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s'étant rencontrés avec ceux du prince Claude, celui-ci confia Charles- Joseph à ses pages, puis à un curé de campagne plus connaisseur en gibier qu'en belles-lettres. Un amateur d'églogues écrites et vécues lui succéda. Un officier ignorant survint encore, puis un théologien et, de nouveau, un capitaine de hussards aux moeurs plus que louches, pour aboutir à un troisième ex-jésuite, M. de La Porte, qui, enfin, donna au jeune homme le goût des choses de l'esprit : « Si je valais quelque chose, a pu écrire le prince de Ligne, ce serait à lui que je le devrais. »
Livré dès l'enfance au jeu des passions, Ligne n'est pas seulement un Chérubin coquet, gourmand et chapardeur, il est aussi un liseur infatigable, féru d'histoire militaire. Il est épris d'héroïsme ; il ne rêve que batailles, faits éclatants, lauriers. Tour à tour séduit et séducteur, il se mêle pourtant d'écrire et accumule les notes. Il a quinze ans lorsque l'empereur, qui l'entrevoit à Vienne, le nomme chambellan. A dix-sept, il est enseigne dans le régiment d'infanterie de Saxe-Gotha, dont son père est colonel-propriétaire.
Sa vie militaire commence : il la traduit bien vite en contes licencieux. Il jouit, d'ailleurs, à pleins bords de son existence en garnison et se laisse à peine distraire par son mariage avec Françoise, princesse de Lichtenstein, qu'à vingt ans lui imposa son père. La jeune épouse en avait quatorze. Malgré des qualités qu'il ne nie pas, elle lui fut indifférente. Son cœur était à Vienne, à Bruxelles, partout si ce n'est à son foyer. Il fait cependant figure d'homme de guerre, mène grand train, s'endette avec ostentation ; il est vrai qu'à l'entendre son père ne
VI FRAGMENTS DE l'hISTOIRE DE MA VIE
lui envoya pas un sou durant toute la guerre de Sept ans. L'armée est sa vraie famille : il a pour elle un culte mystique. Il écrira avec orgueil : « J'ai fait attendre des empereurs et des impératrices, mais jamais un soldat. » Il se donne de toute son âme au métier des armes et, sans avoir livré lui-même de grandes batailles, il connaît les longues campagnes, les surprises, les combats, l'assaut, se plaît au son du canon et ne s'attarde pas à pleurer les morts qui jonchent sa route.
Encore qu'il y déploie toute sa fougue, la guerre même lui est occasion à frivolités. En 1759, c'est lui qui €st chargé de porter à Versailles la nouvelle de la victoire de Maxen et de la défaite des Prussiens. Il trouve une cour naïvement étonnée et lui posant des questions n'ayant qu'un lointain rapport avec les événements. C'est ainsi qu'un mmistre lui demande s'il y a beaucoup de vieillards à Vienne, que Louis XV s'enquiert des maréchaux portant peiruque, que Mme de Pompadour — « seconde reine qui en avait bien plus l'air que la première qui était une vieille Polonaise mal élevée » — demande avec candeur des renseignements sur les sacrifices de la cour de Vienne, etc., etc.
Le brillant officier de l'impératrice d'Autriche s'amuse fort de ces propos et s'amuse encore tout l'hiver à Paris d'une autre façon. Ses extravagances y font sensation ; les coureurs roses, les boxeurs, les nègres dont il s'entoure donnent à ses exploits une allure fastueuse.
Sait-il gré aux Français de ses succès?
Sa confession prouve assez que, contrairement aux apparences, il nourrit, dès la Révolution, des sentiments de rancune, à peine tempérés par de la pitié, vis-à-vis
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de la France. Homme d'ancien régime, il était cependant d'esprit trop libéral pour n'en pas voir les défauts et ne pas signaler les menaces qui grondaient ; mais il était pris par la grâce de l'époque, la douceur de vivre pour les gens de son état. Paris le retenait. Paris et surtout Versailles.
Car voici l'aveu très simplement énoncé, et pour la première fois, dans ces Fragments : ce qu'il aimait dans la France, c'était qu'elle eût sur son trône une princesse d'Autriche et que cette princesse fût Marie-Antoinette, née pour régner et qui régna un temps sur son cœur. Il prend avec véhémence la défense de la jeune souveraine — injustement et ignoblement accusée — qui lui avait marqué de l'amitié. Il ne pardonnera jamais son exécution. Il a joui profondément de Paris, il y a aimé, il y fut aimé : Marie-Antoinette disparue, il trace une . croix sur le passé et ne voit plus de la France que ses imperfections. Attiré par le génie de Napoléon, il demeurera toujours sur la réserve et refusera de lui être présenté. Il y a un sang précieux dans le fossé qui sépare le trône des Bourbons de celui du « Diable ».
Ses propos malicieux sur l'empereur d'Autriche, corrigés, du reste, par d'autres appréciations plus flatteuses, ne doivent pas donner le change : Ligne est bien soldat de l'Autriche avant tout. Il se dit cosmopolite et c'est exact en ce qui concerne ses traditions de famille, sa culture, ses relations. Mais il est prince d'empire et le Hainaut seul, où il a noué tant d'attaches populaires parmi ses chers Wallons, peut, avec Vienne, lui offrir une patrie. Les témoignages abondent, à cet égard, dans les Fragments de l'histoire de ma vie.
VIII FRAGMENTS DE l'hISTOIRE DE MA VIE
Ses études et ses propos stratégiques se rapportent tous à la position de l'Autriche dans les divers conflits. C'est pour elle, ou, plus exactement, pour sa dynastie qu'il rêve de se battre ; la guerre est, pour son tempérament, une nécessité ; il est navré lorsqu'il est contraint au repos, lorsqu'il est retardé dans son avancement. Il se rattrape en faisant dans la coulisse œuvre de tacticien. Les missions diplomatiques dont il est chargé n'atténuent jamais ses regrets de n'être pas devant une redoute à emporter et ses talons rouges ne lui font pas oublier ses éperons.
Mais il joue de malheur : les grands faits d'armes ne lui sont pas réservés. A son gré les armistices interviennent toujours trop tôt, et, lorsque l'Autriche n'est pas en lutte, il songe à prendre du service à l'étranger.
Ligne vécut pourtant des heures troublantes. Il assiste en 1756 au fameux renversement des alliances, alors que Frédéric II concluait, contre les intérêts de la France, un accord avec l'Angleterre, en guerre avec elle. Outré de la dérobade de la Prusse, Louis XV se tourna vers l'Autriche et signa avec Marie-Thérèse le traité de Versailles (i^f mai 1756), comportant la garantie réciproque en cas d'agression. C'était, du même coup, pour Louis XV une jonction politique avec Catherine ; et c'était la création de la coalition contre Frédéric IL
Le prince de Ligne, on peut le croire, suivait tous ces événements avec un intérêt passionné ; s'il n'avait pas encore conquis les hauts grades, il avait déjà en matière militaire un sens critique aiguisé. Il devait plus tard s'adonner avec vivacité à ses éloges et à ses blâmes.
Ses appréciations sur les grands capitaines du temps