‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 118 sur 173 · LA KEINE DE PRUSSE · texte numérisé non relu

LA KEINE DE PRUSSE

tenté d'un peu plus que l'équivalent de ce que j'y avais perdu sur la rive gauche du Rhin !

Quel plaisir (non pour l'honneur de l'humanité, mais pour mon envie de rire de tout), d'avoir prévu que le prince Louis de Wurtemberg (i), mon meilleur ami et le plus aimable qui depuis.,, mais alors il n'était pas dévot, me refuserait ! Je lui avais demandé mille ducats à emprunter, dans le premier moment où je manquais de tout, lorsqu'il devint régnant, pour l'éprouver (2).

Pendant notre jeunesse, nos guerres et nos amours, n'ayant rien ni l'un ni l'autre, il me disait sans cesse : « Ah ! mon ami, si mon frère meurt avant votre père, tout mon duché est à vous. »

Quel plaisir d'essuyer des injustices de la cour de Vienne et de n'avoir pas demandé à l'impératrice de Russie, à la reine de Naples, des grâces qu'elles auraient été charmées de m'accorder !

Quelle reine encore que celle de Prusse (3} ! Quelle beauté ! Quelle grâce ! Qu'elle rappelle avec une figure plus régulière celle de la malheureuse reine de France !

(i) Louis-Eugène, prince puis duc de Wurtemberg, 1731-1795, Annales, VII, 11 7-124.

(2) Dans B : ;( Quel plaisir... éprouver » a été biffé par Ligne qui a ensuite écrit en marge : « cecy reste. .

(3) Louise DE Mecklembourg-Strélitz, reine de Prusse, 1776-

Quelles charmantes sœurs (i) ! Quelle cour et quelle famille. J'ai été la voir à Anspach (2).

Le roi (3), un peu timide et n'ayant peut-être pas grand'chose à dire pour commencer, étant assez vacant dans la société où il se promène quelquefois tout seul, peut être intéressant et aimable par sa simplicité et justesse d'esprit (4). Je l'attaquais souvent (5) de conversation. Il y prend alors à merveille et parle bien guerre et service. Il a l'air militaire, juste, ferme et bon.

On fit une partie charmante à une montagne, vrai panorama de la Franconie. Les princes, princesses et généraux au grand galop jusqu'au sommet. Le roi, assis sur une pierre sur laquelle avait déjeuné Gustave- Adolphe, s'y dessinait sans s'en douter. Je lui parlai avec feu de cette guerre de Trente ans. Il me parut que je le lui communiquai presque, et il eut l'air de regretter que la maudite, vile, méfiante et criminelle politique de toutes les cours l'empêchât de faire, tout ce que l'honneur et l'intérêt dictaient à tout l'empire (6) dans ce moment qu'on laissait envahir l'électorat de Hanovre.

L'électeur de Bavière (7) que je retrouvai avec bien du plaisir aussi bon vivant que lorsqu'il était le prince

(i) La princesse de la Tour et la princesse de Solms. Voir Nouveau recueil, tome II ; Mélanges, t. XXXI et t. II des Fragments.

{2) Variante B : « Quelle cour ! ( J 'ai été la voir à Anspach) pour recevoir les étrangers et surtout les princes de l'Empire ! »

La principauté d'Anspach, dans la Franconie méridionale, appartint au roi de Prusse de 1 791 à 1806.

(3) Frédéric-Guillaume III, 1770-1840.

{4) Dans S, en marge : « où il se... esprit. »

(5) Dans S, en marge : « souvent. »

(6) Dans B, en marge : ( à tout l'Empire. »

(7) Maximilien-Joseph, 1756-1S25, électeur, puis roi de Bavière, avait servi dans l'arjnée française jusqu'à la Révolution.

MAX DE RAVIÈKE 233

Max et, en France, mon compagnon courtisan, chasseur et soupeur chez nos demoiselles de l'Opéra, me faisait trembler à dmer chez le roi de Prusse. Il racontait cent histoires vraies ou fausses de lui, de moi, des filles, et tout plein de choses que j'avais oubliées, car il faut être grand souverain pour avoir la mémoire des bagatelles et des noms. Un jour que le roi me disait à table que d'avoir si bien traité mes chanoinesses me faisait honneur, je lui dis : « Sire, c'est pour l'exemple, » en riant et en montrant l'électeur, dont les siennes et tout le clergé qu'il a volés sont fort mécontents. « Bel exemple, dit-il fort drôlement, avec son reste d'accent du Rhin, c'est un queux qui veut vifre et mourir comme un queux. » Comme les affaires font les gens qui font les affaires, l'électeur qui s'occupe des siennes et qui est assez au courant de tout, est bien mieux que je ne le croyais trouver et pouvoir se former même en vérité. C'est par air et mauvais air et en se gênant qu'il n'est pas encore meilleur.

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