‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 124 sur 173 · MÉSAVENTURE DE JOSEPH II · texte numérisé non relu

MÉSAVENTURE DE JOSEPH II

exemple], pour les avant-postes, Babouzay, Beck, Jams, Esterhazy et quelques autres comme cela qui étaient à cent piques de Nadard, Prentano, Naûndorff, Ried, Haddick, inférieurs aux grands Lacy et Laudohn (i).

Je puis dire plutôt que le prince Eugène ce qu'il a dit des trois empereurs qu'il a servis. J'en ai servi quatre. Le premier était mon père ; le deuxième pas tout à fait mon frère quoiqu'il me traitât quelquefois fraternellement ; le troisième mon maître brouillon et le quatrième aussi mon maître qui n'aime que les mauvais serviteurs (2).

Je fus bien utile une fois à Joseph II pendant notre voyage en Crimée. La seconde journée après l'avoir rencontré en quittant nos galères du Borysthène, j'allai chez lui le matin et le trouvai désolé de ce qui venait de se passer. « A quelle heure se lève l'impératrice, me ditil? — Elle l'est depuis une heure, lui répondis-je. — Elle sait donc à présent ce qui s'est passé... — Peut-on le savoir? — Oh ! rien et beaucoup. J'ai caressé, c'est-àdire, pris peut-être un peu plus que sous le menton, une fille. Son maître l'a rossée, m'a dit des sottises et je crois, par le bohème que je sais qu'il a ajouté qu'il allait se plaindre au gouverneur de la province. Or celui-ci fera rapport de tout. — Oserai-je demander à Votre Majesté

(i) Voir Mon journal de la guerre de Sept ans, Mélanges, t. XIV, XV et XVI.

(2) Variante B : « Le troisième, mon maître injuste par hasard, et le quatrième aussi mon maître, sans se donner la peine de me connaître. »

OÙ est l'esclave, le maître et le gouverneur? — Oh ! ma foi, cherchez la fiUe, son maître est là. — J'y cours. — Je vous suivrai, »

Je rencontre la fille derrière la porte d'une grange. Je prends des libertés. L'empereur arrive et ne peut s'empêcher de rire de la manière dont j'arrange ses affaires. Je lui dis : « Sire, elle ne pleure plus, c'est déjà quelque chose. » Je vais trouver le maître. Je lui fais voir mon uniforme russe de gouvernement et je lui dis un tas d'horreurs et de jurements qu'on sait de chaque langue qu'on ne sait pas, des Durack et des Jéhénarath. Je lui dis ou plutôt fais signe que c'est pour avoir rossé son esclave et le menace de me plaindre à la Matouschka (i). Cet homme me baise la main, court baiser celle de l'empereur qui était aux écoutes et lui, et Cobenzl qui craignait encore bien plus de passer pour son Mercure furent pleinement rassurés.

Je ne pus m'empêcher de lui dire : « Voilà à quoi sert l'uniforme russe, » parce que j'avais remarqué que prouvant trop que je n'étais que son camarade de voyage et point du tout à sa suite, il lui avait un peu déplu.

Il me dit un jour que n'en pouvant plus d'avoir tant travaillé il se plaignait de ses yeux, sur ce que je lui reprochais cet excès : « Comment faire dans mon pays sans esprit et sans âme, sans zèle et sans cœur à l'ouvrage ! Je me tue parce que je ne peux pas échauffer ceux que je fais travailler. Mais je ne voudrais mourir pourtant qu'après avoir tellement monté la machine qu'on

(i) Durack : imbécile; Jebcna mat, expression presque intraduisible : f... mère; matouchka : petite mère, nom donné à l'impératrice par les paj^sans russes.

l'éducation autrichienne 245

ne pourra pas la déranger même quand on en aurait envie. »

Il est siu- que le sol est ingrat. Ce sont les Wallons, les Hongrois, les Italiens, autrefois les Espagnols, les Lorrains et les Irlandais, les étrangers enfin et quelquefois de l'empire qui, dans tous les grades et dans toutes les guerres, ont fait le plus d'honneur à nos armées [excepté Jean Lichtenstein (i) qui est un vrai héros et Charles Schwartzenberg] (2).

L'imagination est si bien ici une plante hétérogène que trois ou quatre que je connais qui en ont sont fous (3). Il y a beaucoup de bonhomie, ni tracasseries, ni commérages. Les vieilles femmes et les dévotes même ne sont pas méchantes. Le dénigrement auquel on est sujet roule sur des choses, des ouvrages ou des actions qui seraient admirées ailleurs. L'on ne sent pas ici le bonheur de l'enthousiasme.

Il y faudrait des écoles d'admiration. Peut-être que des étrangers, dans la première éducation, à force de mettre sous les yeux des jeunes gens les plus beaux traits dans tous les genres, pourraient les échauffer.

