CAHIER XX
La discipline des filles galantes en Prusse. — Logement à Paris. — Le cliicn et les hommes. — Le portrait de la reine. — Valeur de Charles. — Joseph II et la révolution des Pays-Bas. — Trois bêtises pendant une journée de voyage. — L'ascension du De Flesselles, à Lyon. — Duel de Charles avec Louis Liechtenstein. — ■ Évocation de Belœil dans les déserts de la Tartarie.
J'aime à voir la vertu arrachée au vice. C'est l'impudence et l'impudeur qui heureusement le rend odieux. Sans cela il serait trop aimable. Les Italiennes en dégoûtent, les Anglaises lui prêtent les charmes de la candeur. J'y ai pris toutes les filles au Wauxhal et au Ranelagh pour les plus honnêtes femmes de l'Europe et de l'Amérique. Comme il n'y a pas de caractère, en Allemagne, ni vices, ni vertus nationales, tout y dépend de la discipline. Celle de Prusse est la première en filles apparemment comme en soldats.
Le prince Louis-Ferdinand (i), en me quittant aux chasses de Bohême, donna ses ordres à un major de housards de me donner à souper et à mon petit-fils, Charles Gary, avec des filles, en les faisant passer l'une pour sa femme et l'autre pour sa sœur.
— Vous voilà donc fixé, mon cher Varbourg, lui dis-je.
— Oui, me dit-il, ce n'est pas pour une femme de qua- Hté. On a un peu crié contre moi au régiment et dans le
(i) Louis-Frédéric-Cbristian, prince de Prusse, 1 772-1806.
grand monde, mais qu'est-ce que cela fait? Elle a de la beauté et des mœurs.
Je les soupçonnai un peu sur quelques petits coups de genou qui agitaient quelquefois les miens, mais la peur de manquer aux lois de l'hospitalité et le bon ton qui y régnait d'ailleurs m'empêchaient de les rendre. Insensiblement, par gradations, ce ton excellent disparaissait. Je plaignais le maître de la maison. Je croyais que le vin de Champagne égarait les soupeurs. Enfin, cela devint si fort, et puis l'on se mit tant à rire de ma réserve que je m'aperçus que c'était une mystification très plaisante et de fort bon goût.
— Ne nous gênons plus, me dit Varbourg; allons voir les amies de Mme Varbourg et de ma fausse bellesœur.
Nous allâmes chez une Mme Bernard, abbesse de leur couvent. Deux grands salons bien ornés, dans une maison joliment décorée au dehors, et des bronzes, de l'albâtre, des candélabres et une belle illumination, m'en imposèrent d'abord. On nous servit une cuve de punch portée par les femmes de chambre de ces demoiselles. Elles parurent l'une après l'autre, sortant deux à deux des six portes des deux salons.
Je n'aurais rien à me reprocher si l'une qui s'appelait Angelini n'avait pas ressemblé à Mme de Wurbn, et encore ce ne fut que le lendemain que j 'y retournai pour la voir. Des dix ou douze que nous étions, ce jour-là, personne ne s'oublia vis-à-vis de ces dames qui avaient un air plus décent que quelques-unes de la cour. Nous nous respections nous-mêmes pour que toute la soirée fût de bon goût, et après avoir admiré leurs figures, leur élégance et leur éducation, je me retirai chez moi, enchanté de ces jolies créatures, de ces messieurs et de moi-même.