HISTORIQUE DES « ŒUVRES POSTHUMES » XXIX
Dix ans plus tard, le doyen des amis du prince de Ligne, M. Henri Lebasteur, était admis à palper, sous les yeux du même prince, les précieux manuscrits, et, au lendemain de la commémoration de la mort du maréchal, en juillet 1914, l'éloquence de notre ami enleva les dernières hésitations du circonspect et pieux dépositaire de tant de trésors. Pendant les années de guerre « il réfléchit encore et beaucoup sur les appels que lui avaient adressés les amis du maréchal. Il se rendit pleinement compte de la raison de ces insistances : ajuster de plus en plus à la vérité précise et intégrale l'idée qu'on avait pu se faire jusqu'alors d'un personnage saillant, extraordinaire, d'une époque éminemment captivante ; éclairer cette époque elle-même dont ce personnage est à la fois dans toute l'Europe l'expression ou le reflet par son souci de plaire, et l'éducateur ou le cor3rphée par son prestige personnel, par son charme dominateur... Ainsi la pensée du chef de la maison de Ligne s'élevait au-dessus des scrupules qui paraissent minces au regard de l'histoire éternelle ; il sentit que le document le plus insignifiant en apparence peut avoir une valeur, que les archives les plus secrètes ne le peuvent point demeurer toujours, lorsque les intérêts supérieurs de la fine culture sont en jeu... Et il donna tous pouvoirs de publication (i). »
La Révolution française et la déchéance des Habsbourgs dans les Pays-Bas, ont ruiné le prince de Ligne.
(i) Annales, t. I, p. 3-5.
La mort de Joseph II a presque mis un terme à sa carrière militaire. Ligne va atteindre la soixantaine. Exilé à Vienne, il est sans emploi, sans argent. Il écrit et bientôt il prévoit que tout le zèle de ses éditeurs attitrés, les frères Walther de Dresde, sera impuissant à imprimer tous les feuillets qui s'échappent avec tant d'abondance de son écritoire. Il est hanté, dès lors, par l'idée de réserver une partie de ses ouvrages poiu: une édition posthume. Il en parle à maintes reprises dans les tomes des Mélanges militaires, littéraires et sentinientaires, dont la publication se poursuit sans relâche.
Dans une sorte de testament mystique intitulé Préface à mes œuvres posthumes, daté du i^"" janvier 1795, il écrit : « Je prie MM. Walther, entre les mains desquels j'ordonne de remettre tous mes manuscrits, de dire chez moi qu'on vende et qu'on fasse tout ce qu'on peut pour que tous ceux qui sont à mon service aient les mêmes gages toute leur vie (i) . . . »
Chose remarquable et qui n'est cependant qu'un des traits innombrables qui caractérisent la grande bonté du prince, lui qui n'a pas d'argent et qui écrit désormais pour vivre, ne songe d'abord qu'au bien-être que le produit de ces posthumes pourra procurer aux autres, à ses anciens serviteurs d'abord, puis, comme nous le verrons, dans une autre lettre, à ses anciens soldats.
Ligne a toute confiance en ses éditeurs de Dresde et
(i) Lettres inédites, publiées par Jules Petit, Bruxelles, Olivier, 1878. Voir aussi une autre lettre aux frères Walther, du 30 mai 1795, appartenant au prince Charles-Ad. Cantacuzène et publiée par M. H. Lebasteur. Annales, t. I, p. 5.