SURPRIS PAR LA MARÏ^E
et la nuit qui arrive en même temps que la mer qui nous dépassait déjà de beaucoup.
Au moment qu'elle se retire, nous voilà à pied pour regagner les dunes. Je prends le blanc, l'écume du roulis de la marée pour une de ces petites montagnes de sable. D'autres s'y méprennent comme moi, nous sommes culbutés. L'eau se retire. Nous voilà encore debout. On sauve les chevaux. On laisse les voitures heureusement enfoncées dans le gravier, mais submergées à plus de vingt reprises, et, à la faveur de quelques étoiles bienfaisantes, nous grimpons enfin sur les dunes que nous avons le bonheur de retrouver, et marchant à pied toute la nuit, nous entrons enfin dans Nieuport
à la pointe du jour.
Tout cela (i) était vin de Champagne, bischof, liqueur des îles. Madère sec avec des Anglais qui attendaient à Ostende un vent favorable. C'était bravade, étourderie, mauvais calcul, extravagance, mais ceci était ferveur militaire et autrichienne.
Je vas me moquer des commandants hollandais et de leurs garnisons du sas de Gand et de Philippine. Ensuite je veux reconnaître leurs ouvrages et insensiblement j'enfile une digue. Elle se rétrécit au point qu'il n'y a plus de terre pour les pieds de mon cheval qui tombe d'un côté dans l'inondation, comme moi heureusement de l'autre côté dans une prairie, m'en étant séparé au moment où je jugeai nécessaire de sauter à tout risque et péril de la hauteur de quatre ou cinq toises que je parcourus à rouler (2) .
(i) Dans S « tout cela était » au lieu de « c'était » biffé. (2) Espèce de campagne de 1784 el 1785, Mélanges, t. XVII, p. 87-113.
Quel plaisir eut l'auteur des paroles de l'opéra de Céphalide (i), parce que, à son triomphe en cette qualité, se joignait celui d'un homme aimé du public qui profitait de cette occasion pour le lui témoigner. Or cet auteur, c'est moi, comme on vit. Ma docilité à me mon^trer dans les loges où pourtant j'allais me cacher redoublait les applaudissements et les endroits où il était question de valeur et de hberté (mot qu'on pouvait alors prononcer), étaient saisis à merveille et me rapportaient beaucoup.
Je fus envoyé une fois de l'armée comme courrier par le général O'Donnel qui la commandait après la blessure du maréchal Daun. La crainte de perdre ma lettre pour l'empereur François I^'' me la fit coudre dans ma veste. J'arrive. Je lui en parle. Il me la demande. Je lui demande des ciseaux. — Quelle cérémonie, me dit-il. Lorsque je lui apprends pourquoi, il se met à travailler à ma poche, très pressé de lire. Il découd la lettre, mais elle était ambrée par une pastille du sérail et je crois un peu de peau d'Espagne. Il la jette, la reprend comme un chat et ne le peut pas, la passe au vinaigre qu'il envoie chercher, me donne au diable, et puis me le pardonne.
(i) Céphalide ou les autres mariages samnites, opéra-comique en trois actes, musique de Witztumb et Cifolelli. Mélanges, t. XVIII.
DANS L'iNTIMITL DE CATHERINE II 275
Malgré la décence dont j'ai parlé de Catherine II vis-à-vis de ses amants, je suis presque le seul, je crois, que j'ai vu un moment où son amour échauffé peut-être par le climat de la Tauride devint à un point que, regardant IMamonoff tout au moins avec tendresse, elle me dit : « Convenez que ce drôle-là a de bien beaux yeux. » C'est comme un jour qu'elle fut d'une autre façon bien gaie, et bien aimable pour moi, qu'étant dans un très léger déshabillé à cause des chaleurs excessives, elle me dit : « Mes flatteurs me disaient devant vous que je dansais comme un ange. Voyez s'ils ont tout à fait raison. Voilà comme je sautais il y a vingt ans. » La grande et imposante autocratrice se met à danser et à en rire comme une folle. — « C'est que je le suis, dit-elle, du plaisir de ce voyage. » On entre et la voilà qui prend dans l'instant son air de Majesté comme auparavant.
L'empereur Joseph mit presque le feu à trois châteaux oii il allait brûler la correspondance de son frère avec ses généraux et ministres, et en ces deux qualités à l'armée russe, une lettre de l'Impératrice de Russie qui nous promettait Choczim et le Raja, de telle manière ou de telle occasion que se fît la paix. Il ne le savait pas, m'a-t-il dit, quand je lui en ai parlé.
Je fus perdu, un jour, à la chasse du sanglier à Fontainebleau, du côté de Lieusaint avec M. de Poix, et
je lui dis ce qui est dans la partie de chasse : « Vous êtes l'homme de la cour, etc. » (i). Lui qui ne sait jamais rien, encore moins cette citation, la raconta comme si c'était de mon sentiment et non de ma mémoire, et l'on se moqua de lui un peu plus qu'à l'ordinaire.
La reine avait une fièvre tierce qui lui permettait ses bons jours de recevoir et de jouer au pharaon. EUe ne pouvait pas empêcher ses vieilles tantes (2) d'y venir. Je ne les avais pas vues depuis vingt-trois ans que je leur avais été présenté avec ma nouvelle de la bataille. Elle leur fit croire que j'allais souvent chez elles, mais qu'étant fort timide, je n'osais jamais me mettre en avant. Elles me firent des excuses et me dirent : « Voilà ce que c'est que d'avoir de mauvais yeux. »
Voilà Madame Adélaïde qui se met à jouer et qui gagne chaque jour. — Cela est singulier, dit-elle, autrefois je n'en passais pas un que je ne perdisse deux ou trois cents louis. Cette fois-ci je les gagne très souvent par la méthode que j'ai prise de faire une corne à deux ou trois cartes en commençant. — Je le crois bien, lui dis-je, c'est que IMadame triche ! EUe avait oublié ce jeu-là et charmée et désolée de ma découverte, elle fit
(i) La Partie de chasse de Henri IV, pièce de Collé (i 776), scène xi. Henri IV s'est égaré dans la forêt de Senart, du côté de Lieusaint. Il est pris pour un braconnier par un paysan à qui il donne une pièce d'or et de belles promesses. Celui-ci lui répond : « Oh ! tatigué, je voyons à présent que vous dites vrai : vous êtes de la cour, vous baillais une bagatelle aujourd'hui et vous faisient pour le lendemain de grandes promesses que vous n'quienrais pas. »
(2) Marie- Adélaïde de France, 1 732-1 800.
ViCTOiRE-Louise-Marie-Thérèse de France, 1 733-1 799-