AVANT-PROPOS IX
sont à retenir. Il les approche tous, même Frédéric, l'ennemi, dont il sut apprécier le génie avec objectivité, malgré la cuisante défaite qu'il infligea le 3 novembre 1760, à Torgau, à l'armée autrichienne. A maintes reprises, on sent qu'il fut véritablement exaspéré des lenteurs, des temporisations des chefs autrichiens, encore qu'il mît plus tard dans ses écrits au-dessus de tout reproche Loudon et Lacy, dont l'attitude lui parut digne des héros de l'antiquité. Quant à Kaunitz, — vaniteux « sans cesse en galanterie vis-à-vis de luimême » — il le juge sans indulgence malgré l'éclat de sa réputation. Soyons juste : il y a peut-être quelque rancune dans ses jugements. Il ne pardonnait pas que le commandement de l'armée ne lui eût pas été confié aux Pays-Bas, « que je connais, écrit-il, comme ma chambre. » On connaît l'issue de la guerre de Sept ans : elle assura la maîtrise des mers à l'Angleterre, la suprématie mihtaire à la Prusse en Allemagne ; elle permit à l'Autriche de se dégager en Orient de la tutelle de la France et à la Russie de réorganiser ses armées, La France y perdit une partie de son prestige, et c'est, dès lors, sans son intervention que l'Autriche, la Prusse et la Russie traitèrent leurs intérêts.
Durant la paix, le prince de Ligne se voua à maints travaux intellectuels, mais son grade de lieutenant général lui procura des satisfactions d'un autre ordre. Il assiste à l'entrevue de Joseph II et de Frédéric. En Belgique, il se lie avec le comte d'Artois, le futur Charles X, qui l'entraîne à Paris où le salon de Mme du
X FRAGMENTS DE l'HISTOIRE DE MA VIE
Deffant et celui de Mme Geoffrin se disputent « l'homme aimable entre les plus aimables » (i). Au cours de nombreux voyages, il apprend à connaître tout ce qui compte en Europe.
La guerre de la succession de Bavière le met en évidence : il commande en 1778 avec succès l'avant-garde autrichienne de l'armée du maréchal Loudon. La paix, de nouveau, et, de nouveau, les voyages. Saint-Pétersbourg, tout d'abord, où, sous prétexte de soigner des affaires de famille, il négocie entre Joseph II et Catherine ; il entre dans les bonnes grâces de la fière impératrice au point d'être autorisé à plaisanter avec elle sur un ton de franche camaraderie et même, au cours de propos de table, à la tutoyer !
Contre la diplomatie française. Ligne était chargé d'engager Catherine à ouvrir la lutte contre les Turcs. Une terre immense qu'il reçut de l'impératrice en Crimée lui fournit l'occasion de reparaître à la cour de Russie et de préparer l'entrevue de Kherson entre les deux souverains, entrevue qui décida de la guerre contre les Ottomans.
Au cours des conversations et faisant preuve, comme c'était souvent son cas, d'une réelle largeur de vues politiques, Ligne n'hésitait pas à invoquer la nécessité de « rétablir les Grecs », soutenu d'ailleurs par Catherine, alors que Joseph II, plus positif — et songeant à l'avenir— hochait la tête en murmurant : « Que diable faire de Constantinople? » Ainsi Ligne devançait-il d'une trentaine d'années l'opinion européenne en plaidant la
(i) Mémoires et tnélanges historiques et littéraires (Paris, Du pont 1827), t. I, p. VII.