‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 140 sur 173 · CAHIER XVIII · texte numérisé non relu

CAHIER XVIII

Guérison d'une folle par amour dans les jardins du comte de Stahrenberg. — La requête de la belle Lj'canienne. — La « nullité » armée de Catherine II. — Citations malencontreuses. — Applaudi au spectacle. — Une loterie au profit des comédiens. — Voyage en coche. — Faveurs de Louis X\^I. — Soupers charmants et soupers ennuyeux.

Je rencontrai un jour à ma montagne, dans un jardin à côté du mien, deux femmes dont l'une, moins âgée que l'autre, était trop folle pour avoir les yeux égarés, symbole de la folie, dit -on ordinairement. Elle en avait passé ce premier degré. Les beaux yeux n'étaient pas trop fixés, tantôt vers le ciel, tantôt vers la terre. Moyennant cela il n'y avait rien pour moi. Je m'aperçus bientôt que de même elle n'avait pas plus d'oreille, car l'autre femme qui était sa mère, me dit : « Vous me paraissez étonné de voir ma fille se promener ainsi. C'est un essai que je fais qui doit augmenter ou diminuer sa folie, car c'est ici le lieu qui l'a mise dans cet état. Si elle s'y reconnaît cela fera peut-être une crise. Elle parlera, pleurera, verra ou entendra peut-être un mot de consolation ou d'espérance... que sais-je, qui la tirera de cette stagnation qui ne lui laisse que des jambes, encore pour marcher bien doucement, comme vous voyez. C'est dans ce petit jardin qu'Augustin, jardinier-laquais de M. de Stahrenberg, à qui il appartenait (i), très

(i) Le comte Louis de Stahrenberg, à qui Ligne écrit « de ma cellule du Kaltenberg à côté de la sienne ». Mélanges, t. XXII, p. 209.

LA FOLLE PAR AMOUR 28l

joli garçon malheureusement, lui plut sans le savoir. Les formes trop agréables que les petits soins du jardinage ont apparemment développés à ses yeux l'engagèrent à nous le demander en mariage. Mon mari, conseiller au département de la Guerre, n'en voulut pas entendre parler comme vous sentez bien. Il y a des mésalliances pour nous comme pour vous. Je voulus le faire comprendre à ma fille qui, après avoir eu la tête tournée d'Augustin en a, comme vous voyez, la tête perdue.

— Je vais lui parler, madame, lui dis-je ; voulez-vous vous promener avec la princesse Gary qui est là, et qui prendra bien de la part à votre malheur... Christine, écoutez, lui dis-je, une déplorable histoire, et moi je mènerai votre fille dans ce petit cabinet dont les fenêtres donnent sur les laitues qu'arrosait Augustin. Si j'en tire un hélas ! une larme, elle est sauvée.

— Oh ! oui, madame, dit Christine, mon papa est si bon, vous ne pourriez pas mieux vous adresser.

Après une vingtaine de pas vers le lieu de la guérison, je commençai, en y entrant, à en administrer les moyens qui m'y paraissaient les plus simples. Je l'embrassai : elle me regarda. Je l'embrassai : elle sourit. Je l'embrassai : elle proféra quelques sons. Je l'embrassai... Je l'embrassai encore (i) : elle ne dit plus rien mais elle m'avait embrassé... Et d'embrasé (2) et d'embrassé que j'avais été... je devins embarrassé en allant retrouver sa mère et ma fille. Mais toutes les trois ne le furent pas. La confiance des deux et l'absence de pudeur qui ôte l'état d'innocence dans lequel la petite (3) semblait être rentrée firent que nous fûmes bientôt tous les quatre à notre aise.

(i) Dans S, en marge : « encore ».

(2) Dans S, en marge : « et d'embrasé ».

(3) Dans S, en interligne : « la petite ».

Elle (i) me regardait, souriait, je crois même qu'elle se mit à rire un petit moment. La mère me remerciait. Christine m'admirait, mais revenant à elle d'une autre manière que la jeune personne, m'accabla d'injures. Je n'en priai pas moins les deux autres de revenir. Christine avait bien envie de leur dire que non, mais heureusement elle ne put pas aller plus loin en allemand que niein Fatter. Je la dispensai de tenir une autre fois (2) compagnie à la mère. Le lendemain j'allai chercher la jeune foUe qui cessait de l'être. « Je vois, me dit la bonne femme, que c'est le théâtre de sa folie qui devait être celui de sa sagesse. » Je fus un an sans savoir si elle avait continué. J'appris par hasard qu'elle logeait en ville près de chez moi. Je lui trouvai l'air encore un peu extraordinaire, mais plus jolie que jamais. Je m'en occupai encore quelques jours, elle était encore bien mieux la dernière fois que je la vis. Je ne sais pas ce qu'elle est devenue. On m'a dit qu'elle s'est mariée : ainsi je la garantis sauvée.

