‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 150 sur 173 · CONFESSION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

CONFESSION GÉNÉRALE

recommencerais- je pas une autre fois? Peut-être que cela ira mieux. On risque de ne pas le faire, et que risquet-on de promettre de n'avoir plus de femmes lorsque les désirs et les occasions diminuent, et d'aller tous les dimanches à la messe, lorsque la raison qui en empêchait cesse de même? C'était de voir mes matinées coupées et mes ouvrages en littérature interrompus. Je les ai aussi, de même que mes aventures, à peu près finis. Ainsi, je veux être et peux aisément être heureux dans l'autre monde, après l'avoir été dans celui-ci.

Dieu me pardonne cette personnalité bien égoïste mais bien placée, et mes lecteurs aussi. Ils verront que je n'ai été ni prude, ni bégueule pendant ma vie. Lfs cjmiques y trouveront assez de cynisme encore pour que je ne leur déplaise pas tout à fait, et les dévots se réjouiront de voir succéder une philosophie chrétienne à l'autre. Les impies et les indifférents jugeront si le respect humain vaut la peine de faire mourir impénitent et craintif. On me croira plutôt qu'un saint et on ne s'imaginera pas être déshonoré pour suivre mon exemple. Si tout ce qu'on dit est vrai, comme je le crois, je ferai une bonne affaire pour moi et pour les autres.

Voici bien un (i) trait digne d'un grand homme qui ne réfléchit guère. Avec ces manières on court risque d'être pendu.

Je m'en retournais souper chez moi, à pied, avec le

(i) Dans S, en marge : « Voici bien un. »

comte de Taxis. Je vis un homme qui, en sortant du cabaret, recevait pour solde de compte un petit écu, après en avoir changé un gros. Je dis à Taxis : « J'en deviens amoureux. Il faut que je l'aie. — Vous êtes trop bien, me dit-il, pour qu'il vous le donne en charité... — Qui parle de ce pauvre moyen, je lui réponds. »

— Oh ça ! mon ami, dis-je à cet homme, monsieur et moi nous sommes des voleurs. Nous avons besoin de ton petit écu.

Je ne sais s'il me vit une envie de rire ou si la peur l'empêcha de se sauver. Il me le donne et de l'autre je mets un gros souverain dans la sienne,

Il y a partout des veines de galanterie et de pruderie momentanée. J'ai vu beaucoup de l'une dans ce pays-ci, pendant vingt ans, et de l'autre depuis ce temps-là jusqu'à présent, de sorte qu'on se voit depuis le matin jusqu'au soir, comme frère et sœur, sans qu'on se désire et qu'on cherche à se plaire. Si j'avais encore les avantages de ma jeunesse je ne saurais qu'en faire. Aussi, adieu les plaisirs de la société. On se trouve sans se chercher. On se quitte sans regrets. On cause sans intérêt. On se met à table l'un à côté de l'autre, sans s'en soucier. C'est encore un des mauvais effets des longues paix. Pendant la guerre on est si pressé de vivre qu'on est pressant. On est nommé, on est attendu dans la capitale, on y plaît même avant d'arriver.

Jusqu'à un La Fayette, insipide de corps, d'esprit, de figure et d'âme, cité mal à propos pour de prétendus

Page 1