SOUVENIRS DE SIEGES ET DE BATAILLES II
Quoique très petit encore, je me souviens d'avoir vu des dragons de Ligne venir se faire récompenser par [mon oncle] le prince Ferdinand, en sortant des coups de fusil.
Je me souviens que les premiers vers que j'ai sus étaient d'une strophe de l'ode [de Rousseau] sur la bataille de Peterwardin (i), à laquelle je pensais d'autant plus que nous sommes de la même maison :
Arenberg dont le courage De ces monstres pleins de rage Soutient le dernier effort.
D'un air que Bellone avoue Les poursuit et les dévoue Au triomphe de la mort.
Oh oui ! [me] disais-je, Bellone avouera aussi mon air,
et je m'en donnais déjà.
Je me souviens d'avoir vu une embuscade de partisans français dans un bois où ils attendaient des housards de Belsenay et de Caroly, et que le chef dit au cocher de mon père, qui conduisait le wiirst où j'étais, de passer bien vite, La princesse de Chimay, que mon père aimait, tout au moins, était avec nous (2),
(i) « Le prince [Eugène] marcha tout de suite à Temesvar et fit ouvrir les tranchées le 29 d'août. Le duc d'Arenberg en était comme général major. Il venait d'être blessé à la bataille de Peterwaradin et n'était rien moins que rétabli, mais il avait la plus belle des valeurs. la jeunesse (car il n'avait que vingt-six ans), la beauté, la grâce, l'esprit, l'amabilité et tout ce qu'il fallait pour plaire au prince Eugène, aux soldats et à la société. Ce fut de lui que Rousseau a dit dans son Ode : .,, » Mél., t. XIX, 243.
(2) Ligne a bifié dans B : n II se brouilla avec mon pcre pour cette
Moyennant cela j'étais élevé à la guerre et à l'amour d'autant plus que M. [l'abbé] du Verdier, [exjésuite], mon précepteur, en avait aussi pour la même femme. Au moins, mon père le crut. Les vers qu'il faisait pour elle, où il y avait des allégories qu'il ne comprenait pas, le rendirent jaloux. Il lui supposa [ensuite] un autre amour de mauvais exemple pour une Nanette Couteaux, fille du bailli de Baudour, et le renvoya (i).
Il me semble en vérité avant cela que j'ai été amoureux de ma nourrice et que ma gouvernante a été amoureuse de moi. Mlle Ducoron, c'était son nom, me faisait coucher toujours avec elle, me promenait sur toute sa grosse .personne, jouait avec moi de bien des façons et me faisait danser tout nu (2).
femme qui était une grande dame, la princesse de Chimay, que mon père avait, à ce qu'on m'a dit depuis, selon ce que je me le rappelle. »
(1) Le prince, après la lecture du journal de Leygeb, a écrit en tête du manuscrit Bb, donc assez longtemps après sa première rédaction, les lignes suivantes qui constituent en quelque sorte le sommaire des pages consacrées à son enfance : « Ma nourrice dont je crois que j'ai été amoureux; ma gouvernante; mon gouverneur amoureux de moi à quatorze ans ; les autres : scrupules de dévotion. Marianne, lingère. Mon confesseur qui m'instruit par des questions indiscrètes. Apprius que je lis et les Époux et amants malheureux qui me tuent presque par l'irritation de mes sens. Heureusement grande application aux études militaires qui seules pouvaient -me distraire de cette vague inquiétude de cœur, de corps et d'esprit. Mes projets de guerre et de jardins, écrivant déjà alors sur ces deux objets, etc. »
On trouvera sur l'abbé Duverdier et siir les autres précepteurs des renseignements très détaillés dans F. Leuridant, Une éducation de prince au dix-huitième siècle, Paris, Champion, 1923. Dans le Nouveau recueil. Ligne attribue Nanette à Duport du Tertre.
(2) Variante B : « Ma vertu fut attaquée de bonne heure. Mlle Ducoron, ma gouvernante, qui succéda à ma nourrice dont j'étais