‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 20 sur 173 · CHARLES PICTET DE ROCHEMONT XLIII · texte numérisé non relu

CHARLES PICTET DE ROCHEMONT XLIII

Allemagne ; 4° d'obliger des gens qui peuvent devenir de puissants protecteurs de Genève ou de puissants amis de nos enfants.

« Voilà mon histoire finie avec ma page. Tu noteras que M. le comte de G... est homme de bcp d'esprit et que, depuis longtemps, il a toute la confiance de l'arch[iduc], lequel ne la retire jamais à ceux qui l'ont méritée.

« Fais de tout cela un usage discret, car quoique Gen[ève] soit loin de V[ienne], les choses peuvent se redire et perdre ainsi le prix qu'elles tiennent d'une relation confidentielle (i) ! »

Pictet a donc communiqué le manuscrit au comte de Griinne, représentant l'archiduc Charles, et aussi à l'archiduc Jean et avec l'assentiment de Cotta il a supprimé les passages qu'il a jugé « compromettants pour bien des gens ».

Il a raturé et rendu de nombreux paragraphes, parfois des pages entières, illisibles. Sans doute son zèle intempestif est-il aussi responsable de la disparition du cahier 39 et çà et là de divers feuillets. Parfois il a édulcoré les expressions un peu vives du prince ou a simplement biffé des anecdotes scabreuses.

Et assuré d'avoir mérité la gratitude de puissants personnages, confirmé sans doute dans sa première opinion que la spéculation était mauvaise, très occupé d'ailleurs

(i) Edmond Pictet, biographe de Pictet deRochemont, a légué à la Société d'histoire et d'archéologie de Genève une série de papiers parmi lesquels se trouve la copie de cette lettre (Archives de l'État de Genève, archives de famille, Pictet de Rochemont, 4). Elle a été publiée par M. Edouard Chapuisat, Annales, t. VII (1926), p. 63-74.

d'affaires plus importantes à son point de vue, le diplomate négligea cette « tâche désagréable ».

Le travail de Pictet ne progressant pas, Cotta l'invita, en 1822 (i), à remettre les manuscrits du prince de Ligne à un homme politique, secrétaire du grand conseil du canton de Vaud, le professeur Daniel-Alexandre Chavarmes, à Lausanne, dont les travaux de naturaliste et de littérateur avaient établi la notoriété.

Pictet donna-t-il suite à la demande de Cotta? Les documents qui subsistent ne le disent pas, mais il n'apparaît nullement que le professeur Chavannes se soit occupé de préparer le manuscrit de Ligne en vue d'une publication.

Pictet meurt en 1825, sans avoir rien publié. Cependant la revue qu'il dirigeait, la Bibliothèque universelle de Genève, fait paraître de 1829 à 1833, huit Extraits des Fragments inédits du feld-maréchal prince de Ligne sur l'histoire de sa vie (2).

L'éditeur n'indique pas la provenance du manuscrit. Il se borne à faire précéder les fragments d'un petit avis tiré des préfaces du prince et qu'il termine en disant : « Nous suivrons dans notre choix les intentions de l'auteur, en nous attachant aux fragments qui nous paraîtront avoir le plus de piquant et d'intérêt. »

(i) Archives de la librairie Cotta.

(2) Bibliothèque universelle des sciences, belles-lettres et arts, faisant suite à la Revue Britannique, rédigée à Genève; tomes XLII (1829), p. 382-406; XLIII (1830), p. 18-36; XLIV (1830), p. 85-101, 291-

304; XLV (1830). p. 416-431 ; XLix (1832), p. 435-448; I-I (1832).

P- 381-397; LU (1833), p. 1Ô5-176.

PUBLICATION DE LA a BIBLIOTHÈQUE UNIVERSELLE» XLV

Le choix est fort restreint et assez désordonné. La copie a été faite, sans aucun doute possibk, sur le manuscrit revu par Pictet, mais l'ensemble du texte publié comporte à peine cent pages sur les i 212 du manuscrit :

Qui a procédé à cette sélection? et préparé la copie pour la revue?

Les archives de la Bibliothèque universelle sont muettes. Le prince Eugène de Ligne a racheté en 1831, à Vienne, divers autographes du maréchal et en outre les manuscrits Bc et Bd des Fragments que nous décrivons plus loin. Ces documents provenaient de la succession de Caroline Murray, femme de lettres née à Bruxelles, et en relations très suivies avec le prince de Ligne, à Vienne, où elle l'aida à préparer les textes qui devaient servir à Mme de Staël pour la publication en 1809, de la première et si fameuse anthologie de Ligne (i).

Les trois cahiers qui composent ces deux manuscrits sont de la main de Caroline Murray. Son écriture, aux caractères très grands, est très caractéristique, très personnelle, ne permet aucun doute.

