‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 154 sur 173 · LE CHIEN ET LES HOMMES 3II · texte numérisé non relu

LE CHIEN ET LES HOMMES 3II

Voilà un chien, que je vois d'ici, qui garde mes chevaux, mes voitures et mes cochers. Il s'est donné à nous : et je réfléchis. Le chien, le plus civilisé de tous les animaux, a quelques-uns des défauts de l'homme, comme la bassesse, la flatterie, la gourmandise, l'importance, le bruit dans la société, la paresse, la méchanceté, la jalousie, la colère et la luxure. Mais il n'en a pas l'ivrognerie, l'ingratitude, la présomption, les écarts de l'imagination, la folie, l'hypocrisie (i), la duplicité, la méfiance, l'ambition, le défaut de mémoire, l'indiscipline, l'envie d'être flatté, l'indélicatesse, l'intrigue, les mauvais procédés et la rancune. Le chien qui a des talents, n'essaye pas ceux qu'il n'a pas, et ne cherche pas à occuper toute la terre de lui, ainsi que nous. C'est lui qui est bien né libre et égal et voici à quoi j'en veux venir (2). Je vois celui dont je parle qui en a senti les deux inconvénients et qui voulant éviter le malheur de l'indépendance et la nécessité des devoirs, est venu de lui-même en chercher à mon service.

Le chien de chasse ne se fait pas chien de berger, celuici chien de dame. Qu'on propose un évêché à un lieutenant de houzards propre à son métier, il le quittera tout de suite pour dire la messe.

J'ai quelquefois du plaisir à être superstitieux. C'est, je crois, un besoin de l'âme, et c'est peut-être une preuve

(i) Dans S, en marge : « la présomption, la folie, l'hypocrisie ». (2) Dans S, en marge : « et voici... venir ».

de son immortalité. N'est-ce pas en favoriser le goût et la croyance que ce qui m'est arrivé au sujet de la reine.

Le lendemain de sa mort, un émigré peintre, non par amour comme tant d'autres l'ont été, mais par besoin, m'apporte le portrait de cette belle et malheureuse princesse extrêmement ressemblant. Je pleure dessus et le paie ce qu'il veut.

Six ans après, l'ayant porté tous les jours sur une boîte, je le perds dans la foule à un bal masqué du prince Esterhazy, en Hongrie. Je m'en retourne bien triste à Vienne. Quel est mon étonnement de trouver en y arrivant (i), sans lettre à mon adresse, le même portrait avec la seule différence qu'il y avait de l'or sur l'habit du perdu et de l'argent sur celui du trouvé. On ne m'en demandait pas. Je ne savais qui remercier. C'est au Ciel que j'adressai mes remerciements et que je dus encore le troisième portrait que j'ai encore (2).

Le second fut brisé par une chute, dans ma poche où je le portais tous les jours, ainsi que le premier. Il a duré six ans aussi et voilà que la bonne princesse Ulrique Kinsky me dit : « Je suis bien vieille. Il y a grande apparence que je ne penserai pas à vous en mourant. Un buste excellent que j'ai eu de la reine tombera Dieu sait en quelles mains. Héritez-en de mon vivant et consolezvous ainsi un peu de sa perte et de celle de ses deux portraits si ressemblants. »

Il est si bien établi que le matin que je pense, lis ou écris, je ne fais plus rien que machinalement, qu'un grenadier de mon régiment, à qui je refusais la permission

(1) Dans S, en interligne : « en y ariivant ».

(2) Dans S, en marge : « que j'ai encore ».

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