‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 129 sur 173 · LE ROI DE STTÈDE · texte numérisé non relu

LE ROI DE STTÈDE

des bonheuis de cet homme [en pensant à Bonaparte. — Sire, cela ne le justifiera pas au moins du duc d'Enghien.] »

On est moins libre avec un roi à la tête de sa garnison de Potsdam qu'avec un roi qui court le monde, [qu'on voit au bain], comme ce roi de Suède (i) à qui j'ai prédit qu'il se brouillerait avec tous les autres et les dégoûterait de la croisade qu'il allait partout prêcher (2) ; ce roi qu'on voit au loin et qui tout en professant d'être chevalier n'est jusqu'à présent qu'un chevalier errant.

Moyennant cela, un jour qu'il me fatiguait de sa chevalerie, je lui dis : « Sire, vos intentions sont superbes mais elles ne s'exécuteront point, à moins que vous ne donniez rendez-vous à trois de vos camarades et que vous ne disiez : « Foi de gentilhomme, jurez-vous une « alliance éternelle, » et, j'en demande pardon à Votre Majesté, c'est un terme militaire que j'entends et que je n'ose prononcer : misérable qui s'en dédit ! »

Voilà deux mois que je parlais de tout cela à Berlin. On y était échauffé, à Pétersbourg et presque à Vienne. Môllendorff, avec qui je buvais tous les jours trois bouteilles de vin de Champagne, brave et aimable octogénaire, était encore plus animé que tous les jeunes gens.

Rumbold est rendu. On est redevenu de glace, même sur les nouveaux royaumes qui se forment : à la guerre,

(i) Gustave- Adolphe IV, 1 778-1 837, détrôné en 1809. Annales, t. VI, p. 77-82.

(2) Dans S, en marge, « comme ce roi... prêcher ».

en politique et en amour, si l'on manque le moment, il ne se retrouve plus.

Tant pis pour l'Europe qui est une vieille coquine qui

a perdu ses règles !

Je ne me repens pas de n'avoir jamais fait de mal à personne, mais en considérant l'injustice, l'ingratitude et les peines qu'on se donne ou éprouve pour les autres, on est tenté de se repentir du bien qu'on a fait.

Czernichew (i) était tout à fait tombé dans la disgrâce à Cherson, et elle se déclara par le refus formel qu'on lui fit de chevaux pour nous suivre en Tauride. Il pleurait dans un coin en nous voyant partir, et je lui tenais compagnie, plus indigné qu'attristé de l'éloignement où tous les courtisans se tenaient de lui. Je le témoignai au grand chambellan Schuwaloff.

— Mon cher seigneur, me dit-il en bégayant, c'est un gueux qui m'en a fait autant à la mort de l'impératrice Elisabeth.

C'est le même à qui, à un banquet de cent couverts où j'étais, le bailli de Chabrillant cria d'un bout de la table à l'autre : « Vous qui avez été le Pompadour de la Russie, contez-nous-en quelque chose. »

Cela me fait souvenir d'un M. de Vitinghoff qui criait de même d'une voix de tonnerre à sa femme, ayant reconnu une poularde à cette énorme distance : « Ma-

(r) TCHERNITCHEF.

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