CAHIER XV
La vie à la petite maison rose. — Bêtises. — Titine et Sidonie. — Une réception à Potsdam. — Coq\ietterics et bravades. — Les au- 'diences de Joseph IL — La vie est un rondeau. — Une conversation avec Frédéric-Guillaume III sur les intérêts communs de la Prusse et de l'Autriche. — Le roi de Suède. — La disgrâce de Czemichew. — La défaveur du maréchal Daun. — Au spectacle de Fontainebleau.
Tout ce que je dis là, dans ce genre qui a l'air de réflexions, n'est pas étranger aux fragments de ma vie peu intéressante, peu signifiante, peu importante, mais agréable. Il faut bien que je dise que ma petite maison couleur de rose, comme mes idées, est sur le rempart, et que c'est la seule ouverte dans Vienne. J'ai six plats à dîner, cinq à souper. Arrive qui veut, s'asseoit qui peut. Quelquefois lorsque les soixante personnes qui la fréquentent arrivent ou s'y rencontrent en partie, mes chaises de paille n'y suffisent pas et on s'y tient debout en flux et reflux, comme au parterre, jusqu'à ce que les plus pressés s'en aillent (i).
(i) « La petite maison du rempart, maison sans maison comme vous savez, où il y a cinq plats le soir que vingt-cinq priés ou point priés regardent plus qu'ils ne mangent. Vous savez que l'on y cause mieux qu'on y soupe, qu'on y tricote, fait de la tapisserie, se chauffe bien, qu'on y dort et fait ce qu'on veut et qu'on s'y connaît assez peu parce que le maître de la maison au lieu de dire bonjour, dit même à ceux qu'il ne connaît pas : « Venez chez moi, toute ma famille, qui est aimable, sera charmée de vous voir. » Lettres de Fédor à Alpkonsine, Paris, Champion, 1921, p. 19.
< Six plats à dîner où j'ai le bonheur de voir ma famille et deux
Il y a toujours quelques bons causeurs parmi les étrangers, seuls sociables, car il n'y a point de naturels du pays. Cela roule sur la Pologne, la Russie, l'Angleterre, peu sur l'Italie, peu sur l'ancienne France, point du tout sur la nouvelle, comme de raison.
Je ne vais ni à la cour ni aux assemblées, je refuse les grands dîners, je suis fort content.
A telle heure que je me couche, je m'éveiUe à huit et j'écris ces misères-ci, par exemple, ou d'autres jusqu'à trois heures un quart dans mon lit.
Ma porte est fermée hermétiquement, excepté pour les malheureux qui me rendent souvent plus malheureux qu'eux. Ils me font écrire ou me lever pour grimper trois ou quatre étages pour leur rendre service.
J'envoie des soldats, des vieux officiers retirés à l'empereur qui reconnaît mon écriture dans les mémoires qu'ils présentent, et les reçoit bien. Et puis des Bancozettel pour me défaire de quelques ennuyeux (i), et puis d'autres pour mes invalides qui viennent tous les samedis... et puis des lettres de recommandations... J'ai quelquefois des matinées affreuses !
Je ne regrette rien, je ne me repens de rien, je jouis de tout, mais un autre me désavouerait peut-être (2).
ou trois étrangers qui y arrivent sans être priés ; cinq plats le soir où quelquefois je vois guetter par un de mes convives volontaires une aile de poularde escamotée par un autre... Je rentre pour trouver dans un salon de douze pieds en carré quelquefois trois ou quatre personnes et quelquefois une trentaine qui ne peuvent pas s'y remuer, mais en sont souvent plus aimables en grognant contre moi qui les attire pour les gêner. » Nouveau recueil, t. II, p. 98.
(i) Dans S, en marge « pour me... ennuyeux ».
(2) Dans S, en marge : « je ne regrette... peut-être ».