‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 19 sur 173 · CHARLES PICTET DE ROCHEMONT XLI · texte numérisé non relu

CHARLES PICTET DE ROCHEMONT XLI

Voici comment le diplomate-homme de lettres expose à sa femme, dans une longue missive, la façon dont il comprend cette mission délicate :

« Vendredi matin, lo mars 1815.

« Tu connais, chère amie, mon système de faire toujours servir une chose à une autre. Le millionnaire Cotta, le prince des libraires, a acheté des manuscrits du P[rince] de Ligne pour 22 500 francs. Il a fait, je crois, une mauvaise spéculation, car il y a énormément de fatras. Quoique je ne le connaisse point personnellement, il m'a fait prier, sur ma réputation britannique, de vouloir me charger du décrottement de cette collection et de son édition. J'ai cru voir que je pourrais empêcher que beaucoup d'honnêtes gens ne fussent compromis, que beaucoup d'ordures ne fussent imprimées et qu'enfin je ferai du puissant Cotta, qui passe pour un h[omme] Ubéral et délicat, un ami à la Bibl[iothèque] brif [annique] pour l'Allemagne, dans le moment où il importe de l'y répandre à force.

« J'ai donc accepté cette tâche désagréable et gratuite. J'ai passé bien des heures de la nuit à lire ou parcourir les mémoires écrits en i 200 pages. J'y ai trouvé des choses qui compromettaient bien des gens et, en particuher, le grand maître de la cour du pr[ince Ch[arles] pour une certaine correspondance qui, dans le temps, lui valut la disgrâce de l'empereur. L'archiduc lui-même n'y est pas toujours traité avec le respect et les égards qu'il mérite à tant de titres. J'ai écrit au lieutenant-général comte de G..., le dit grand maître des

cérémonies, pour lui demander une conversation. Tu peux comprendre quelle a été sa reconnaissance quand je lui [ai] offert de supprimer ce qu'il voudrait ; quand je l'ai chargé de faire à rarcli[iduc Ch.] l'hommage de mes sentiments et du désir que j'avais qu'il n'y eût pas une expression qui pût être le moins du monde désagréable à S. A. I. ni à aucun individu de la famille i[mpériale]. (L'archiduc J[ean] n'y est toujours bien traité non plus). Il m'a fait toute l'histoire des lettres qui l'avaient compromis. Il m'a remercié mille fois et mille fois et a témoigné l'inquiétude que Cotta (qui a emporté des lettres originales) n'eût les siennes, quoique le feu P[rince] de L[igne] eût solennellement promis de les brûler. Sur cela, j'ai fait une lettre à Cotta, par laquelle je l'adjure, au nom de l'honneur du défunt et pour les sentiments de délicatesse dont il fait profession, de supprimeras six lettres dont je lui donne les initiales. Cette lettre a charmé le comte, il vient encore de m'écrire en me montrant le plus ardent désir de me prouyer toute sa reconnaissance. Ce n'est pas tout : il a fait l'histoire à rarch[iduc], comme je l'y avais autorisé ; celui [ci] m'a envoyé complimenter et remercier par son secret [aire] intime, homme sûr sous tous les rapports. J'ai confié les ms. à ra[rchiduc] J[ean] en lui transmettant les pleins pouvoirs de suppression que j'ai reçus. Ainsi ma réputation de la Bibl[iothèque] Brit[annique] m'attire une commission un peu pénible, mais qui me met à portée : lO de prévenir du mal en châtiant une publication qui aura bcp de lecteurs ; 2° de prévenir bcp de chagrins individuels ; 3° de servir la Bibl. Brit. en lui donnant pour ami le grand moteur du commerce littéraire en

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