‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 131 sur 173 · CAHIER XVI · texte numérisé non relu

CAHIER XVI

Pendant une chasse au bois de Boulogne. — Une expérience du docteur Guibert de Pré val. — Le duc de Luxembourg mystifié à propos d'un procès perdu. — Trois lettres imprudentes.

A propos de chasser, un jour qu'il faisait un temps de chien au bois de Boulogne, et que la reine, tout en galopant me faisait des plaintes de M. Turgot (i), ayant l'air de prévoir les suites que nous venons de voir, je lui dis : « Madame, rentrons et chassons-le plutôt que le daim, car il fait un temps affreux. » La crainte de se tromper sur un ministre l'en empêchait toujours.

Ceci va paraître d'un cynisme épouvantable mais qu'on lise Vénus physique de Maupertuis (2), on verra qu'on peut et doit tout dire, lorsqu'il doit y avoir de grands résultats.

Un médecin nommé Guibert de Préval (3), vint me

(i) Anne-Robert- Jacques Turgot, baron de l'Aulne, 1721-1781.

(2) Pierre-Louis-Moreau de Maupertuis, mathématicien français, 1698-1759. La Vénus physique eut six éditions en trois ans (1749-1751).

^3) GuiLBERT DE Préval, médecin de la Faculté de Paris, prétendait avoir trouvé un préservatif infaillible contre le virus vénérien. Le 6 mai 1777, il s'était fait présenter une fille publique « la plus hideusement affectée du mal immonde », et s'étant « comme les anciens lutteurs, frotté de son huile miraculeuse, il s'était livré à plusieurs reprises aux actes les plus lascifs ». Il répéta cette expérience. La Faculté estimant qu'une telle prostitution publique d'un de ses membres était déshonorante, le fit rayer du tableau. Il s'ensuivit

proposer de faire sur lui-même l'essai d'un préservatif qu'il crut nécessaire à notre société, si je voulais le faire admettre pour en faire l'expérience. Nous le menâmes à la petite maison de Fronsac (i) et d'abord, après souper elle commença. J'avais été chargé de lui procurer les deux pierres de touche de son savoir. C'était tout ce qui était le moins bien portant dans Paris qu'un coureur à moi avait été chercher dans les égouts de la rue Saint-Honoré.

Le docteur avec sa perruque à trois marteaux bien poudrée se met en chemise et commence. La chaleur et peut-être le grand public lui en impose. Il se tournait d'un air piteux devant M. le duc d'Orléans et lui disait : « Monseigneur vous voyez que ce n'est pas ma faute. Je fais tout ce que je peux ». Enfin, à force de lui dire : « Remettez-vous, nous vous donnons du temps, » il acheva son expérience et prouva par l'examen de sa santé, pendant deux mois, qu'on pouvait en tirer un grand parti.

Ses confrères qui craignirent de perdre une grande branche de leur commerce et les théologiens sous prétexte d'un encouragement que cela donnait aux mauvaises mœurs, le firent rayer du tableau et écrivirent et déclamèrent contre lui et contre nous.

Ce nom de Guibert de Préval me revint quelque temps après dans une singulière circonstance, me paraisun interminable procès et la Faculté finit par triompher. Voir Docteur Cabanes, Les Indiscrétions de l'histoire, i^® série. Paris, 1907, p. 96- 123. — L'Espion anglais, VI, 1783. — Mémoires secrets de Bachau-

MONT, t. IV, p. 256.

(i) Maison de rendez- vous du jeune duc de Fronsac, depuis duc de Richelieu.

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