‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 128 sur 173 · MES ANIMAUX · texte numérisé non relu

MES ANIMAUX

a pas. — Ah ! je sais ce que vous voulez dire : Graiïalowiz (i). »

Je vais vous conter pourquoi je l'ai fait (2).

Pour ne pas m' incommoder et lui aussi, je renvoyais souvent à la quinzaine de mon successeur les généraux et les ministres, mais je faisais entrer les officiers et les particuliers qui venaient des provinces éloignées et qui n'avaient pas le temps d'attendre.

Ce qui prouve bien ce que j'ai dit plus haut que la vie est un rondeau, c'est que j'ai un âne, un mouton, une chèvre qui viennent déjeuner avec moi quand je suis à mon Kaltenberg. Ils grimpent sur mon lit. Je suis trop heureux quand ils n'y mettent que deux pieds pour me demander du pain.

Dès que je bats des mains ils me suivent au galop dans le bois.

J'observe mes connaissances, ma famille, mes gens, mes animaux. Mon chien, le premier que j'ai eu et qui s'appelle l'ami, a le sens le plus droit que je connaisse. Mon âne est têtu et fin. Comme il sait que le vendredi il est quelquefois obligé de porter un panier en ville, il

(1) Prince Antoine Grassalovics (Grassalkovits) , homme d'État hongrois.

(2) L'explication annoncée (on ne peut considérer comme telle le paragraphe suivant) , ne se trouve pas dans S où l'on ne remarque cependant pas de lacune matérielle à cet endroit. Quant à l'anecdote elle-même, elle ne figure pas dans B.

alla jeudi passé se cacher dans le bois et il n'a reparu que dans la soirée du samedi.

A douze ans j'avais un corbeau, un mouton aussi et un renard qui me consolaient des rigueurs de mes maîtres tous mécontents de moi. Le corbeau piquait les jambes de celui à danser, comme s'il avait su que c'était celui que je haïssais le plus. Le renard était un polisson qui prenait le coton de l'écritoire de mon gouverneur pour en barbouiller tous ses papiers. Un jour, il fit ses ordures dans la bouche d'un de mes ancêtres en peinture qui, avec d'autres, était étalé à terre dans un salon que mon père faisait arranger. Celui-ci fut d'une colère affreuse de ce qu'il avait manqué, à dessein, croyait-il, à son bisaïeul.

Entre ces deux âges de mes goûts pour les bêtes, j 'en ai eu pour d'autres qui souvent ne les valaient pas.

Je demandai au roi de Prusse d'aujourd'hui comment s'appelait un joli officier qui défilait devant moi. Il me dit : « C'est mon frère Guillaume (i) que je vous présenterai tantôt. » Il me présenta aussi tous les officiers qui avaient fait la guerre de Sept ans, me conta leurs blessures, leurs actions, et voulut que nous en parlions ensemble. Il nous écoutait avec intérêt. Le prince Guillaume est de la plus (2) charmante figure, aimable et attirant. Le prince Henri (3) ne l'est pas autant, mais

(i) Frédéric-Guiilaume-Charles, prince de Prusse, 1783-1851, troisième fils de Frédéric-Guillaume II.

(2) Variante B : « jolie ».

(3) Henri-Frédéric-Charles, prince de Prusse, 17S1-1846, second fils de Frédéric-Guillaume II.

FRKDÉRIC-GUILLAUME III 257

c'est un bel homme. Tous les deux sont bons et seront

braves, j'en réponds.

« Je vois, me dit le roi, de la cordialité entre vos officiers et les miens et cela me fait plaisir. — Je voudrais. Sire, lui répondis-je, que pour n'en pas faire à tous les brouillons de l'Europe, et surtout à Brouillon Premier, Napoléon, l'univers en fût instruit. On respecterait davantage nos deux cours. Je prie Votre Majesté de faire pendre le premier ministre, général, parent, courtisan, qui que ce soit, qui ose dire encore que nous sommes des ennemis naturels. — Oh ! on me l'a dit bien souvent, me répondit-il avec une bonhomie vraiment charmante. — Je souhaite, continuai-je, que l'empereur en fasse autant. Je le lui dirai, à mon retour (et je le lui ai dit), car, ajoutai-je, où est l'Allemagne si ce n'est vous, Sire, et lui. Même langue, même intérêt, sans cela point de patrie. Napoléon (i) sera électeur de Hanovre, de Trêves, de Cologne et Mayence, de Baden, Wurtemberg et Bavière dont il incorporera les troupes dans les siennes, en faisant ces trois souverains chefs de bataillon, et devient de fait empereur d'Occident. »

Le roi a souri à ces noms d'électeurs, officiers français, mais d'un sourire amer.

— Après cette fantaisie d'être roi de Lombardie qui vient de lui prendre. Sire, lui dis-je, à ce qu'on dit pour le mois de mars, il aura, le mois d'avril, celle d'être roi de l'Helvétie, le mois de mai d'Étrurie et le mois de juin de Germanie.

Le roi fit une mine de tous les diables.

(i) Variante B : « Brouillon P'. «

Dans S « Napoléon » remplace ;■ Brouillon I^r » biffé.

258 FRACxMENTS DE l'hISTOIRE DE MA VIE

— On a confiance dans M. de Hardenberg (i). Je le crois bien gentilhomme, lui dis-je.

— C'est pour cela que je l'ai pris, me répondit-il.

Il me semble que je lui ai dit (2) : « Sire, que Vos deux Majestés se donnent la main par écrit pour se la prêter en cas d'attaque ou de plus d'humiliation. Qu'aucun de vos ministres et cabinet n'en soit instruit et qu'un ordre cacheté au général prussien et autrichien ne s'ouvre que lorsqu'on le leur dira. Il contiendra de la part de Votre Majesté de marcher dans une heure pour nettoyer l'électorat de Hanovre et de la part de l'empereur d'aller

reprendre la Suisse. »

On croit quelquefois avoir dit ce qu'on a pensé depuis, mais je crois me souvenir que cet excellent (3) Frédéric- Guillaume III, n'a pas souri cette fois-ci. Il a approuvé, réfléchi, et après un air sérieux pour un moment, il me dit : « Vous voyez ce que je viens de faire pour Rumbold (4). — Il est sûr qu'il y a mis beaucoup de fermeté vis-à-vis de la France (5). Je voudrais, Sire, qu'on le pendît pour fâcher davantage encore Votre Majesté et toute l'Europe. »

Un petit rire du roi et puis : « Je suis fâché que ces diables d'Anglais aient fait cette vilenie de prendre sans guerre ces vaisseaux à l'Espagne. C'est encore un

(i) Charles- Auguste, prince de Hardenberg, i 750-1 822, ministre des Affaires étrangères de Prusse.

(2) Dans S, en marge : « Il me semble... dit. »

(3) Dans S, en marge : « On croit... excellent. »

(4) Sir Georges Berriman Rumbold, i 764-1807, ministre anglais près des villes hanséatiques, fut arrêté à Hambourg le 25 octobre 1804. Cette affaire souleva ime grande émotion dans toute l'Europe, la Prusse protesta et Napoléon fit libérer le diplomate.

(5) Dans S, en marge : « Il est sûr... France. »

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