UN PROCÈS ANACRÉONTIQUE
A propos d'argent (i), j'étais avare et prodigue quand j'en avais. J'avais de la peine à débourser un ducat et j'en signais cent dans un petit billet, quand j'étais riche. A présent que je n'ai rien, je ne donne que ce que je peux, et des assignations à personne. Tout le monde est pauvre. L'avare parce qu'il n'ose point dépenser, le prodigue parce qu'il dépense tout.
Joseph II était jaloux de M. de Lacy pour moi, comme le prince Potemkin du prince Repnin (2).
J'avais un procès que je disais anacréontique : c'était pour la terre de Kœiir, en Lorraine. Mon avocat s'appelait L'Amour. Nos assemblées étaient au pavillon de Flore où demeurait une vieille tante à moi et mon rapporteur était M. Joly de Fleury {3).
fond ici Varennes en Argonne avec Lignj'-en-Barrois, autre village du même département de la Meuse. Son banquier Théaulon écrit de Paris à l'intendant van den Broeck, le 7 mars 1 782 : « M. le prince de Ligne n'a point d'argent, cependant son cœur généreux le porte à soulager des malheureux incendiés qu'il a rencontrés à Ligny-en- Barrois. Il m'ordonne de leur envoyer cinquante louis d'or et surtout de ne pas passer cette somme dans mes comptes pour dérober la connaissance de cette bonne œuvre. » (Dossier van den Broucke, Université de Gand.)
(i) Dans S, en marge : « d'argent », au lieu de « du mien » bifié.
(2) Nicolas, prince Repnin, 1 734-1 801.
(3) Omer Joly de Fleury, 1715-1810.
Mélanges, t. XVII, p. 26. « Je demandai alors au roi, c'est-à-dire
Le cardinal de Bernis (i) me l'aurait fait gagner, mais M. de Vergennes (2), qui n'était point anacréontique, me le fit perdre pour se venger de ce que j'étais trop Autrichien et de tout ce que j'avais fait pour taquiner les Hollandais et commencer une guerre qu'il ne voulait pas, mais qu'il sentait bien, ainsi que je le lui dis, qu'il n'aurait pas pu empêcher si l'empereur Joseph m'avait
cru et laissé faire.
Le pis aller de voleurs et de revenants n'est rien moins qu'agréable. C'était cela cependant qui fit venir un marchand russe, son fils et deux valets avec leurs kibieck et des cris effroyables jusqu'à ma voiture dans une forêt et une nuit affreuse, lorsque j'allais dans la Nouvelle Serbie. Je les avais vus dételés à moitié et reposés autour d'un grand feu. Ils me passèrent un quart d'heure après au grand galop, en me disant qu'ils avaient vu le diable. C'était le diable en effet, car mes chevaux en prirent le mors aux dents.
On met le diable à tout. Une apparition semblable, à ce que me dit mon postillon, me fit jeter du haut d'un pont en Saxe. Je lui représentai que le bruit que j'avais entendu moi-même, et ce que j'avais vu traverser le grand chemin, était vraisemblablement du gros gibier.
aux domaines, la terre de Koeiirs ou Cœur. J'avais pour avocat M. Lamour, M. Joly de Fleury en était rapporteur et nous nous donnions des rendez-vous d'affaires au Pavillon de Flore, chez une tante à moi. »
(i) François- Joachim de Pierre de Bernis, i 715-1794.
(2) Charles Gravier, comte de Vergennes, 1717-1787.