Ce sont des copies partielles du manuscrit revu par Pictet, mais le troisième intitulé : Huitième extrait. . . n'est que la copie du dernier article publié par la Bibliothègtie universelle en 1833. Comme ces pages sont écrites par Caroline Murray qui était décédée depuis deux ans lors de la publication, on peut admettre, jusqu'à preuve du contraire, qu'après la mort de Pictet, la direction de

(i) Félicien Leuridant, le Prince de Ligne, Madame de Staël et Caro' Une Murray, Bruxelles, 1920.

la revue s'est adressée à la vieille amie du prince pour lui demander de faire ce choix.

Espacée pendant cinq années à une époque où l'actualité politique accaparait toute l'attention, la publication de ces mémoires étriqués n'eut guère d'écho et ne contribua pas à rehausser la gloire littéraire du prince de Ligne ni sa réputation d'historien.

Vers la fin de 1832, le baron de Cotta meurt. Et il semble que son fils, qui cependant travaillait intimement avec lui pendant les derniers temps de sa vie, a perdu tout à fait de vue le manuscrit confié à Pictet.

Mais Edmond Pictet, qui avait eu en mains tous les papiers de Pictet de Rochemont, pour rédiger sa biographie, avait laissé une note mentionnant que ces manuscrits du prince de Ligne avaient été prêtés à Charles Pictet, par Cotta, lors du Congrès de Vienne. Et en 1903, la famille Pictet renvoya les documents à la librairie Cotta (i).

En 1914, le manuscrit fut communiqué au baron Philippe de Blittersdorf pour en faire une traduction en langue allemande. La guerre empêcha la réalisation de ce projet.

En 1926, M. Edouard Chapuisat, mis sur la bonne piste par les papiers de Pictet, eut l'heureuse fortune de retrouver chez les héritiers de Cotta le fameux manuscrit.

Celui-ci est actuellement en la possession de S. A. la princesse Marie de Ligne ; il fait partie des collections

(i) Edouard Chapuisat, les Fragment'; inédits; le Manuscrit Cotta; Annales, t. Vil (1926), p. 63-74.

HISTOIRE DU MANUSCRIT B. XLVll

conservées dans les archives du château de Montjeu, en Bourgogne.

Lorsque le baron Cotta confia à Pictet le manuscrit des Fragments, il ne crut pas devoir lui remettre tous les papiers qui constituaient l'œuvre posthume du prince de Ligne. Il en conserva le plus grand nombre et il chercha, par la suite, à en retirer quelque profit.

Des propositions lui furent faites par le libraire Schubart demeurant à Paris, 4, rue de Choiseul, où il semble que les manuscrits furent conservés de 1824 à 1829, sans que de ce côté-là non plus une résolution pratique soit prise.

De Schubart, ils passent chez d'autres libraires parisiens, Etienne père et fils qui les contient, en 1833, " à un homme de lettres apte à les publier ». Celui-ci, dont nous n'avons pu découvrir l'identité, les conserve également pendant plusieurs années, sans en tirer parti, malgré quantité de lettres de rappel du libraire allemand à ses confrères parisiens.

Comme on le voit, Cotta ne cesse de se préoccuper de ces manuscrits et c'est la négligence des intermédiaires français qui les lui fait finalement perdre de vue.

En 1834, les papiers de Ligne sont déposés chez Jules Renouard, libraire établi dans l'ancien hôtel deBrancas, 6, rue de Tournon (aujourd'hui librairie Laurens).

Le prince Eugène de Ligne, petit-fils du maréchal, était en ce temps-là arnbassadeur de la Belgique à Paris et recherchait depuis dix années les papiers de son aïeul. Mis au courant de l'occasion qui se présentait, il se

XLVIII FRAGMENTS DE l'HISTOIRE DE MA VIE

rend chez Renouard et, dès le lendemain, se met en relation avec Cotta à qui il écrit le i8 juin 1834 '• « Je me suis rendu hier chez M. Renouard, muni de votre billet. J'ai passé plusieurs heures à examiner le manuscrit des Œuvres posthumes et voici avec la plus grande exactitude tout ce qui concerne cet objet. Ils renferment les docu« ments les plus intéressants sur l'histoire et la politique de près d'un siècle, où vérités sur bien des choses ne sont pas ménagées... »

Les négociations engagées avec le Hhraire parisien se poursuivent dès lors avec Cotta, qui expose ses prétentions dans une lettre du 24 juin 1834 :

« Mon Prince,

« Je viens de recevoir la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire en date du 18 juin, de Paris. Quant à la partie des manuscrits du prince de Ligne qui se trouve à Paris, déposée entre les mains de M. Renouard, et que mon prince vient d'examiner, on n'y met aucun prix et on nous mande même qu'elle ne vaut pas un millier de francs.

« Or, comme feu mon père a acheté dans le temps le tout, y compris la correspondance, à raison de 20 000 francs, vous sentirez, mon prince, que la perte en capital et intérêts serait trop considérable, si nous devions le vendre à un cinquième de la somme d'achat, les intérêts seuls montent déjà à une somme égale à la dernière.

« Nous sommes décidés cependant de vendre le tout pour la moitié de ce qu'il a coûté à mon père, c'est-à-dire pour la somme de 10 000 francs.

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