LE JEU A LA COUR
tout ce qu'elle put pour reperdre ce qu'elle avait volé sans le savoir.
J'ai vu Marie-Thérèse voler aussi au même jeu, dans un autre genre. Quoiqu'elle fît tout au monde pour ne pas gagner, le bonheur la poursuivait. Et avec des montagnes de ducats vis-à-vis d'elle, elle les emportait, parce qu'elle se souvenait d'une audience ou de quelques papiers à signer. Le banquier se désolait de voir s'échapper sa proie. L'impératrice s'en apercevait le lendemain, riait, en était fâchée, mais se défaisait bien vite en faveur des honnêtes gens de ce qu'elle avait gagné
souvent à un fripon.
On jouait ici alors un jeu d'enfer. Je me souviens encore d'une méprise charmante pour un spectateur. Pellegrini (i), gros joueur alors, de méchante humeur lorsqu'il perdait, passe un rouleau de cent souverains à la maréchale Daun, pour le passer à Mme de Lozy qui devait le passer à la princesse d'Auersperg pour le mettre sur un dix de pique appartenant à l'archiduchesse Marianne, car on jouait à quatre de hauteur. C'était dans ces petits kiosques de la plaine de Laxembourg où l'on était pour le vol du héron. Ce fut ce jour-là celui de Pellegrini. Et voici comment.
Le dix de pique venait de perdre. Une discussion s'élève avec le banquier. Il arrête. L'archiduchesse est distraite. Elle croit que d'autres cartes sont venues. Elle aperçoit sa carte du côté droit, paie ce qu'elle y avait et jette le rouleau de Pellegrini. Il s'en aperçoit, jure, balbutie, veut s'expliquer, mais avant de dire à la première
(i) Charles-Clément, comte Pellegrini, 1727-1796, feld-maréchal.
278 FRAGMENTS DE l'iIISTOIRE DE MA VIE
de ces femmes de le dire à la seconde, de le dire à la troisiènte, de le dire à l'archiduchesse pour qu'elle le dise au banquier, la taille fut finie. Ce malheureux dix de pique gagna trois fois. C'était une carte qu'il avait étudiée depuis une heure. Il aurait eu quinze cents souverains. Qu'on juge de sa rage et de mon amusement d'une scène pareille que seul j'avais pu remarquer.
Je conçois que pour un moment et dans de certaines circonstances, on flatte le souverain ou une femme qu'on veut avoir. Ce n'est même, dans le fond, qu'une galanterie, mais on s'en lasse quand on les voit souvent. L'humeur, surtout quand on voyage ensemble, l'amourpropre, l'envie d'avoir raison, prennent bientôt le dessus. C'est ainsi que je déplus (mais cela ne dura pas) à l'impératrice de Russie, en voiture, en lui soutenant que ses Russes avaient perdu la bataille de Francfort, et que M. de Loudon, à la tête des dragons autrichiens,
l'avait gagnée.
On a déjà vu des coups de pierres, de fouet, de bâton, des petits sabres de police, assommer, assassiner. Voici des coups de bourrades et de baïonnettes. Les premières n'étaient pas, comme l'on se doute bien, d'un particulier, mais d'une multitude qui devançait le nom et les abus de la démocratie. Les derniers étaient plus nobles, c'était de la part des soldats russes dans l'arsenal de Berlin qu'ils avaient la permission de piller. Je ne l'avais pas, mais mon zèle pour procurer à mes soldats des couvertures, des manteaux, une meilleure buffleterie, m'engagea à jeter par la fenêtre, à mes palefreniers et à un grand fourgon, tout ce que je pouvais attraper.