La morale de cela, c'est qu'il ne faut rien cacher au médecin. Si la bonne maman ne m'avait pas montré l'endroit où Augustin travaillait en chemise, se haussant et se baissant, je n'aurais jamais osé hasarder une cure semblable. A combien de têtes désorganisées ainsi, l'on pourrait de même rendre la raison. Nature ! nature ! tu es bien en tout notre bienfaitrice.

Je rencontrai à une redoute une femme qui m'avait l'air de venir de loin. « C'est une fiUe d'un lieutenant-

(i) Dans S, « elle » en marge au lieu de « la petite » biffé. (2) Dans S, en interligne : « une autre fois ».

LA BELLE LYCANIENNE 28.^

colonel de Lycaniens, me dit l'empereur Joseph. Je n'ai pas le temps de la recevoir. Demandez-lui, ajouta-t-il en riant, ce qu'elle me veut. »

Sachant moins encore l'allemand que moi, tout ce qu'elle put me dire fut son adresse, le Burgspitael, morgen ein supplique.

J'y vais à l'heure marquée. Sa requête était prête. Il eût été malhonnête de ne pas lui présenter la mienne et de partir sans causer. Nous ne nous entendions pas, ce qui y met ordinairement un obstacle. Je lui fais des signes de mon malheur à cet égard. Je baise ses superbes mains. Elle me dit d'un air de confiance et de respect : « Fiirst (i). » Je ne puis m'empêcher de la serrer dans mes bras, elle était belle comme le beau jour. Elle me dit un Fiirst plus amical qui m'encouragea. J'étouffai sur ses lèvres de rose (2) un troisième Fiirst qu'elle était prête à prononcer en courroux. Plus elle s'y opiniâtre et plus je l'en empêche. A peine à la fin pouvais-je entendre la première lettre de ce mot (3). Je me jetai à ses pieds pour lui en demander pardon. Fiirst, me ditelle alors. Elle était si émue que ne sachant pas si c'était de colère ou d'étonnement d'un manque de respect ou de surprise de ce grand respect de ma part, je n'ai plus rien à risquer, me dis-je, je lui ai peut-être déplu. Il fallait absolument qu'un autre mouvement et une situation plus décisive me tirât de cette incertitude. Hélas! ce fut d'une manière terrible pour moi. Un Fiirst bien haut, en voulant se lever de son canapé, me terrassa. Cet effort, un peu de fatigue de ce qui s'était passé auparavant, la fit retomber aussitôt en disant un Fiirst d'accablement, mêlé de crainte. Pour la rassurer, je fais sem-

(i) Fiirst : prince.

(2) Dans S, en interligne : <t sur ses lèvres de rose ».

(3) Dans S, en interligne : a de ce mot ».

blant de changer de position. Furst, me dit-elle, comme si elle avait eu peur de me fâcher. Sans tricherie, sans violence, je l'embrasse. Elle me le rend avec un Furst presque tendre. Je veux lui prouver que j'en suis digne. J'en exige d'autres et par une sorte de magnétisme, en me mettant de plus près en rapport avec elle, je lui fais achever, entrecouper, balbutier vingt Fïirst sur tous les tons, entre autres (i) sur :

avec quelques quarts de soupir. Et après le dernier que j'aurais pu prendre pour en être un d'amour, si j'avais été plus fat, elle me dit le plus joli Furst du monde dicté par la pudeur et enfin un Furst de reconnaissance et d'amitié qui me consola de toutes les peines que je lui avais données pour lui procurer la mienne.

Un autre qui n'aurait pas connu l'empereur Joseph qui avait commencé mon aventure et s'y attendait, lui en aurait rendu compte. Mais il serait devenu prude. C'est ainsi qu'il (2) se repentait tout d'un coup, pour un peu d'amitié ou de confiance qu'il avait témoignée. Il était tout à moitié, presque bon, presque aimable, presque grand souverain. La nature ne l'avait pas achevé.

C'est ainsi aussi (3) qu'étant, grâce à ces demi-effusions de cœur, bien souvent entre l'enclume et le mar-

(i) Dans S, en marge : « entr'autres... soupir ».

(2) Dans S, en marge : « c'est ainsi qu'il ».

(3) Dans S, en interligne : « aussi ».

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