LE PRINCE DE KAUNITZ
cents florins de rente que je me suis faite de ma terre d'Iphig<5nie en Tanride, j'ai plus de la Russie que je n'ai pas servie et de distinction de la Prusse que j'ai desservie que de l'Autriche que j'ai trop bien servie.
Le comte Jean Palfy avec qui je me suis battu, avait l'air très grand seigneur, était beau et brave. Il était botté et éperonné et avait des gants comme Crispin (i) quand il se battit avec moi. « Diable ! me dis-je à moimême, est-il donc sûr de m'expédier? et a-t-il un cheval tout prêt pour se sauver? » N'est -il pas plaisant que son fils soit devenu mon gendre? Dix ans avant, raccommodé comme de raison, je lui dis, lorsque celui-ci était encore bien jeune et Euphéraie aussi, que peut-être cela arriverait.
Un jour qu'en voiture Catherine II me parlait de la cour de France et de la reine d'après les prétendues anecdotes et les infâmes chroniques scandaleuses de ce temps-là, je lui dis : « Comment Votre Majesté peut-elle croire ce qui est écrit par les porteurs de chaises de Versailles? C'est comme si les isvascheek ou les mouschick écrivaient l'histoire de Votre Majesté. » C'était une vraie
prédiction.
Le prince de Kaunitz avait plus de sens que d'esprit. La régularité et la prononciation dans quatre langues qu'il savait parfaitement, rendaient sa conversation
(i) Dans B, en marge : « et avait. . . Crispin n.
imposante plutôt que séduisante. En y réfléchissant on s'apercevait qu'il n'avait ni trait, ni imagination, mais en se croyant le premier homme du monde, il l'était presque devenu. Il avait autant de fierté dans l'âme que dans le maintien et avait plus de bonhomie qu'on ne lui en supposait. Il frisait ou usurpait l'admiration, mais il méritait l'estime et la considération.
Le duc Albert, sans s'en douter, a fait le plus beau vers du monde et peint, mieux qu'on n'a jamais fait (à la tête de ses mémoires sur la guerre) (i), le maréchal Daun marchant au temple de la gloire, une épée dans la main :
Le bras tombe, il hésite et le doute l'arrête.
Le duc d'Enghien a tué Bonaparte, la vanité a tué sa gloire. Sa folie impériale a abaissé les Alpes, Saint-Cloud a détruit Marengo. Ses gendarmes ont effacé les mamelouks. Son trône a culbuté sa tente. La fable a écrasé
l'histoire.
Comme j'ai jugé son débarquement en Angleterre à peu près impossible, je me souviens que je dis après ses vanteries d'annoncer à ce sujet, au commencement de cette guerre qu'on a sans la faire : « Bonaparte croit qu'une rupture et une descente est la même chose. >•
(i) VarianteB : « mieux que jamais on n'a pu faire. Il avait dessiné à la tête de ses mémoires... »