‹ Fragments de l'histoire de ma vie;Chapitre 36 sur 173 · LES PRECEPTEURS I · texte numérisé non relu

LES PRECEPTEURS I

En attendant qu'on trouvât un autre précepteur, qu'on devine ceux entre les mains de qui l'on confia mes neuf ou dix ans : les pages de mon père. C'étaient deux barons de Hayden qui sont morts officiers d'état-major de mon régiment il n'y a pas bien longtemps. Le dernier y servit comme capitaine en même temps que je l'étais.

Sachant bien qu'ils ne pouvaient m'apprendre que l'exercice, car ils étaient déjà au régiment, ils venaient de I\Ions pour cela, et le baron Charles me montrant comme il fallait bien viser au cœur, m'ajusta, tira avec un fusil chargé de trois balles (car il avait été à la chasse au loup et l'avait cru déchargé), et me manqua, l'amorce seulement ayant pris feu. Je grandissais. J'exerçais. J'allais à l'affût avec un petit fusil et à la pluie sans chapeau. On m'apprenait à n'avoir peur de rien. Je tombai une fois du wiirst entre les roues et presque sous les pieds des chevaux et je n'eus ni crainte, ni mal.

Encore un petit mot sur M. du Verdier. C'était un bel homme sans préjugés à ce qu'il me parut, lorsque j'appris qu'il en avait. Apparemment que sa princesse ou celle de mon père, ou sa Nanette avaient quelquefois des caprices, car il me fouettait souvent,

amoureux, me faisait coucher dans son lit... jusqu'à huit ans que je passai aux hommes. »

Dans une longue épître inédite où Ligne a épuisé toutes les rimes en on il a écrit :

De l'amour sur mon cœur une opération.

Me fit encore enfant aimer la Ducoron, en ajoutant en note ; « nom de ma gouvernante ».

légèrement à la vérité ; et il était longtemps sans frapper (i).

Des femmes ayant passé à un abbé élégant, de là en attendant aux pages devenus officiers, me voici à un bon prêtre qui s'appelait l'abbé Fervaques. Ce fut le seul de mes précepteurs qui croyait en Dieu. C'était un vrai curé de campagne. Il disait son bréviaire, dessinait, allait tirer ou prendre des cailles, me faisait porter sa poudre et son plomb et ramasser son gibier. On trouva que mon abbé ne m'apprenait rien qu'à apporter : on le renvoya chez lui.

On eut encore recours au collège de Louis-le-Grand. Les successeurs des Porée, des Bouhours, des Bourgiaud me choisirent un de leurs excellents sujets. Il n'attaqua pas mes mœurs directement, mais sa négligence à laisser traîner ses livres me rendit bientôt aussi habile que lui. Je trouvai dans un tiroir les amours du Père de la Chaise, Thérèse philosophe et le Prince Apprius en manuscrit, dont M. Duport du Tertre (c'est le nom de mon gouverneur) était lui-même l'auteur. Ces ouvrages firent beaucoup de bien à mon esprit, très peu à ma croissance. Mon dernier abbé chassait : j'apportais, je grandissais. Son successeur écrivait : je lisais. Je fus deux ans sans grandir. Mais que de choses à la fois s'élevèrent dans mon âme. Elle était trop petite pour les

(i) Variante B. « Le premier fut l'abbé Duverdier, qui sortit des Jésuites pour se charger de mon éducation. C'était un bel homme sans préjugés à ce qu'il me parut. Il étail, ferme tout au moins, dur même lorsqu'une femme qu'il aimait ne le traitait pas bien. »

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