‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 141 sur 173 · LA « NULLITÉ » ARMÉE · texte numérisé non relu

LA « NULLITÉ » ARMÉE

teau, vis-à-vis de sa mère et de son demi-ami Lacy, je me suis tiré d'affaire avec peine. Un autre s'y serait cassé le cou. Il savait que le maréchal me disait et me montrait les affaires les plus secrètes et les plus intéressantes, ce qui excitait quelquefois sa jalousie et ses demiouvertures. Je manquai d'être pris à une qu'il me fit sur une lettre de l'impératrice de Russie, où il y avait, en riant elle-même de sa neutralité sur mer, elle l'appelait très drôlement la nullité armée. Il me recommanda bien de n'en pas parler.

Malheureusement à sa société des princesses dont je suis le dernier membre, Joseph II, le maréchal et le prince de Rosenberg étant morts, on parla le même soir de la colère des Anglais, de cette démarche de Catherine II. Je dis qu'il est très singulier, à la vérité, qu'elle donne des ukases sur mer, comme dans ses déserts, et que la plus mince des puissances maritimes, si tant est qu'on puisse la compter, s'avisât d'établir une nullité armée. J'avais ce mot-là dans la tête. Je croyais avoir dit neutralité. On rit. On me dit que je suis toujours charmant, que je ne dis rien comme un autre. Je demande pourquoi. On me le répète et l'on me dit : « L'empereur en rira bien quand nous le lui dirons. » Indiscret sans le vouloir et sans (i) le savoir, j'en tremble, et prie en grâce, pour quelque petite raison à moi connue, de n'en point parler et d'oublier ce que j'ai dit si joliment (2).

Combien de fois il arrive de dire haut ce qu'on croit penser très bas. On sait que le marquis d'Albertas (3)

(x) Dans S, en interligne : « sans ».

(2) Dans S, en interligne : « oublier ce que j'ai dit si joliment ».

(3) Jean-Baptiste Albertas, marquis de Bouc, comte de Ners, seigneur de Gémenos, 1 716-1790.

trouvant sa femme dans les bras d'mi jeune homme séduit apparemment par son esprit, car elle est affreuse, lui dit : « Quoi, monsieur, sans y être obligé ! »

Je partais de chez elle, de Gemnos (i), entre Marseille et Toulon, le lendemain, pom: Vienne. « Comment, me dit-elle, par un hiver affreux, un temps détestable et cinq cents lieues ! — Hélas ! oui, madame (2), lui dis-je, et sans y être obligé! » C'était le contraire que j'avais voulu dire parce que je voulais aller faire mon service auprès de l'empereur et c'est « j'y suis obligé » que je croyais avoir dit.

Je n'étais pas heureux en à-propos et en citations cette année-là. Je savais que dans une situation et occasion absolument pareille, M. de La ... dit à celui qui prenait des libertés avec sa femme qui avait eu tous les Anglais qui passaient par Lyon, se contenta de lui dire ces deux vers du comte d'Essex en rendant son épée :

Vous tenez dans vos mains ce que toute la terre A vu plus d'une fois utile à l'Angleterre (3).

Je me rappelle ce trait en comptant le raconter à droite à mon voisin de table, je me tourne à gauche vers elle, et lui dis : « Vous tenez en vos mains... »

(i) Gémenos, près d'Aubagne (Bouches-du-Rhône). Ligne a décrit les jardins de ce château dans son Coup d'œil sur Belœil. Voir la nouvelle édition par le comte Ernest de Ganay, p. 130-138.

On lit dans les Mémoires du prince Clovis de Hohenlôhe, Paris, 1909, t. II, p. 343 : « A propos de l'annexion de la Bosnie à l'Autriche, Andrassy [ministre des Affaires étrangères d'Autriche-Hongrie] a réédité le mot fameux du prince de I-igne à qui l'on racontait que sa femme lui était infidèle : « Comment? répondit-il, quand on n'y est pas obligé ? »

(2) Dans S, en interligne : « madame ».

(3) Le comte d'Essex, tragédie en cinq actes et en vers par Thomas Corneille (1678), acte II, scène v.ii.

CITATIOXS ^fALEI^CONTKEUSES 287

Cette fois-ci je m'en aperçois et finis en manière de vers par un antre hémistiche : « le destin de Lyon, » car, ajoutais-] e, vous y donnez le ton comme femme de major et la plus aimable.

Je me rappelle avec plaisir tous les moments brillants de ma vie. Celui que m'exprima la joie de me revoir au spectacle après la dernière guerre de Prusse, où apparemment on avait été content de moi, me toucha infiniment. Je crus d'abord que les applaudissements étaient pour l'acteur ou pour quelque trait fameux de la pièce qu'on jouait (c'était, je m'en souviens, Dupuis et Desronais) (i). J'écoute. Je ne trouve rien qui le méritât. Cette incertitude, qui n'était pas une modestie jouée, les redouble de manière à ne pouvoir plus avoir de doute. Je reculai. Je m'avançai. Je remerciai. Je me ravançai, et en fus, en vérité (2), touché jusqu'aux larmes (3).

L'empereur Joseph avait refusé à plusieurs généraux la permission d'assister au camp du roi de Prusse et ne voulant pas qu'on sût que dans un de ses accès d'amitié pour moi il me l'avait accordée, il me défendit de me montrer à Vienne et m'ordonna de m'arrêter à Lintz, pour lui donner le temps d'arriver en Moravie.

(i) Dupuis ei Desronais, pièce en trois actes de Collé.

^2) Dans S, eu interligne « et en étais en vérité ».

(3) Variante B : a Oh ! que je fus bien reçu au spectacle à Bruxelles, en revenant de la guerre. Que de battements de mains ! C'était la troisième fois que j'y^ ai éprouvé le même enthousiasme.

« Je pris possession la même année de mon gouvernement militaire de Mons, de ses forts, et de la province du Hainaut, mais d'une manière très militaire. »

Pour m'amuser, faire de l'extraordinaire et du bien à la fois à la troupe de comédiens, je leur procurai une énorme recette par une loterie. J'achetai pour deux cents ducats de quoi faire des lots agréables ou utiles, et on avait un billet en prenant celui d'entrée. On les tira sur le théâtre après le spectacle. On s'y élançait du parterre et presque des loges d'où au moins l'on avançait de grands bras pour prendre les lots. Cela fut fort gai et la mine triste de ceux dont on ouvrait le zéro, y ajoutait encore.

Cela ne valait pas la peine de courir si vite. Je laissais là tous mes plaisirs et presque mes devoirs. J'avais donné à souper à une centaine d'amateurs de Belœil et de ma société que je menais à Mons pour dîner et souper avec deux ou trois cents officiers de toutes les armées et les nations qui m'y attendaient pour de grandes manœuvres d'exercices à feu.

Les chanoinesses avaient la cruauté de me demander un bal toujours après, quoique je fusse rendu. Je m'endormais sur les épaules de quelques-unes, elles me secouaient et n'en dansaient pas moins. Ce jour-là, ou plutôt cette nuit, je m'échappai pour aller à ce camp dont je viens de parler, et j'avais déjà fait six postes avant qu'on s'aperçût de mon départ. On avait admiré comment une excellente maison pouvait se tenir ou se transporter à la fois et en même temps, de mes campagnes à mes garnisons.

C'est de Baudour, (i) l'intermédiaire entre Mons et

(i) Variante B : « Je m'arrêtai au château de Baudour, assez de temps pour donner au magistrat celui de s'assembler, et avec mes quatre hou-

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