‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 148 sur 173 · L AMOUR AU PRATER · texte numérisé non relu

L AMOUR AU PRATER

Je ne pus pas me tromper sur le compte de celui-ci, un jour qu'enfonce au Prater, dans le taillis entre la maison verte et le Danube, couché sur l'herbe pastoralement avec Mme de X..., je lui présentais des assurances de mon amour aussi sauvage que le lieu où nous étions.

C'était aussi le temps où les cerfs éprouvent le même sentiment. Au milieu de la conversation la plus animée et la plus intéressante, quatre ou cinq de ces sultans de la forêt, poursuivant une horde de biches, sautèrent audessus de nous, et quoique ce fût une belle mort, il eût été singulier de la trouver dans les sources de la vie.

Je ne sais ce que c'est qu'une spéculation sur moi depuis huit jours. Une femme à bonnet d'or, avec un équipage, cocher à pelisse, ce qui rend cet ajustement bourgeois plus piquant, et une veuve de conseiller viennent de me réclamer cette semaine-ci, dans ma solitude de Kaltenberg où je l'écris, pour me parler de leur passion pour moi. « Mes bonnes dames, leur ai-je dit, je n'en ai guère vu pour moi à quinze ans quand j'en valais la peine ! » La première m'a confié qu'elle serait bien aise que, pour prix de cette passion, je contribuasse un peu à l'entretien de son équipage qui est aussi sa passion, et la seconde, après des transports d'amour et des déclamations d'excellente tragédienne allemande et des menaces de se tuer si je ne l'aimais pas, puisqu'elle m'adore depuis trois ans, pour prix de sa passion m'a parlé de pension !

Apparemment que ces dames, qui ont souvent affaire

aux finances du prince Esterhazy, savent qu'il me donne

quatorze mille florins par an, pour les chanoinesses que

je lui ai vendues.

Si un enterrement pouvait être comique, c'eût été celui d'une tante à moi, de cette vieille princesse de Ligne (i) qui demeurait à l'appartement habité, dit-on, par Napoléon, où je crois le Saint-Père, à présent, pour le couronnement. Elle m'aimait. Je n'en ris que plusieurs années après que j'y pense.

D'abord, j'y vois un M. de Schônberg qu'on appelait Chamberg mal à propos, ami de la maison, que j'ai toujours appelé le chevalier du sépulcre, car il n'en manquait pas. Je me rappelle qu'étant arrivé au moment que nous dînions et que la pauvre femme rendait l'âme, il avait dit : « Je n'en puis plus ! Un verre de marasquin. Ah ! la pauvre princesse ! Il faut pour me soutenir, car je meurs, que je mange un petit morceau. » Et il se met à table en pleurant, dans le temps que Mme de Lorraine, Mme de Carignan, M. et Mme de Béthisy, nous tombions tous dans les bras les uns des autres, ce qui, à se rappeler de sang-froid, était assez plaisant. Et des : « Ah ! » des « Que ferai-je au monde? J'ai tout perdu! » qui ne finissaient pas. Ensuite, après (2) les tristes révérences de M. de Schônberg, je découvre le prince de Vaudémont avec sa tête de côté (3) et un manteau plus court que

(i) Henriette-Anne-Eugénie de Béthisy de Mézières, née le 17 avril 1710, mariée le 11 décembre 1729 à Claude-Lamoral-Hyacinthe-Ferdinand, marquis de Dornians et de Moj'', puis prince de Ligne, dame du palais de la reine d'Espagne jusqu'en juillet 1740, décédée à Paris le 4 janvier 1787.

(2) Dans S, en marge : « ensuite après ».

(3) Dans S, en marge : « sa tête de côté ».

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