‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 132 sur 173 · LE PROCÈS DU DUC DE LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

LE PROCÈS DU DUC DE LUXEMBOURG

sant propre à une mystification qui aurait dû me valoir un bon coup d'épée. Le duc de Luxembourg nous ennuyait d'un procès qu'il voulut que nous allassions voir plaider, et qu'il croyait si sûr qu'il nous pria à souper le jour qu'il serait décidé. A la dernière séance nous nous aperçûmes que son bon droit allait toujours en déclinant et que malgré la véhémence des poumons de Gerbier (i), le procès allait au diable.

Le souper est préparé, dis-je au chevalier de Coigny. Il sera d'une tristesse à s'avaler la langue. Ne pourrionsnous pas l'égayer? Il me vient une idée de parler à ces écrivains qui ont leur table autour des piliers du Palais. Je dictai au premier que je trouvai de bonne volonté pour une lettre anonyme, ce qui suit : « Un Montmorency ne doit s'étonner de rien. Que votre courage, monsieur le duc, ne soit point abattu. Trop de confiance et trop de vanterie peut-être vous a fait perdre ce matin. Il y a des ressources. Reprenez tous vos papiers de chez M. Gerbier et portez-les chez M. Guibert de Préval, médecin, rue du hasard. Je ne vous en dis pas davantage. Vous pouvez me deviner. »

Le pauvre duc devine, et toujours mal comme on peut s'en douter. — Fais-nous la grâce du souper, lui dit le chevalier de Coigny, après lui avoir laissé le temps de recevoir la lettre. Tu seras triste à mort. — Non, pardi, lui dit le duc, je n'en ai pas le sujet, tu sauras cela dans quelque temps. Il s'agite, il rit, il court, va tâter ou remercier ceux des juges qu'il soupçonnait ses amis intimes, et porte ses paperasses au lieu indiqué. Il avait bien prévu que le souper serait charmant, mais au milieu de nos gaietés et d'une succession rapide de bouteilles de vin de Champagne,

(i) Avocat fameux en son temps, plaida pour Mesmer.

voilà les remords qui nous prennent. — Avertissons-le, dis-je au chevalier de Coigny. Cela va trop loin. Plus cela dure et moins il nous le pardonnera. — Avertissez vous-même, me dit-il. — Quelle chienne de commission ! Je vas le dire à son frère, le chevalier de Luxembourg. Il me dit que le tour est affreux et que si son frère pense comme lui, il se battra avec moi et lui avec Coigny. Je lui dis : « S'il le faut absolument, voici ce qui arrivera : je tuerai votre frère, vous tuerez le chevalier de Coigny et vous n'en serez pas plus avancé. » Il fit ses réflexions et après avoir éclairé et apaisé son frère, il nous fit promettre seulement de ne point parler à personne de cette mauvaise plaisanterie qui, si elle était connue dans Paris, devrait nécessairement avoir la suite qu'il nous avait d'abord annoncée. Elle fut cependant sue et Coigny et moi nous vivons encore.

Je me suis bien repenti de trois lettres qui ont été imprimées où il y avait des imprudences, l'une à Jean- Jacques (i) à qui j'offrais un asile en lui disant : « Venez dans un pays où l'on ne sait pas lire », une autre à de Belloy (2) : « Je suis

(i) A Jean-Jacques Rousseau (publiée dans la Correspondance littéraire de Grimm. du 15 juillet 1770) pour lui offrir un refuge à Belœil ou à FagnoUe, lettre dans laquelle il lui disait : « Comme vous je n'aime ni les trônes ni les dominations », lettre fameuse qui suscita des critiques acerbes de Grimm et souleva plus tard les récriminations de Rousseau lui même. Voir Mélanges, t. XVII, p. 70.

(2) Pierre-Laurent-Buj'rette de Belloy, 1727-1775. Lettre écrite après la lecture de sa pièce le Siège de Calais (1765), où dans son enchantement pour les vertus des chevaliers français il avait mis quelques imprudences sur ceux qui ne sont ni chevaliers ni français,

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