voyais les justes regrets de l'abbesse de la perte de sa domination et de sa fortune et je ne m'en serais jamais consolé si je ne m'étais pas emparé de l'une pour réparer les malheurs de l'autre, en la rendant plus riche et les chanoinesses trois fois qu'elles ne
(i) Turc haut de six pieds, fait prisonnier à la bataille d'Ismacl et donné par Potemkin au prince Charles. Il servit Charles-Joseph avec le plus grand dévouement jusqu'à sa mort. Le marquis de Bonnay fit
son épitaphe :
Repose en paix, bon Ismaël, Tu seras pleuré par ton maître, Il se consolera peut-être Avec les filles d'Israël.
(2) Variante B : « pour » au lieu de « à l'égard ».
ADIEUX A EDELSTETTEN 229
l'étaient. [J'aurais bien voulu cependant prendre à celles-ci jusqu'à leur chemise.]
Je leur avais appris Vive l'amour, le seul jeu que je sache et que m'avait appris quatre ou cinq jours auparavant rélectrice de Bavière. Nous tourmentions pendant la nuit, par de la musique et des apparitions, la grosse Mme Dairing et la jolie Mme de Rasseler par deux mille hannetons. Pour se dérober à ses ennemis mortels qu'elle ne pouvait souffrir, elle (i) ne me déroba point ses appas en se levant de son lit pour courir dans le corridor.
En tout, je fus très décent. Cependant quand on est
seul, on devient nécessaire : elles ne voyaient jamais un
homme (2). J'aurais bien voulu passer le reste de ma vie
jusqu'à l'autre heureuse vie. Je n'oublierai jamais leur
figure et leur amabilité.
J'en embrassai une bien vivement dans un petit coin : elle avait été un peu surprise par quelques verres de punch. Mais la fille du magister, qui était de ma chapelle et avait une jolie voix, et Rosalie la concierge m'embrassèrent sans avoir bu du punch. Mes quatre ou cinq les plus lestes me suivaient toujours comme des ordonnances dans les promenades que je faisais pour reconnaître les emplacements du temple, de la tour ruinée et de la cascade que j'avais ordonnée. Le premier étant sur un point d'où je découvrais les glaciers de la Suisse.
(i) Dans S, en interligne i elle ».
(2) Dans S, en marge : •< En tout... homme. »
Si elles avaient été laides, dédaigneuses, désagréables, intéressées, comme elles le sont dans presque tous les chapitres (où, par exemple à celui de Mons, elles ajoutèrent d'être révolutionnaires Vandernootistes), j'aurais dix mille florins de rente de plus, et je ne les aurais pas vendues comme je viens de faire au prince Esterhazy (i) pour remplacer la vente de mes tableaux dont le dernier paiement est fini. Je puis, à présent (2), continuer à vivre dans mon aurea mediocritate (3). Si elles avaient continué à vivre ensemble dans les chambres que je leur ai conservées, sûr de les y trouver quand j'y aurais été tous les ans, je ne m'en serais jamais défait.
Mais quel plaisir de n'avoir d'obligation à personne et de ne devoir le peu que j'ai qu'à la justice (4) !
Quel plaisir dans le temps que tout l'Empire mendiait et mentait pour avoir plus qu'on avait, de m'être con-
(i) Au prince Nicolas Esterhazy. Voir Annales, VII, « Histoire d'une principauté ».
(2) Dans S, en marge, « à présent ».
(3) Variante B : « Si ce que j'en tirerai remplace la vente de mes tableaux dont le dernier paiement va finir, je serai fort content et continuerai à vivre dans mon aurea mediocritas avec mes 17 ou 18 000 florins. »
» Je n'en ai eu que quatre pendant deux ans pour ma famille et moi, avant d'avoir vendu tout ce que j'ai pu, parce que la moitié de mes gages était arrêtée pour une dette de mon pauvre Charles. Ce qui fait que je dois ime quinzaine de mille florins sur le pavé de Vienne. »
(4) Variante B : « Mais quel plaisir de n'avoir pas eu la peine de refuser des bienfaits de la cour et les offres de service de deux neveux qui ont chacun cinq millions de livres de France de rente ! »