Ici l'on a tous les talents, mais souvent c'est la ressource des gens qui pensent peu.

L'Allemand auquel on s'est remis dans la conversation ôte l'urbanité que le règne de François I^^ avait

(i) Jean-Népomucène- Joseph, prince de Liechtenstein, 1760- 1836, feld-maréchal autrichien, fit la guerre en Turquie, aux Pays- Bas, les campagnes de 1805 et de 1809, négocia les traités de Presbourg et de Vienne.

{2) Charles-Philippe, prince de Schwarzemberg, i 771 -1820, feldmaréchal autrichien.

(3) Variante B : « Il y a trop de dénigrement aussi... ni franchise, ni commérages. »

apportée avec lui. Les tutoiements parmi les femmes, l'organe que cette langue nécessite, en ramènent la grossièreté dans la société (i). On ne rit même décemment qu'en français. Les vieux seigneurs et les vieilles princesses accoutumés à le parler depuis cinquante ans sont les seuls polis. Quand le gosier et l'idiome bien autrichien s'en mêlent, qu'on juge ce que c'est qu'une gaieté ou une discussion dans ce pays-ci.

S'il y avait un mélange de ce que sont nos archiducs avec ce qu'étaient les princes de Prusse, d'Angleterre et jadis de France, les premiers seraient décapucinés et les autres plus réservés.

Il y a de l'étoffe ici, mais il faudrait la calandrer. Il y

a du dessin, mais il faudrait du coloris (2). Il y a du

corps, mais il faudrait une machine électrique pour en

faire sortir des étincelles.

Il n'y a pas un pays où un spectacle français serait plus nécessaire. Il contribue à l'éducation, au ton, au goût, au maintien et à l'intonation même de la voix. On n'est pas assez militaire ici pour se passer de tout cela.

(i) « Comme il n'y a presque personne [à Baden], je n'entends pas parler allemand, comme cela arrive souvent à présent dans la société de Vienne, où autrefois on croyait le français la langue générale, ce qui contribuait beaucoup à l'urbanité depuis qu'un duc de Lorraine est venu épouser l'immortelle Marie-Thérèse. Alors, on n'entendait plus ce tu germanique que les femmes du même rang, dans telle chose que ce soit, sont obligées de se donner. » P. de Ligne, Lettres de Fédor à Alphonsine, Paris, Champion, 1921, p. 7.

(2) Variante B : « vernis » au lieu de « coloris ».

CHARLES CLAKY 247

Quelle idée peut-on avoir de l'honneur d'un pays où le fils aîné d'une grande maison ne peut point le servir. Il doit conserver ses jours pour faire des enfants aussi sots que lui, mais dont le premier est destiné aussi à être un fainéant qui a peur du feu.

Y a-t-il ici un autre jeune homme que Charles Clary (i) mon petit-fils, propre à tout, fait pour tout, aimable, instruit, de bonne compagnie, honnête et délicat comme son père, c'est tout dire, car c'est un homme parfait d'ailleurs, et ici il ne le pourrait point.

On a trouvé cela à Paris de tous les deux lorsqu'ils ont été envoyés à l'empereur. Maurice, autre fils du prince Clary, est l'un des plus beaux et des plus brillants officiers. Il a déjà été à plusieurs batailles et n'a été prisonnier qu'à la dernière où il avait fait des prodiges de valeur.

A propos de cela voici ce qui est bien touchant. Un jeune et joli officier français arrive au moment qu'il tombe avec son cheval, lui offre de l'argent, un chirurgien et lui dit : « Puis-je vous faire une question, monsieur? Vous avez une mère, peut-être? — J'en ai une, monsieur, elle est inquiète de moi. — Comment s'appelle la vôtre? Permettez-moi de lui donner de vos nouvelles. » Maurice le lui dit. Il écrit une lettre charmante, touchante, rassurante à Christine et heureusement pour nous tous qu'il était des victorieux de Vienne,

(1) Charles-Joseph, prince de Clary et Aldringen, i 777-1 831.

24S " FRAGMENTS DE L'hISTOIRE DE MA VIE

OÙ je l'ai trouvé en revenant après la paix, au sein de ma famille qui est devenue la sienne. Il s'appelle M. de Brack (i).

(i) Antoine-Fortuné de Brack, i 789-1850, lieutenant, aide de camp du général Ed. Colbert pendant la campagne de 1809, puis général sous Louis- Philippe. Écrivain militaire distingué, fut l'amant de Mlle Mars. Après la prise de Vienne, en 1809, Brack fut « la coqueluche des salons Clary et Ligne. Il n'y en avait que pour lui ; ma mère, Féfé, Flore, Titine en avaient la tête tournée. Rien n'était plus gentil, c'était le mot, plus aimable... » Cb. Clary, ouv. cité, p. 105.

Page 1